Les divisions du travail

Introduction

Principe organisateur de la vie sociale dans les sociétés industrielles, le travail voit aujourd’hui sa place mise en question, sous l’effet de transformations technologiques, écologiques et démographiques majeures, qui en affectent les réalités et le sens.


« Dans quelle langue faut-il vous le dire ? Non à la réforme des retraites ! », pouvait-on lire sur une banderole du département des langues de l’université Paris-I, le 19 janvier 2023. Le 23 mars suivant, dans un autre cortège parisien, des professionnelles de la petite enfance levaient un panneau sur lequel était écrit : « Pour les crèches, la couche est pleine1. » Étrange cristallisation, où le refus d’une réforme imposant de travailler plus longtemps passe par la manifestation d’une identité professionnelle, à la fois revendiquée et en souffrance.

Le paradoxe a été maintes fois soulevé : le travail – ses conditions, sa reconnaissance et même sa place dans le financement de la protection sociale – fut le grand absent du débat sur la réforme des retraites. Emmanuel Macron a eu beau annoncer, depuis Rungis le 21 février 2023, l’engagement d’un débat sur le travail, « le vrai débat qu’on doit avoir dans la société », le malentendu a persisté et s’est sans doute aggravé. En opposant aux contestataires de la réforme celles et ceux qui « se lèvent tôt » et que l’on ne saurait soupçonner de vouloir travailler moins, l’exécutif accusait encore un clivage censé passer entre ceux qui revendiquent le travail et ceux qui voudraient s’en affranchir. Au risque de passer à côté d’une dimension essentielle du refus de cette réforme : le désir de travailler autrement. Le monde a regardé ces pancartes avec étonnement et, comme souvent, la presse étrangère s’est interrogée sur le mystère français qui voit les travailleurs parmi les plus protégés du monde descendre dans les rues clamer leur colère. On passera sur le caractère superficiel de la plupart de ces analyses – la comparaison des systèmes de protection sociale est un exercice subtil, et un âge minimal de départ n’est pas un âge effectif, pas plus qu’une durée légale du temps de travail ne mesure un nombre d’heures effectivement travaillées. Il faut pourtant prendre au sérieux la question qu’a soulevée ce mouvement social chez nombre de nos voisins : y aurait-il une spécificité française du rapport au travail ?

On connaît les tendances lourdes qui affectent le travail en ce début de xxie siècle, communes à la plupart des pays industrialisés : la poursuite de l’automatisation qui, avec les progrès du numérique et de l’intelligence artificielle, affecte des métiers de plus en plus nombreux, les transforme, les menace ou en fait apparaître de nouveaux2. Corollaire de cette numérisation accélérée, le développement des formes de travail « à la demande », liées à la plateformisation de l’économie, très précaires pour les uns, en free-lance pour d’autres, en tout cas porteuses de nouvelles modalités d’organisation du travail. La possibilité de travail à distance, accrue pour de nombreux travailleurs par la crise sanitaire, a distendu le lien aux collectifs de travail dans lesquels ils s’inscrivent. La crise climatique interroge les modèles de production et parfois le sens du travail, tandis que la pandémie de Covid-19 et les tensions géopolitiques ont ralenti le mouvement d’internationalisation des chaînes de valeur et fait émerger des phénomènes de régionalisation de la production et des échanges. Dans des sociétés qui vieillissent, les besoins de main-d’œuvre sont appelés à croître. La France est prise dans ce mouvement général, porteur de transformations multiples. Si elle se distingue, c’est par un rapport au travail que l’on pourrait qualifier de contrarié : avec une grande constance dans le temps, les enquêtes comparatives montrent que les Français sont à la fois plus nombreux que leurs voisins à considérer le travail comme important dans leur vie et à y voir dans le même temps une source de frustration ou de stress3.

Depuis l’ouvrage fondateur d’Émile Durkheim jusqu’aux travaux de Robert Castel, la place du travail dans les sociétés modernes a été principalement pensée dans les termes de la division, et de son corollaire, le lien4. Tandis que la division du travail devient le principe qui fabrique de la cohésion sociale dans des sociétés de plus en plus complexes, les dysfonctionnements de son organisation, de sa juste division, portent en germe le risque de désaffiliation, ou d’anomie. Or, dans des sociétés dites – à tort peut-être – postindustrielles, la place du travail se trouve mise en question, ou du moins ne va plus de soi. Le collectif de travail, et centralement l’usine, n’est plus le cœur battant de la vie sociale. L’articulation du salariat à un certain nombre de droits sociaux est fragilisée, tandis que l’identification au travail paraît relativisée par d’autres engagements, d’autres aspirations, notamment chez les plus jeunes. Pourtant, si la « société salariale » s’effrite, comme l’a diagnostiqué Robert Castel5, aucun modèle ne paraît susceptible de la remplacer pour l’heure. Le travail reste une dimension essentielle de la vie sociale, mais ses réalités se sont diversifiées au point qu’on ne sait plus bien, dans ce paysage fragmenté, où passent les « divisions », qui sont autant de liens, de points de contact de la société avec elle-même.

S’intéresser au travail aujourd’hui implique d’abord de plonger dans la polysémie remarquable de ce terme, trop souvent rabattu sur la notion d’emploi, au risque que celle-ci, qui plus est dans un contexte de chômage persistant, n’éclipse tout autre débat sur le contenu ou les finalités du travail. Avoir un emploi ou ne pas en avoir, telle est aujourd’hui la question centrale à propos du travail. Le débat scientifique et militant est pourtant riche en la matière : les féministes des années 1970 ont forgé la notion de « travail domestique » pour mettre en lumière des formes de travail qui débordent l’emploi et ne sont en conséquence pas reconnues. Perspective que les théories du care n’ont eu de cesse d’approfondir, de même que, dans une autre veine, l’approche par les communs et les expériences de travail collaboratif. Mais ces réflexions peinent à embrayer sur le débat public, rivé sur des statistiques et des politiques qui sont celles de l’emploi, non du travail.

Cette réduction est d’autant plus regrettable que le travail est traversé de clivages et de conflits qui méritent d’être explicités. L’opposition entre travail et assistanat, qui sévit depuis longtemps déjà dans l’imaginaire social, a des effets qui vont bien au-delà de la stigmatisation des personnes sans emploi. Elle fait peser un soupçon sur toute proposition ou initiative qui viserait à transformer le travail, à le réarticuler sur des besoins sociaux plus larges que ceux des entreprises ou à en diminuer la durée hebdomadaire6. À l’inverse, les discours qui contestent au travail son statut de principe organisateur de la vie sociale montent en puissance, prenant appui sur un appareil théorique et critique parfois ancien, auquel la crise climatique, la précarisation de certains emplois ou les gains de productivité attendus du progrès technologique ont redonné une actualité7. Mais en déniant au travail tout potentiel d’émancipation, ils courent le risque de perdre en route tous ceux pour qui il reste un marqueur d’identification fort et un espace de revendications.

Reste le désir de s’investir dans un projet commun et d’y trouver les moyens de s’épanouir.

Parler de divisions du travail aujourd’hui, c’est également évoquer l’ambivalence croissante d’un rapport au travail où l’autonomie est à la fois revendiquée comme la valeur cardinale de la réalisation de soi et subie comme une injonction permanente à la performance. Ces « tensions de l’autonomie8  », en particulier au travail, sont le propre de sociétés où les individus sont de plus en plus formés et à la recherche d’un accomplissement personnel dans l’activité professionnelle. Elles touchent des catégories d’emploi très diverses, partout où l’évaluation de la qualité du travail s’est déplacée du contrôle de son exécution à celui de ses résultats. Ce n’est pas le moindre des paradoxes contemporains que de voir cette autonomie, exigée par les employeurs, être dans les faits de plus en plus empêchée, par de nouvelles formes de taylorisation du travail ou des modes de gouvernance de l’entreprise de plus en plus centralisés.

Mais ces faces sombres du travail ne doivent pas faire oublier ce dont elles sont le revers, qui reste le désir de s’investir dans un projet commun et d’y trouver les moyens de s’épanouir. Le vocabulaire sportif, administratif ou militaire rappelle que la division est aussi la partie d’un groupe de personnes, organisées en vue d’une réalisation collective. Dans Le Journal d’un manœuvre, le poète Thierry Metz, qui gagna sa vie sur les chantiers, écrit à propos du passage de l’architecte dans l’équipe et en regardant les plans qu’il a laissés : « Tout ce que nous avons à faire est inscrit là, achevé, fini. On imagine le travail. Mais ce livre est-il complet ? Où sont les exécutants : les équipes, les mots et les gestes ? Qui nous parlera de l’inachevé où nous sommes toujours9 ? » À travers ses transformations incessantes, le travail est ce qu’il faut sans cesse imaginer, pour soi et avec d’autres. Parce qu’il est toujours inachevé, il reste un espace ouvert, où la société renouvelle ses formes, en mots et en gestes. C’est à ce renouvellement et aux interrogations qu’il porte que ce dossier voudrait contribuer.

  • 1. Le photographe Jean-François Dars a suivi les cortèges parisiens des manifestations contre la réforme des retraites et en a tiré un reportage photographique, s’attachant notamment aux slogans et pancartes des manifestants : « Joie de vivre contre mal de vivre » [en ligne], Esprit, mai 2023.
  • 2. Louis-Charles Viossat, « Les mutations du travail au xxie siècle », Commentaire, no 181, printemps 2023.
  • 3. Maëlezig Bigi et Dominique Méda, « Prendre la mesure de la crise du travail en France » [en ligne], Sciences-po-LIEPP, 2023.
  • 4. Émile Durkheim, De la division du travail social [1893], introduction par Serge Paugam, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Quadrige », 2013 ; Robert Castel, Les Métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat [1995], Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 1999.
  • 5. R. Castel, « L’effritement de la condition salariale », Sociétés & Représentations, vol. 5, no 2, 1997, p. 97-103.
  • 6. Les expérimentations de la semaine de quatre jours se multiplient pourtant en Europe, portées par des majorités politiques diverses, avec des retours majoritairement positifs de la part des employeurs comme des salariés. Voir Sarah Dupont, « Travail : en Europe, la semaine de quatre jours fait son nid », La Croix, 19 juin 2023.
  • 7. Citons, parmi les publications les plus récentes en France, le dernier ouvrage d’Anselm Jappe, Un complot permanent contre le monde entier. Essais sur Guy Debord, Paris, L’Échappée, coll. « Versus », 2023, et celui de Daniel Susskind, Un monde sans travail. Comment les nouvelles technologies et l’intelligence artificielle reconfigurent le marché du travail [2020], trad. par Céline Alexandre, Paris, Flammarion, 2023.
  • 8. Alain Ehrenberg, « Les tensions de l’autonomie », Esprit, janvier-février 2021.
  • 9. Thierry Metz, Le Journal d’un manœuvre [1990], préface de Jean Grosjean, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2020, p. 35.