La République en suspens

Avant-propos

Le sursaut civique qui a suivi la dissolution de l’Assemblée nationale nous a-t-il seulement permis de gagner du temps sur l’extrême droite ? Ou bien les mobilisations politiques et intellectuelles du mois de juin rappellent-elles que la trajectoire politique du pays peut être infléchie ? Si oui, encore faut-il savoir dans quelle direction, et avec quel projet.


D’un scrutin électoral, la formule consacrée dit qu’il faut « tirer les leçons ». C’est à la classe politique qu’il revient en premier lieu de s’y atteler. Mais au-delà, pour tous ceux à qui la politique et les engagements qu’elle requiert importent, un lendemain d’élection est toujours un moment singulier, l’occasion d’une relecture du paysage politique et social à la lumière d’une nouvelle expression du vote. Pourtant, des deux scrutins, européen puis législatif, qui ont marqué la fin du printemps en France, il paraît bien difficile de tirer des enseignements clairs, alors même que le moment a été d’une rare intensité politique.

Si la poussée du Rassemblement national aux élections européennes, quoique plus importante que prévu, ne fut pas une totale surprise, la dissolution de l’Assemblée nationale a représenté un ébranlement majeur : la perspective d’une arrivée de l’extrême droite au pouvoir, sorte d’horizon du pire invoqué par nos dirigeants depuis maintenant plus de vingt ans comme principe de leur légitimation, devenait soudain crédible à très court terme. Le sursaut civique qui en résulta fut à la hauteur du choc, et la campagne des législatives a été soutenue par une étonnante dynamique de politisation, dont les chiffres de l’abstention toujours croissants ces dernières années avaient pu laisser penser que la société française n’était plus capable. Mais sur le plan institutionnel, l’été a passé comme si de rien n’était, ou presque : le gouvernement de Gabriel Attal, bien que démissionnaire, est resté aux affaires ; la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, fut reconduite au perchoir. Quant au travail d’interprétation des résultats et de renouvellement de la compréhension de la situation politique, il reste étonnamment ouvert. Le refus de l’extrême droite manifesté par une majorité de Français est sans doute le seul enseignement consensuel du scrutin. Pour le reste, la plus grande prudence s’impose, et du camp présidentiel assénant que « personne ne l’a emporté » à la gauche prétendant que les Français avaient voté pour son programme, les lectures partisanes ont trop souvent été abusives.

La politique française est alors entrée en suspens. L’arrivée de l’été, et avec lui des Jeux olympiques de Paris, n’y fut pas pour rien. Il y eut bien une « parenthèse enchantée », hors du temps politique et de ses tensions qui venaient d’être portées à un dangereux point d’incandescence. Autant l’usage complaisant de cette parenthèse par Emmanuel Macron pour laisser le pays sans gouvernement est choquant, autant le spectacle d’une France diverse, à la fois ouverte et fière d’elle, mettant en échec le récit xénophobe et passéiste de l’extrême droite, est l’une de ces bonnes surprises qui, au même titre que les résultats du second tour des législatives, nous invitent à nuancer les hypothèses les plus sombres que l’on était tenté de formuler sur l’avenir. De tout cela pourtant, il se pourrait que la rentrée ne retienne rien, alors que l’oracle des noms de possibles Premiers ministres a tenu lieu de débat politique pendant deux mois. En fermant la porte à la nomination à Matignon d’une personnalité venue des rangs du Nouveau Front populaire au nom de la stabilité institutionnelle du pays, Emmanuel Macron a encore aggravé la crise politique qu’il a lui-même déclenchée : laisser à un ou une Première ministre issue de la formation politique arrivée en tête aux législatives la responsabilité de former un gouvernement et de trouver une majorité, quitte à ce qu’il ou elle échoue et à en tirer les conséquences, était la seule voie véritablement respectueuse des institutions, et du Parlement en particulier. Mais surtout, aucune des questions soulevées par les scrutins de juin ne paraît, à ce stade, correctement posée : avons-nous seulement gagné du temps sur l’extrême droite ? Les mobilisations du mois de juin et l’échec du Rassemblement national aux législatives nous rappellent-ils, au contraire, que la trajectoire politique du pays peut être infléchie, et si oui comment, dans quelle direction, avec quel projet ?

Ce dossier veut contribuer à formuler quelques-unes de ces interrogations, qui devront être reprises et approfondies dans les semaines, les mois, les années à venir. S’il faut chercher à comprendre ce qui s’est passé en juin, ce que ce moment a eu de singulier, c’est autant pour prendre la mesure de la pénétration des idées d’extrême droite dans la société française que pour la relativiser : la mobilisation suscitée par le risque d’une victoire du Rassemblement national aux législatives a témoigné de ressources (professionnelles, associatives, militantes ou intellectuelles) dans lesquelles puiser pour renouveler une énergie démocratique que l’on disait moribonde. Mais rien ne serait pire que de croire que le danger est derrière nous, et il faut poursuivre le travail de compréhension des ressorts du vote Rassemblement national, de la nostalgie d’un monde perdu à la séduction de l’idéologie inégalitaire, qui promet aux uns en enlevant aux autres, face auxquels les réponses traditionnelles de la gauche peinent encore à convaincre.

Il faut poursuivre le travail de compréhension des ressorts du vote Rassemblement national face auxquels les réponses traditionnelles de la gauche peinent encore à convaincre.

Centré sur la situation politique française, ce propos n’oublie pas, cependant, que ces questionnements s’inscrivent plus que jamais dans un contexte plus large. L’enthousiasme suscité par la candidature de Kamala Harris aux États-Unis ne fait pas oublier que le basculement de toute une partie de l’électorat populaire vers le trumpisme pose des questions urgentes à la gauche. De l’autre côté de la Manche, le gouvernement travailliste nouvellement élu a fait face à des émeutes racistes d’ampleur, selon une séquence qui rappelle de façon troublante celle que la France a connue en novembre 2023 après la mort du jeune Thomas à Crépol : un fait divers mettant en cause des personnes dont l’origine est d’emblée pointée comme la cause du problème, une montée en épingle sur les réseaux sociaux et par des médias d’extrême droite, ensuite instrumentalisée par certaines personnalités politiques ; mais aussi le sursaut civique de la société britannique, refusant cette lecture imposée et la libération de violence sociale et politique qu’elle autorise immanquablement. Ces actualités en écho nous rappellent que toutes les démocraties ou presque sont aujourd’hui confrontées à la menace de l’extrême droite et à l’impérieuse nécessité d’inventer des réponses qui ne soient ni complaisantes à l’égard de son idéologie, ni en forme de défense d’un statu quo, paré des vertus de la raison.