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Dans le même numéro

Encore une blague belge ? Le canular de la RTBF

février 2007

#Divers

Bye bye Belgium, l’émission du 13 décembre 2006 de la Rtbf qui a fait la une de la presse belge et étrangère a-t-elle écrit un nouvel épisode de la saga séparatiste belge ? Non bien sûr, mais elle a provoqué un tel emballement de l’opinion publique francophone, qu’il est intéressant de l’analyser. Au vu des réactions politiques que cette émission a provoquées il est bon de se demander si le « quatrième pouvoir » peut mélanger les genres sans faillir à sa déontologie.

L’émission spéciale ou le faux JT

Mercredi 13 décembre, la Rtbf (la télévision publique de la Communauté française de Belgique) interrompt son programme. Le générique du journal télévisé apparaît pour une émission spéciale : il est 20 h 26, le présentateur habituel annonce d’une voix grave, que la Flandre va proclamer son indépendance. C’est parti ! Les francophones médusés suivent les premières minutes de l’indépendance de la Flandre, en direct du Palais royal et de la place des Martyrs où se trouve le Parlement flamand. Le scénario, qui va durer plus d’une heure, est remarquablement construit. Informations, séquences en direct, interviews d’hommes politiques – notons que pas un n’a été pris au piège –, explications, déclarations de responsables économiques, de professeurs, de signataires de divers manifestes, images d’archives, analyse explicative, tout s’enchaîne, dirigé avec brio par le présentateur habituel. Bref, une mise en scène remarquable : on ne peut en attendre moins du réalisateur de l’émission de documentaires Striptease.

Les téléspectateurs francophones (précisons qu’il n’y a plus, depuis des décennies, de médias nationaux en Belgique) sont littéralement sous le choc. Ils restent collés à leurs récepteurs, téléphonent à leurs amis ou parents, certains sortiront dans la rue avec des drapeaux belges, des personnes âgées se sentiront mal. Pas un ne songe à « zapper », à prendre la Vrt, la télévision flamande, voire Rtl, la télévision concurrente privée. Le sens critique est suspendu. L’improbable, l’impossible, ce que l’on redoute, mais que l’on se cache, est advenu : la Belgique n’existe plus. Les envoyés spéciaux confirment ces premières minutes de la Flandre indépendante, le standard de la Rtbf explose, l’audimat aussi…

Vu l’émoi – la réalité en vient à dépasser la fiction devant le Palais royal, où se rassemblent des « Belges » venus marquer leur soutien –, le présentateur commence à lâcher le mot fiction. Quelques minutes plus tard, à la demande de la ministre en charge de l’Audiovisuel de la Communauté française, une banderole bien visible ceci est une fiction s’affiche pour le reste de l’émission. La supercherie n’aura duré qu’une demi-heure.

Le plus curieux est que, malgré cette annonce, le désarroi ne cesse pas. Même si l’émission s’enfonce un peu dans le burlesque – tram ou train arrêtés à la frontière linguistique, inspection de celle-ci par les forces de l’ordre se demandant si elles doivent mettre leur gilet pare-balles, rumeurs du Roi réfugié à Kinshasa, etc. – les francophones, incrédules, médusés, restent « scotchés » devant leur écran. Ils ne peuvent se détacher de ce docu-fiction en forme de JT tout à fait extraordinaire. Hormis la proclamation d’indépendance elle-même, l’émission est tout à fait crédible.

Car, qu’est-ce qui est dit, montré que le francophone ignore ? Rien. Depuis des décennies, il est informé par la presse, par la TV, par ses hommes politiques, par les diverses réformes institutionnelles, que la Belgique, devenue un État fédéral, est régulièrement soumise aux attaques des Flamands qui souhaitent toujours plus d’autonomie. Ses journaux télévisés sont régulièrement émaillés des « dérives flamandes » : la problématique scission de la circonscription électorale Bruxelles-Halle-Vilvoorde, le sort de Bruxelles et de sa périphérie, les revendications en matière de soins de santé, d’emploi, sans compter les déclarations fracassantes de tel ou tel responsable politique.

L’angle de vue choisi par le réalisateur, l’indépendance, est osé. Mais, le téléspectateur devait-il être pris au dépourvu par la séparation elle-même ? En 2003, Le Soir, le journal francophone le plus lu, a publié un Belgique Requiem sans équivoque. En 2004, dans Le Vif, François Perrin (ancien ministre) a écrit : « Et si les Flamands nous larguaient ? » Les ministres francophones n’ont pas attendu les déclarations du président du Parlement flamand, Yves Leterme, cet été au journal français Libération, pour rappeler que les francophones « eux » n’étaient pas demandeurs de réformes institutionnelles. Certains ont évoqué une « nation wallonne » au cas où…

Faut-il en déduire que les francophones refoulaient tous ces indices prémonitoires d’une séparation ou, du moins, d’une grave crise, au rayon des accessoires et ne voulaient pas y prêter attention ? On serait tenté de le croire. Il y a quelques mois, une émission avait évoqué très clairement ce problème sans provoquer de tollé. Parler d’une Flandre réclamant son indépendance n’est plus un sujet tabou.

En adoptant un scénario séparatiste présenté comme un feuilleton à suspense, en jouant sur la corde émotionnelle, ce docu-fiction a rendu visible ce que chacun préférait occulter. Ce canular, en jouant sur l’attachement de la population francophone à la Belgique, renvoie au citoyen le débat sur l’avenir de son pays. Un débat qu’il se cachait à lui-même. L’émotion télévisuelle se fraie un chemin là où le débat rationnel ne parvient pas à se poser.

La fin de la Belgique ?

Il n’est nullement question de reprendre ici les causes et l’évolution du divorce belge. Rappelons seulement que la révision constitutionnelle de 1993, qui a qualifié explicitement la Belgique d’État fédéral, devait mettre un terme à la longue tension communautaire, explosive depuis les années 1960, entre Flamands et Wallons.

Mais la Belgique actuelle, malgré les compromis institutionnels, se trouve toujours, en fait, en présence de deux forces politiques inconciliables, les Flamands et les Wallons. La clef de voûte de cet édifice largement fissuré est Bruxelles, ville historiquement flamande, région bilingue insérée dans un carcan de communes à facilités (linguistiques) et peuplée à plus de 80 % de francophones. L’évolution veut que cette population se sente aujourd’hui en phase avec celle de la Wallonie, ce qui n’a pas toujours été le cas.

Un fort courant nationaliste ronge la Flandre depuis lexix e siècle. Profondément ancré dans l’histoire belge, il s’est radicalisé. Aujourd’hui, la Belgique fédérale ne satisfait plus, non seulement l’extrême droite du Vlaams Belang, mais également une large partie des élites politiques flamandes dont le CD&V (continuateur du tout-puissant Cvp-social-chrétien) allié en cartel avec le Nva (ouvertement nationaliste). Tant le Vld (libéral) du Premier ministre actuel que le Spa (socialiste) ne peuvent ignorer, dans les joutes électorales, cette poussée croissante d’un nationalisme qui n’est plus seulement linguistique mais qui revendique une autonomie toujours plus grande de la Flandre. Enfin, il n’y a plus de partis nationaux en Belgique : chacun oüuvre pour sa propre région ou communauté.

Cependant, les partis, à l’exception du Vlaams Belang – dont le président ne cachait pas sa joie dans le docu-fiction –, et la majorité de la population flamande, même si elle revendique sa forte identité flamande, ne souhaitent pas l’indépendance de la Flandre. Pas pour l’instant, diront certains…

Certes, la Belgique doit entendre depuis près d’un siècle les Barst België (« crève Belgique »), assister à la fête des Chansons (impressionnante et terrifiante), aux pèlerinages de l’Yser, constater l’irrespect flamand à l’égard de la monarchie, s’habituer à des déclarations séparatistes d’intellectuels et de milieux d’affaires, aux phrases peu aimables des politiques à l’égard des Wallons chômeurs, paresseux, corrompus, assistés perpétuels. Elle doit savoir qu’aux yeux des Flamands elle n’a plus de valeur ajoutée. Mais elle ne peut non plus oublier le mépris culturel des francophones pour les Flamands, qui reste une blessure profonde, ineffaçable. Elle ne peut ignorer, qu’elle est constituée de près de 60 % de Flamands, qui produisent plus de 70 % du Pnb, de 31 % de Wallons et de près de 10 % de Bruxellois.

Peut-être devrait-elle se rappeler que sa population principalement à Bruxelles se métisse fortement d’immigrés, venus du Congo, du Maroc et de la Turquie, qui participent de plus en plus à la vie politique.

La Belgique constate que l’État belge « s’évapore lentement » sous les coups de boutoir des Flamands. Elle sait que l’indépendance de la Flandre est une possibilité qui pourrait advenir vraisemblablement au bout d’un très long processus institutionnel. La Flandre devrait préparer cette déclaration (ne fût-ce qu’auprès des instances internationales) et elle devrait la payer très cher. Elle sait aussi, et les francophones s’en réjouissent, qu’aujourd’hui encore, les instances syndicales et mutuellistes, résidus des fameux piliers belges, ne sont pas parties prenantes pour une séparation même à l’amiable…

C’est pourquoi, en soi, ce docu-fiction fondé sur une proclamation unilatérale et imprévue de la Flandre, s’il a obéi aux lois d’un bon thriller, reste invraisemblable, mais pas impossible. C’est d’ailleurs ce qu’a déclaré « à chaud » le président de la Chambre, le Vld Herman DeCroo en cours d’émission…

Pourquoi les francophones y ont-ils cru ?

Passé les premières minutes de stupéfaction angoissée, passé la première demi-heure sous le signe d’un « vrai journal télévisé », pourquoi les francophones sont-ils restés effarés, captivés devant leur écran sans jamais songer à changer de chaîne ? Pourquoi ont-ils pris la parole le soir même, le lendemain, que ce soit dans la presse, par courriels, par téléphone ? Pourquoi une telle agitation de la part des politiques ?

Il y a eu l’effet de surprise mêlé à la stupéfaction, la tristesse, la colère. Il faut mesurer à sa juste valeur ce chagrin et ce désarroi. Les réalisateurs n’avaient nullement anticipé cette vague d’émotion qui a déferlé ce soir-là. Ils s’en sont d’ailleurs excusés.

Mais ce docu-fiction était aussi cruel pour les dirigeants politiques wallons et bruxellois, absents, passifs ou attérés. Voilà le ressort de cette panique qui s’est emparée des francophones : ils avaient devant eux le miroir exact de leurs peurs, de leurs angoisses refoulées dans leur inconscient : une Flandre forte qui se réjouit de son indépendance et une Wallonie sans projet, juste bonne à accepter le diktat flamand.

Cette émission démontre, si besoin en est, la puissance de l’image qui peut tout, surtout si elle provient d’une source d’autorité, en l’occurrence le présentateur d’un JT et ses envoyés spéciaux. Niera-t-on, après cela, que le pouvoir médiatique « parce que s’appuyant sur les ressources psychiques de l’image » est un quatrième pouvoir, « pivot de nos démocraties1 » ? En jouant à la fois sur l’effet de stupeur, sur l’émotion, sur l’autorité de son présentateur habituel, ce docu-fiction, que les politiques ont qualifié immédiatement de sous Orson Welles d’un goût douteux, a rendu croyable, donné à croire ce qui n’était qu’une fiction.

Les réactions du monde politique belge

Elles ont été d’une violence extrême au Nord comme au Sud. L’émission a été immédiatement qualifiée d’irresponsable, d’incivique, d’un goût douteux dans le monde francophone. Indignés sur le fond et la forme, certains réclamaient des têtes à la Rtbf, une télévision de service public. Aucune sanction n’a cependant été prise à l’encontre des journalistes.

Les néerlandophones – qui n’avaient pas vu l’émission – furent outrés et jouèrent les vierges effarouchées alors qu’ils n’ont jamais cessé leurs attaques blessantes contre les Wallons. Ils eurent beau jeu de remarquer qu’une telle émission n’aurait pu être produite à la Vrt vu son code de déontologie interne, et de dénoncer le caractère fallacieux d’une émission qui caricaturait les Flamands.

Si le Premier ministre n’a pu cacher sa colère, cette émission a peut-être offert une nouvelle virginité au président du PS, le socialiste Di Rupo. Alors qu’il succombait sous le poids d’affaires de corruption atteignant les mandataires socialistes, il a rebondi en demandant un « front uni » des francophones, radicalisant, si besoin en était, encore plus la situation politique.

Une nouvelle écriture ?

Selon le réalisateur et l’administrateur de la Rtbf, cette émission ne dérogeait en rien aux règles de déontologie. Ils avaient répondu à la demande du service juridique, en insérant – de façon subliminale dirons-nous après coup – Ceci nest peut-être pas une fiction et le logo d’une émission très ironique Tout ça ne nous rendra pas le Congo. Et ce, contre l’avis du réalisateur qui tenait à son effet de surprise totale. Il faut noter que pas un des téléspectateurs ne semble avoir enregistré cet avertissement. Cette émission avait été conçue depuis près de deux ans. C’est au fur et à mesure des interviews que le réalisateur a privilégié le scénario du séparatisme. Le docu-fiction mélangeant les genres lui est apparu comme le plus susceptible de créer un effet de surprise. Le but était essentiellement pédagogique : il fallait « amener le téléspectateur à une réflexion plus globale sur l’avenir de ce pays2 ».

Au point de vue de la forme, toutes les critiques journalistiques se sont abattues sur elle. Un canular est une tromperie. Les journalistes peuvent-ils prendre en otage des téléspectateurs, les manipuler ? Le service public peut-il produire des faits plutôt que d’en rendre compte ? L’association des journalistes a plaidé pour la mise sur pied d’un conseil de déontologie extérieur aux entreprises de médias, faisant remarquer que seule la France et la communauté française n’en disposaient pas en Europe. Les journalistes de la Rtbf eux-mêmes étaient divisés même s’ils admettaient la nécessité « de pouvoir informer autrement ».

Pour le réalisateur, il s’agit de « forer plus avant l’écriture télévisuelle ». de créer un nouveau langage. Nul besoin de rappeler l’impertinence de ses émissions antérieures : Philippe Dutilleul est un créatif, nourri de l’expérience du « cinéma du réel ». Striptease avec son « ton décalé et ironique » a été, pour lui, une nouvelle forme d’écriture audiovisuelle et, le rappelle-t-il, « a constitué une vraie révolution dans le petit monde de la télévision belge puis française ». Dans un paysage audiovisuel « nourri aux shows de la téléréalité », Bye bye Belgium est, pour lui, un « documentaire fiction un peu fou sans équivalent […] un genre hybride qui en est à ses balbutiements ». Comme il le déclare sans ambages, « j’ai décidé de passer au-dessus des barrières et des genres, quitte à m’attirer les foudres des gardiens de la déontologie ».

Faut-il donc inventer un nouveau langage pour alerter un public qui se tourne de plus en plus vers le divertissement ? On pourrait gloser longuement. Il est bien connu, analysé, que nos journaux télévisés sont des narratives empruntant beaucoup à la fiction cinématographique pour captiver le public, éviter les temps morts, que le découpage n’est jamais un choix innocent. Il faut constater que nos journaux parlés, télévisés jouent depuis des lustres dans le registre de l’émotion, du sensationnalisme, et ne respectent pas toujours la vérité de l’information. Avons-nous oublié l’affaire Dutroux, les accusés d’Outreau ? Timisoara ? Les armes de destruction massive ? L’infotainment a certainement de beaux jours devant lui3.

Un autre problème réside dans le fait que ce genre d’émission pousse à la caricature, au stéréotype. Les politiques et les journalistes flamands ne l’ont pas admis. On peut lire dans De Standaard, le journal flamand au plus fort tirage, sous la plume de Peter Vandermeersh, rédacteur en chef « on fait des Flamands des néonazis brandissant des drapeaux flamands, des racistes, des gens qui font sortir les francophones du tram quand celui-ci arrive en Flandre » ou sous celle de B. Sturtewagen « cela en dit long sur la manière dont les Flamands sont perçus […] c’est montrer une classe flamande unanimement séparatiste alors qu’il ne s’agit que d’une minorité ». Un juge allemand ayant participé à ce type de fiction judiciaire, montre bien que, dans le public même averti de la fiction (il s’agit de séries télévisées), il y a « confusion des frontières entre fiction et réalité » et que la fiction « conduit à la construction et à la perpétuation de stéréotype4 ». La rédactrice en chef du Soir, B. Delvaux, a très bien résumé la situation : si les Flamands en ont marre, les Wallons aussi : « La caricature ne fait pas progresser le débat. Elle le tue. »

On ne peut s’empêcher, en réfléchissant à cette émission et en voyant les conséquences qu’elle a déclenchées, de la rapprocher de ce que Dayan et Katz nommaient « télévision cérémonielle5 ». Comme dans les émissions décrites par nos auteurs, Bye bye Belgium a pris un tour politique exceptionnel. Comme elles, elle a échappé à toute routine, elle s’est assuré le quasi-monopole de l’attention, s’est déroulée en direct. Elle a aussi constitué un défi à l’égard des autorités politiques qui se sont dites outrées. Et elle a, l’espace d’une soirée (et des jours qui ont suivi), constitué une large communauté fugitive, commentant cet événement que serait la partition de la Belgique.

A-t-elle été aussi « performative » sur le plan politique ? On peut le croire. Elle a affolé les politiques et provoqué une prise de conscience qui pour certains semble avoir été une révélation… Dayan et Katz avaient parfaitement raison en concluant leur essai « sur le risque d’une simulation théâtrale de la vie publique » puisque pouvait apparaître « une cérémonialité proprement télévisée ». Bye bye Belgium, qui a fait communier indubitablement la population francophone de Belgique au même spectacle, en est une, à n’en pas douter.

2007 : année de tous les dangers en Belgique ?

Cette émission a tendu le climat au moment où l’on s’apprête à entrer en campagne électorale en vue des élections législatives du printemps. Des élections particulièrement délicates et qui pourraient, effectivement, sceller le destin de la Belgique, ce pays fondateur de l’Union européenne.

Car que va être la position des différents partis francophones et néerlandophones quant aux problèmes communautaires ? Les francophones répètent depuis des mois devant les revendications flamandes, qu’ils ne sont pas demandeurs. Suite à cette émission, le président du PS, le socialiste Di Rupo, leur propose de « faire front » contre les exigences flamandes.

Les Flamands ne sont pas unis dans leurs revendications. Le Vld, parti du Premier ministre, sera vraisemblablement temporisateur. Le Spa (socialiste) sera demandeur sur quelques points précis. Le CD&V (socio-chrétien), allié en cartel au Nva (nationaliste), espère remporter ces élections. Il tient, lui, un discours intransigeant. Tous exigeront, à coup sûr, plus d’autonomie pour la Flandre ainsi que la division de l’arrondissement de Bruxelles-Halle-Vilvoorde. Qu’exigeront-ils ou qu’accepteront-ils pour Bruxelles et sa périphérie ? Bruxelles, la clef de voûte de l’édifice belge, en est aussi le nœud gordien. C’est, peut-être, la région bilingue de Bruxelles-capitale qui détient, en fait, l’avenir de la Belgique.

Qui gagnera les élections législatives en Flandre ? Comment s’organisera le kaléidoscope des partis ? Le Vlaams Belang régressera-t-il ? Qui gagnera les élections en Wallonie et à Bruxelles ? Le PS (socialiste), englué dans tous les scandales politico-financiers ? Le MR (libéral) ou le Cdh (catholique) qui contre toute attente n’est pas devenu un parti croupion sans avenir ? Y aura-t-il une longue crise gouvernementale comme le pays en a connue avant qu’une relative paix institutionnelle ne s’établisse depuis 1993 ?

Un scénario de séparation est possible si les partis francophones s’entêtent à rejeter toutes réformes, s’ils font, comme le suggère Di Rupo, « front » contre les Flamands et refusent toute négociation sur les problèmes communautaires.

Si « le véritable terreau du séparatisme, c’est l’immobilisme », comme l’a déclaré dans la foulée de cette émission Yves Leterme, l’intransigeant président du Parlement flamand, ne faut-il pas plaider, comme le Premier ministre actuel s’en prenant au cartel CD&V-Nva et aux francophones prêts à faire un front, « pour un dialogue normal dans la sérénité […] afin d’énoncer des propositions réalistes » ? Alors, pourquoi pas un peu plus d’autonomie là où c’est réalisable, un peu plus de refédéralisation là où cela devient une nécessité, un désenclavement de Bruxelles, une résolution de ce casse-tête qu’est l’arrondissement Bruxelles-Hall-Vilvoorde ? À force de se dépouiller pour pouvoir subsister, la Belgique est sans doute condamnée à devenir une coquille vide.

Le Roi, traité avec beaucoup de légèreté dans cette émission, garde sa confiance en ce pays d’autodérision perpétuelle. Il semble avoir bien perçu tout le côté surréaliste de l’émission. Dans son message de fin d’année, il évoque le choix de la Belgique comme membre du Conseil de sécurité pour deux ans et il souligne, avec un petit sourire malicieux qui n’a échappé à personne, « que notre pays […] ne sera crédible que si […] l’entente et la cohésion seront la réalité et pas la fiction ».

Quant à la forme si décriée, elle évoque cette remarque de J.-P. Cottet :

Il faut pourtant admettre pour nos chaînes le droit à la transgression… Il n’y a pas de création sans remise en question des règles établies, il faut tolérer le droit à l’erreur, il faut exiger que la télévision fabrique une culture vivante, celle qui dérange et peut faire grincer les dents à la condition qu’elle nous permette d’ouvrir de nouveaux espaces6.

On plaidera in fine pour une émission salutaire en ce qu’elle a forcé, avec un brin de dérision, et un clin d’oüil à Magritte – ceci nest peut-être pas une fiction –, les francophones de Belgique à regarder le destin de leur pays menacé par un besoin d’autonomie toujours plus grand de la Flandre.

  • 1.

    M. Gauchet, « Contre-pouvoir, méta-pouvoir, anti-pouvoir », Le Débat, no 138, 2006, p. 17-29.

  • 2.

    P. Dutilleul, Bye bye Belgium, Bruxelles, Labor, 2006, 620 p. Ce livre est paru deux jours après cette émission. Il rend compte de tout le processus ayant conduit à cette émission.

  • 3.

    On lira avec intérêt les deux numéros du Débat, « Penser la société des médias », nos 138 et 139, 2006.

  • 4.

    R. Herz, « Un juge à la télé », Esprit, mars-avril 2003, p. 231-241.

  • 5.

    D. Dayan et E. Katz, la Télévision cérémonielle, Paris, Puf, 1996.

  • 6.

    J.-P. Cottet, « Pour une culture de la télévision », Esprit, mars-avril 2003, p. 251-252.