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Voyage en Namibie

juillet 2015

#Divers

La Namibie est riche en espace et en ressources naturelles, mais pauvre en population et en eau. Une grande partie du pays est un monde de sable et la population se structure autour de clans. À Windhoek, la capitale politique et économique, ressurgissent les questions de pouvoir et de croissance, dans un pays miné par les inégalités, la corruption et le sida.

Riche en espace et en ressources naturelles mais pauvre en population et en eau, la Namibie ménage à la majorité de ses deux millions de ressortissants une vie rustique, marquée par des inégalités sévères qui reflètent les appétits de certains pour ses richesses, à l’intérieur comme à l’étranger. Le climat et l’aridité du sol font du pays une sorte de vaste réserve de vie naturelle, éparse et spectaculaire. La steppe aride s’étend du nord au sud en chaînes montagneuses coupées de plateaux de savane boisée entre deux façades désertiques, le Namib et le Kalahari. Les villes sont rares, les peuples divers et mobiles au sein d’un territoire homogène. Le partage d’une histoire brève depuis la conquête tardive de l’indépendance en 1991 rassemble les Namibiens en une nation confiante en elle, dotée depuis dix ans d’une croissance économique soutenue.

Cette terre aride est très convoitée. Peuplements africains, découverte et appropriation coloniale, exploitation, expropriation et conservation des ressources se succèdent ou se chevauchent par vagues sur les mêmes espaces, à la faveur de poussées d’immigration conflictuelles entre elles, longtemps réduites par la force, apaisées aujourd’hui par la cohésion nationale. Les Namas, pasteurs originaires du Sud, se nomment les « hommes des hommes », pour distinguer les éleveurs qu’ils sont des cueilleurs-chasseurs. Namib, le désert, indique pour eux un lieu vide, ce qui conduira tant de peuples à l’envahir, voire à exterminer une part importante des premiers habitants. L’appel de la nature intacte et la navigation dans la houle des dunes de sable attirent le voyageur jusqu’à ce jour.

Un pays ouvert

L’arrivée en automne austral à l’aéroport international de Windhoek vous livre à une bureaucratie tatillonne et courtoise. Afrique centrale par la tiédeur d’avril et par la chicane des contrôles exigés. Windhoek relève de l’Afrique de l’Est et australe par la dominante des idiomes swahili et anglais, ainsi que par les destinations de moyens courriers marquées au tableau d’affichage.

Dans un coin de l’aéroport, un avion Cessna stationne sur ses roues de scooter pour emmener notre groupe de quatre personnes vers la première étape d’un voyage de quinze jours à travers le pays. Le monomoteur léger compte cinq places, pilote compris. Ce dernier, un jeune Sud-Africain du Cap, est un membre de la « tribu blanche », enthousiaste de l’Afrique australe, sans arrogance ni nostalgie du drame racial passé. Il s’avérera un guide amical entre les provinces et les réserves naturelles d’une Namibie largement ouverte au voyageur. Le pays, quadrillé en compartiments géographiques, fait penser à une grille de bataille navale délimitant des faunes et des flores différentes. Les chaînes de montagnes est-ouest enserrent de vastes plateaux centraux qui descendent en pente douce vers les deux déserts, le Namib et le Kalahari.

Le vol à basse altitude permet de débusquer des troupeaux d’antilopes sur les plateaux herbeux et de déceler les rares établissements humains. Le pilote met le cap au sud de Windhoek pour une première étape proche de l’Atlantique. Au pied du plateau rocheux, une vallée aux dimensions d’un département français. Le sol de sable alterne avec des savanes boisées propices à l’élevage bovin extensif, le Veld selon l’expression afrikaans. Au fur et à mesure que l’on gravit les bords de la vallée, des acacias et d’autres épineux rompent avec la symphonie des ocres, bistres et dorés des dunes. Le vaste paysage favorise la faune et les villages, appelés ici plus souvent campements, en raison de la culture nomade et de la rareté de l’habitat. Le grand trek des Boers hollandais du Cap jusqu’à la Namibie, au xviiie siècle, participe de cette tradition.

L’espace non rocheux est voué à l’élevage et au tourisme. Tous deux opèrent à partir de ranchs doublés de maisons d’hôtes, lodges pour les touristes. Les réserves d’animaux sauvages, souvent en main de fermiers européens, voisinent avec des villages traditionnels dont la population d’origine, propriétaire collective du territoire, fournit le produit économique national principal par l’agriculture de subsistance et l’élevage. Tout autour, la réserve comporte une grille de pistes en latérite croisant les axes routiers nord-sud.

Les établissements sont reliés par téléphone et internet et par radio en leur sein. Les maisons meublées en bois locaux surplombent le plus souvent des sites splendides. S’y ajoutent la richesse en points d’eau, en ombre et la cordialité ambiante.

L’hospitalité est un point fort de la Namibie. Il y eut pendant deux siècles l’accueil forcé des peuples venus du Sud, puis des colonisateurs, dont l’insurrection ovambo du Nord parvint à se libérer en 1991, après vingt ans de lutte. La période de transition en cours est marquée par la redistribution des terres et des peuples, à la faveur d’une vaste réforme agraire et d’aménagement du territoire. Une partie de la population active est occupée au tourisme et au soin de la nature sauvage, wildlife, troisième ressource du pays après l’agriculture et les mines.

L’intérêt des communautés rurales pour l’hôte étranger, coopérant ou touriste, se vérifie à chaque étape. Un véritable échange se noue, fondé sur la curiosité et sur un sens des relations de plain-pied. L’indépendance semble avoir développé ici ses propres immunités contre la xénophobie et le racisme. La guerre, il y a vingt ans, apparaît comme un souvenir lointain. L’indépendance est désormais ressentie comme un gain net pour tous. L’hostilité verbale, le name calling entre ethnies et communautés, s’est atténuée, même en ville, estime Eberhard Hoffmann, un journaliste allemand de Windhoek. L’après-apartheid n’est plus une affaire de races, affirme-t-il, mais de classes sociales…

L’hospitalité namibienne contraste avec la tension des relations entre Africains et Européens, qui persiste au Nord dans le bassin du Congo, livré à bientôt cinquante ans de rébellions, guerres civiles, épurations ethniques et prédation des humains et des ressources. Le Sud-Ouest africain namibien connut toutes les rigueurs de l’apartheid sous le mandat sud-africain mais il échappe au pire des séquelles conflictuelles, encore présentes au Sud. La relation de dépendance économique avec la grande république voisine reste cependant aussi étroite que sous l’apartheid.

Un monde de sable

Le Centre et le Sud où nous demeurons six jours sont un monde de sable. Une fois passé à saute-mouton les cols des montagnes, qui barrent l’ensemble du pays d’est en ouest, l’avion plonge vers la douceur accueillante du sol sablonneux, tantôt désertique, tantôt de savanes herbeuses et boisées d’épineux, de chênes-lièges, d’aloès, de pins et de quelques palmiers d’oasis. Les atterrissages se font sur des pistes cotonneuses qui se dérobent au train d’atterrissage du petit Cessna. Ensuite, la conduite en 4 × 4 dans les dunes mouvantes ressemble à une navigation en canot moteur. Les dunes constituent un patrimoine de la Namibie. Accumulées par les alizés à partir de la façade atlantique, elles dressent jusqu’à quatre-vingts kilomètres de la côte des barrières nord-sud moins hautes que les massifs rocheux, malgré leurs pentes abruptes et leur emprise au sol de plusieurs hectares. Les chaînes rocheuses en gneiss, granit ou schistes micassés sont coupées par les barres sombres du basalte. Elles renferment des réserves minérales encore inentamées, riches de métaux ferreux, d’uranium et de gisements pétroliers, sur la côte en particulier. En altitude, des tours et des forteresses sont façonnées par l’érosion dans la roche dure. L’erg déploie une gamme de couleurs, du jaune au rouge en passant par le cuivré et le ferreux, du bistre à l’ocre toscan et au rouge sang de bœuf, le tout étincelant des éclats du mica. Une bonne partie des pigments naturels sont réunis là pour l’usage des peintres locaux ou des architectes. Le pays les exploite dans ses décors urbains et son architecture rurale.

La gamme infinie des teintes et des formes crée pourtant un paysage uni, au point que le voyageur au sol ne cesse de déceler des continuités de couleurs et de structures ou de soupçonner des mimétismes. Le sable provient des massifs rocheux peu accessibles, sinon par des sentiers à chèvres encore fermés à la randonnée. On le foule sous la savane herbeuse, mêlé à la fine couche de terre végétale. Herbes et arbustes de dimension généralement médiocre se recouvrent puis se délestent de poussière au gré des vents dominants. Seul le vert éclatant et tendre ou sombre de forêt équatoriale tranche sur les plateaux caillouteux et la mer des dunes. Les acacias, les euphorbes aux branches de chandelier, les plantes « succulentes », poches d’humidité pérenne, quelques pins et de rares palmiers esquissent une dimension verticale, où les girafes et les grandes antilopes viennent brouter en hauteur. Elles excellent à enrouler leur cou dans la ramure des épineux et à aligner leurs pattes derrière les troncs, de manière à se dissimuler. Les familles d’éléphants imitent, pour leur part, la masse des roches basaltiques ou schisteuses. Ils parcourent en troupeau le lit des rivières asséchées qu’ils décident soudain de labourer en quête d’eau, comme des pelles mécaniques. La couleur bistre domine le sol de la savane herbeuse parcourue par toutes sortes de mammifères à la robe assortie. On aperçoit d’abord les félins dans leur immobilité hiératique et minérale : lions, guépards, hyènes et chacals. Des hippopotames baignent au milieu des points d’eau comme des rochers échoués.

Plus bas en gamme zoologique, l’industrieuse cohorte des scarabées du désert aux carapaces de toutes les couleurs se coule dans le sable dès le soleil levant. Leur principale activité consiste à se réfugier à l’ombre et à recueillir jusqu’à midi la condensation en sous-sol pour s’abreuver. Certains portent des taches blanches sur le dos qui les protègent du soleil. Au peuple des insectes se joignent les serpents et autres reptiles qui s’enfouissent pour s’abreuver et se cacher, proies et prédateurs. Ils disparaissent ainsi à l’abri de leurs congénères ou d’eux-mêmes dans le camouflage ou l’usurpation d’identité. Les rochers d’où provient le sable culminent à la montagne en structures vertigineuses de schistes. Tours et bastions projettent pour le regard humain une sévère architecture militaire. Certaines plantes, à ras du sol, imitent des rochers immergés dans le sable. Les « cercles de fées » (fairy circles) parsèment le désert de ronds découpés au compas et clos, remplis de végétation rampante et humide. Les huttes humaines villageoises de branchages recouverts de terre ocre renvoient au sein de leur double clôture d’épineux à une même logique de camouflage ou de disparition contre les incursions nocturnes.

Le désert domine mais l’eau affleure par les oueds et de rares fleuves permanents est-ouest. Au survol, le Namib apparaît en effet coupé de rivières et de lacs qui se révèlent asséchés comme des mines de sel ou d’argile, souvent plantés d’arbres calcinés sur pied, comme les forêts pétrifiées de l’Ouest américain. Les oueds sont des cours d’eau intermittents pendant les courtes saisons de pluies. Vus d’avion, les lacs et étangs continuent à miroiter comme des étoiles éteintes, témoignant d’une eau disparue dont le retour est néanmoins promis. Au-delà des dunes et des hauts plateaux, l’Atlantique déferle dans le fracas des rouleaux le long de la côte des Épaves jusqu’aux territoires marqués interdits sur la carte des mines de diamant à mer ouverte et offrant de rares mouillages découverts L’Océan, qui de tout temps fut la première ressource, continue à livrer au prix d’une féroce concurrence internationale son tribut de pêche, essentiel pour la Namibie.

Un village non planétaire : les Himbas

En route vers le centre du pays, le Damaraland se peuple de quelques villages. Un campement himba nous reçoit, un matin après le lever du soleil. Nous gagnons le village en 4 × 4 avec Edward, le chauffeur-guide, un responsable de l’hôtel issu du village himba. Une dizaine de huttes coniques en branchages est entourée d’une double clôture d’épineux. La première défend le village contre l’extérieur. La seconde abrite le feu entretenu en permanence par la communauté ainsi, nous dit-on, que la mémoire des ancêtres. Venu du Sud, le groupe himba, apparenté aux Herreros, deuxième en importance de Namibie, fait partie des non-Bantous et aussi des clans anciens à forte conscience identitaire et pré-nationale. C’est la raison pour laquelle ils se sont opposés à la colonisation de leur terre par les Allemands en 1915. Un massacre épouvantable s’en est suivi, souvent considéré comme le premier génocide de l’histoire. Le village misérable reflète une vie traditionnelle, vouée économiquement à l’élevage des ovins et des bovins. Les Himbas, des semi-nomades, migrent en fonction des pâturages qu’ils vont chercher en montagne la plupart de l’année. Ils nomadisent ainsi en famille d’un établissement à l’autre, dont on voit les traces à travers montagnes et déserts.

Seules les femmes nous reçoivent au village, hommes et garçons à partir d’un certain âge gardent les troupeaux en montagne. La vie communautaire et le cheptel requièrent tout leur soin. Les transhumances s’interrompent pour vendre au besoin quelques têtes de bétail au marché le plus proche, en l’occurrence à quelques dizaines de kilomètres du village. On s’y rend donc en pick-up, plutôt rarement, afin d’échanger vaches et chèvres contre des objets de première nécessité, des pièces de tissu, des ustensiles de cuisine. Edward raconte que le groupe n’a jamais voulu se débarrasser de son vieux camion, pourtant ruiné et remplaçable. Ils y étaient attachés de manière quasi religieuse comme à un lien avec le monde moderne. Les enfants privilégiés sont envoyés à l’école, selon le modèle sud-africain des hostals où éducation, vivre et couvert leur sont dispensés, moyennant des bourses modestes que leur verse la communauté. L’État rémunère les enseignants. Seuls quelques individus sortent de l’école pour aller plus loin dans leurs études et rejoindre la modernité des villes.

La communauté compte moins de cinquante personnes, malgré une natalité importante. Chacune des femmes que nous rencontrons a de cinq à dix enfants. Les hommes sont polygames mais la mortalité infantile est forte malgré un accès possible à l’« hôpital » de région et la visite épisodique de fonctionnaires de santé et d’administration territoriale, car le village paie des impôts. Les femmes nous reçoivent aimablement, tout en restant distantes dans leur semi-nudité. Elles portent sur elles une teinture ocre, des coiffes élaborées en crêtes qui soulignent un port altier. Des bracelets de cuivre aux chevilles témoignent de leur richesse. Leur ordinaire comprend les corvées d’eau, de bois, d’agriculture sur des lopins près de la rivière qui leur permettent de compléter l’autonomie alimentaire du village. Elles constituent l’essentiel des ressources par leur travail et leur fécondité, tout en étant dépourvues de rôle dans la chefferie locale consistant en une assemblée d’anciens (hommes). Elles prennent leur condition en patience, tout en manifestant quelques plaintes dans leur langue à consonnes aspirées, les clics, à l’intention des visiteurs.

Edward, notre guide local, est né dans le Damara. Il a vécu et travaillé au Zim(babwe) et en Zam(bie), où il a étudié les sciences naturelles et la gestion du tourisme. Âgé d’une trentaine d’années, Edward est trop jeune pour avoir connu les années héroïques de l’indépendance, mais il connaît bien le fonctionnement des institutions et le personnel politique. Il surveille ainsi son pays avec une attention non dénuée de sens critique, notamment sur la corruption endémique. Anglophone, comme l’est le pays lui-même, et polyglotte, il s’intéresse, grâce aux voyages accomplis en Afrique et en Europe, à la gestion de l’espace et des gens qui tient largement lieu de politique en Namibie. Edward évoque avec humour ses séjours en Europe, par exemple sa dérision devant les balayeurs des rues blancs qu’il découvre à Paris, « comme si ce n’était pas un travail de Noirs ». Ou encore son étonnement devant l’indécence des quartiers chauds de la capitale : « Qu’en aurait dit mon père ou mon grand-père ? »

Il affectionne la formule : « L’homme est son propre environnement. » Elle signifie à ses yeux la sensibilité pour la nature et pour les minorités, dont ce pays est tissé et porte les marques de discriminations anciennes (pas moins d’une soixantaine de langues y cohabitent). Cette sensibilité gouverne la relation humain territoire à travers les conflits historiques et les inégalités contemporaines. L’alternance conflit hospitalité naît dans l’espace aride traversé par des groupes peu nombreux, à la suite de leur cheptel domestique et sauvage. Depuis la colonisation, les clans sont comptables les uns des autres.

Deux jours après la visite aux Himbas, nous atterrissons près de la lagune d’Etosha, dans la plus grande réserve naturelle du pays. Au nord du fleuve Cunene et de l’Okavango, l’un coulant vers l’Atlantique, l’autre vers le Zambèze, la lagune s’étend sur une immense superficie. L’eau s’en retire presque complètement, sauf quelques points bordés par la savane où transitent les troupeaux. Les fleuves d’Afrique centrale comme le Cunene dessinent un réseau serré d’affluents mais, pour un Cunene qui coule à gros débit vers l’Atlantique, on aperçoit des myriades de lits secs et d’oueds intermittents, sans compter les cours d’eau souterrains, enfouis eux aussi mais parfaitement repérés par les animaux. Katjie, fonctionnaire au ministère du Territoire, nous offre des clefs sur la gestion et le droit des territoires. Les Namibiens ont repris dans leur histoire, sur le conseil des organisations internationales, l’idée des conservancies.

La conservancy est un territoire protégé juridiquement. Il relève généralement d’une communauté ethnique en tant que réserve de vie sauvage (wildlife), sous forme d’un contrat tripartite. L’État central apporte sa caution financière et juridictionnelle, la communauté est le propriétaire foncier collectif, les entreprises de tourisme, hôtels et gestion des parcs constituent le partenaire opérationnel. L’histoire prévaut, puisque de la découverte portugaise à l’indépendance, en passant par la colonisation allemande puis l’apartheid, les peuples dans leur diversité sont restés les propriétaires communautaires d’immenses territoires. Ils y exerçaient les droits de chasse, de cueillette donc de déplacement et de pâturage, puis d’agriculture et d’élevage sur le veld, la savane, en marge des grands déserts montagneux.

C’est aussi cette appropriation originaire qui a induit les migrations naturelles ou contraintes, les litiges fonciers et les guerres intertribales, ainsi que les déplacements et désappropriations forcés des populations, au fil des siècles jusqu’à ce jour. L’histoire continue dans la mesure où l’État poursuit des politiques de réinstallation des populations originaires dans ce qu’il faut bien appeler un schéma de réparation post-apartheid. Les transferts de population sont appuyés par la réforme agraire qui vise avec des succès mitigés, nous dit-on, à redistribuer une partie des bonnes terres des Européens aux agriculteurs noirs. En particulier dans la région nord du Kaoko, à la frontière est avec le Botswana et la Zambie.

La conservancy en tant que structure juridique nationale gère l’eau, le territoire et les populations. Elle interdit la chasse, sauf les prélèvements nécessaires et autorisés. Elle protège la vie sauvage et la biodiversité, ainsi que les richesses du sous-sol. Elle surveille les habitats humains et leurs cheptels domestiques, ajoutant à leur auto-organisation traditionnelle quelques services et de l’État. Elle encourage l’agriculture de subsistance ainsi que le tourisme. Il s’agit d’un axe du développement namibien, même si les mines et matières premières occupent une place plus importante dans le Pib.

Les San, peuple premier

Derrière les Himbas, il existe des peuples plus anciens. Les premiers habitants de l’Afrique australe, du sud au nord, étaient les San, appelés successivement Hottentots puis bushmen, en raison de leur mode de vie dans et par le bush. Ils sont à l’origine des chasseurs-collecteurs aux caractéristiques physiques marquées et pour cette raison discriminés par les populations bantoues plus nombreuses, venues du Nord depuis le xve siècle, puis par les colonisateurs. Ils se trouvent désormais quelques dizaines de milliers au Botswana et au nord de la Namibie. Au long du voyage, nous avons demandé à visiter un établissement san. Cette demande touristique, suscitant une gêne, est restée insatisfaite. Nos guides trouvaient les villages san trop éloignés de notre itinéraire ou carrément absents, disparus en quelque sorte de la mémoire. Le peuple san – différents groupes répondent à ce nom – a été largement éliminé, sans doute définitivement comme mode de vie. On en rencontre dans les villes ou dans les fermes, où ils ont été réduits à l’état d’ouvriers agricoles ou de domestiques. Des villages existent mais ils sont protégés des visiteurs par la politique de réinstallation (resettlement). De ce point de vue, le sort des aborigènes ressemble à celui des Indiens de la forêt amazonienne, en instance de disparition, soit par leur propre choix, soit par l’image que s’en font les autres d’un exil intraçable, suscitant peur et culpabilité.

Piet, un ranger boer de vieille souche, nous emmène à pied dans la brousse qui entoure sa ferme, maison d’hôte, où il vit avec sa femme et ses enfants. Piet partage la culture du wildlife qui marque l’Afrique australe. Très respectueux des animaux, il s’estime aussi responsable de son cheptel sauvage et domestique que de ses hôtes. Ce notable d’Etosha vit en relation étroite avec les villages et les voisins, Noirs et Blancs. En particulier pour la gestion de l’école locale où étudient ses enfants. Pour l’occasion, il emporte son fusil de chasse et nous dépeint un tableau sobre mais impressionnant des bêtes à surveiller et des précautions à prendre. Tandis que nous marchons dans le sous-bois, il nous donne à voix basse des explications sur les termitières, véritables monuments d’argile séchée que les insectes ont aménagés en humidité et en fraîcheur et où ils cultivent même des champignons. Les cheetah (léopards) sont les animaux emblématiques du Nord. Nous n’en verrons pas, malgré notre vigilance en direction des branches basses des arbres.

Au sud d’Etosha, le fleuve Cunene longe la frontière angolaise jusqu’à celle du Botswana, à l’est. Le fleuve appartient à l’Afrique centrale et équatoriale par son occupation humaine, son bassin géographique contigu à celui de l’Okavango. L’eau est transportée vers le sud par aqueduc. La région nord, en bonne partie agricole jusqu’aux montagnes angolaises, profite à l’ensemble du pays. Une excursion nous emmène en barque motorisée à fond plat. Le cours d’eau, gros en cette saison d’automne et dépourvu de ponts, est bordé sur les deux rives de forêt tropicale primaire avec ses étages d’arbres aux fûts interminables jusqu’aux plantes rampantes et aux myriades d’arbustes et parasites intermédiaires sur les deux rives. Le fleuve encaissé se précipite vers la côte des Épaves sur l’Atlantique par une série de rapides. Poissons et oiseaux de toutes sortes l’habitent, dont les ibis égyptiens, les toucans, les perroquets et les pintades australes. Nous surprenons un python d’eau perché sur un arbre qui poursuit sa lente déglutition d’un gros volatile encore visible dans son gosier. Les crocodiles d’Afrique, tapis sous la mangrove, se cachent à une certaine profondeur. Pêcheurs et petits agriculteurs qui vivent sur les berges redoutent leur proximité. Himbas, Hereros et Ovambos habitent le fleuve des deux côtés. La guerre d’indépendance les a divisés. Au moment où la Swapo, composée d’Ovambos majoritaires, les recrutait plus ou moins volontairement pour lutter contre l’Afrique du Sud, tandis qu’au Nord, l’Unita de Savimbi, allié des Sud-Africains, disputait l’allégeance des Ovambos avec le Flna d’Holden Roberto, finalement vainqueur en Angola. La continuité du pouvoir et d’un régime à parti unique survit et prospère des deux côtés du fleuve.

Le coin des vents

Retour au centre du pays, à Windhoek (« le coin des vents », en néerlandais), la capitale économique et politique de ce pays peu urbanisé. La ville construite par les Allemands dans un style à la fois prussien et colonial abrite encore une bonne partie des 16 000 Allemands d’origine qui vivent dans le pays. Eberhard Hoffmann nous reçoit à son journal de langue allemande, l’Allgemeine Zeitung. Après le voyage terrestre et aérien, il ouvre une fenêtre sociopolitique sur le pays où il est né de parents allemands immigrés dans les années 1920, quand « l’Allemagne cherchait des colons pour développer le Sud-Ouest africain sous mandat ». Son père avait travaillé pour la compagnie maritime qui développa le port de Walvis, puis les mines de cuivre et de zinc attenantes et le chemin de fer pour transporter le minerai vers le Nord. La gare de Windhoek, un modeste édifice à colonnades coloniales, témoigne encore de ce passé, tandis que le centre-ville reste marqué par des quartiers résidentiels entourés de parcs fleuris où vivent aujourd’hui les pontes du régime. Les églises réformées dominent la chrétienté locale.

Eberhard, Namibien de naissance et de conviction, exerce son activité journalistique avec une liberté remarquable. La white tribe reste importante par son emprise sur les bonnes terres. Mais le pouvoir est fermement détenu par la majorité noire, de même que la rente économique et notamment minière. L’opposition existe, mais elle détient peu de sièges au Parlement. Les fat cats et autres ministres s’enrichissent hors de proportion, bien que le gouvernement ait reçu en 2014 un prix international de bonne gouvernance. Eberhard, après d’autres, nous confirme que les conflits pour la terre demeurent, soit parce que les Européens en détiennent la part du lion, soit parce que la réinstallation des populations périphériques se fait de manière autoritaire. Mais le syndrome zimbabwe d’éviction forcée des Européens est heureusement évité, car il n’y a ni représentation ethnique au Parlement, ni nostalgie coloniale organisée. L’Allemagne, en guise de compensation du passé colonial, est le principal fournisseur d’aide et de crédits, avec ou sans l’Union européenne.

Inégalité, corruption et sida sont les fléaux endogènes de ce pays. La pauvreté se réduit, la croissance reste soutenue, de 4 % à 5 %, mais les inégalités s’aggravent. Sur la gouvernance locale, le journaliste est critique. La Namibie s’est débarrassée de l’apartheid le plus répressif assez tôt, dès 1977, avec les premières émeutes en ville des Ovambos contre le Group Areas Act. Pour autant le gouvernement de la Swapo, issu de la guerre d’indépendance, a gardé certains plis, notamment sur le déplacement des populations. Windhoek, la capitale, garde les traces de cette lutte pour une égalité élusive. Nous gagnons la grande banlieue de Katatura, un ancien township qui représenta longtemps la relégation des Noirs en périphérie. Plus vaste et peuplée que le centre-ville, aussi riche d’activité commerciale et de petites industries, la banlieue compte nombre de dispensaires et d’hôpitaux et plus encore d’écoles. En marge de quelques résidus de bidonville, un effort d’urbanisme se manifeste grâce à l’adduction d’eau et le réseau électrique, ainsi que la construction d’immeubles d’habitation, l’aménagement de zones vertes et d’un palais de la culture. La musique locale se répand partout sur la chaussée, à partir des cafés et autres débits de boisson. Notre accompagnateur souligne l’affirmation d’une classe moyenne, sortie des ghettos ethniques et de la pauvreté. Elle n’existait pas encore, il y a dix ans.

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    Journaliste à Genève. Voir son précédent article dans Esprit, « Carnet de route en Géorgie », août-septembre 2013.