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Dans le même numéro

Les Iraniens dissimulés

Récit de voyage

Comment l’Iran s’est-il construit après la Révolution islamique ? De Téhéran à l’Iran central, les villes révèlent la richesse de la culture persane. Sous le poids des interdictions, leurs habitants, surtout les femmes, oscillent entre la dissimulation et la dissidence. 

Fin octobre 2016, Téhéran s’embrase encore sous le soleil déclinant de l’après-midi. Quelques heures après mon arrivée, j’ai ­rendez-­vous avec le cousin d’une amie iranienne. Elle vit à Genève et travaille dans les organisations internationales. Le cousin, ingénieur, est resté en Iran : il n’a pas emprunté les flux de l’exil vers l’Amérique ou vers l’Europe.

Le taxi m’attend devant l’hôtel Azadi, un des hôtels historiques de Téhéran. V. S. Naipaul y séjourna deux fois : en 1980, puis vingt ans après. Ce fut son camp de base pour entreprendre une longue exploration de la société iranienne pendant et après la révolution de 1979. Par ses deux essais iraniens, Naipaul constitue aussi pour le présent récit une sorte de point de départ, tant le prix Nobel de littérature est capable de montrer sous une forme expressive les lieux, le temps révolutionnaire, les gens en situation. Dans le premier essai, Crépuscule sur l’islam, il décrit un personnel de l’Azadi fier de ses étoiles hôtelières d’ancien régime, en transit de la révolution khomeiniste et fournisseur d’un service décati et décalé par le souffle révolutionnaire[1]. Trente ans après le séjour de Naipaul, fin 2016, le bureau de la réception est de nouveau à la hauteur des normes internationales. On m’a réservé un taxi et fixé le prix de la course en équivalent dollar. Le chauffeur dûment averti doit me conduire à une adresse précise qu’il devine plutôt qu’il ne la connaît. Le quartier, à quatre ou cinq kilomètres de l’hôtel selon le plan de la ville, se situe au nord de Téhéran, au pied de l’Elbourz où résident les nouveaux riches du régime, des mollahs et de rares ci-devant qui ont réussi à traverser le bouleversement de 1979. Après trois kilomètres sur l’autoroute sud-nord se succèdent les immeubles de rapport aux façades claires, dont les portiers oisifs se reposent sur des chaises au bord du pavé. Des villas cossues sont entourées de jardins en pente, y compris les palais impériaux ouverts ce jour-là au public. Les jardins du dernier shah Pahlavi, peuplés d’espèces précieuses en rappellent par leur luxuriance d’autres que j’ai connus enfant, par exemple les parcs publics de Lisbonne sous Salazar. Il s’y célèbrait en fin de semaine la rencontre du peuple et de la nature richement jardinée sous le contrôle faussement débonnaire d’un régime policier.

C’est mon premier séjour en Iran. J’ai fréquenté les pays du Moyen-Orient et nombre d’Iraniens de la diaspora, dont certains sont des amis proches. Mon voyage en petit groupe d’amis, d’une quinzaine de jours, avant l’élection américaine et celle du nouveau président iranien fin 2016, est donc préparé avec leurs conseils et le bénéfice de leurs relations sur place.

Les impressions de voyage qui suivent ont donc quelques antécédents. Tout voyage relève au demeurant du pèlerinage autant que de la découverte. Pélerinage, parce qu’à travers les rencontres et les paysages, on ne cesse de recadrer ce que l’on croit savoir sur le pays. À son tour, la comparaison, notamment culturelle et politique, avec d’autres pays se heurte à une singularité iranienne historique, irréductible à sa dialectique avec l’Occident, presqu’en contrepoint.

Téhéran : un rendez-vous introuvable

Le quartier du nord de Téhéran reste un enjeu de la Révolution à cause de son habitat et de ses infrastructures spectaculairement prospères. L’espace y est rare en raison de la barrière du massif montagneux et de l’exiguïté de l’espace constructible. On observe en taxi que le quartier est dessiné en rues concentriques autour d’un centre arborisé visible par échappées entre les immeubles. Les rues forment ainsi une sorte de spirale étirée sur le flanc de la montagne. Le chauffeur me fait parcourir chacune des ellipses au point de repasser plusieurs fois par les mêmes places illuminées, bordées de restaurants et d’enseignes de la consommation occidentale, malgré les sanctions internationales qui se poursuivent en cette fin 2016 et jusqu’à ce jour. Mon inquiétude de passager augmentant quant à la destination et au prix de la course qu’un taximètre frénétique enregistre en rangées de chiffres illisibles à mes yeux, le chauffeur prend son téléphone pour se faire guider dans le labyrinthe. Après une dernière orbite autour du quartier, nous arrivons devant une villa soignée. Sur le seuil se tient Ali, le cousin pressenti, son téléphone à la main. Il me confie sans réserve ses considérations critiques sur le pays.

Ali est virulent contre le régime des mollahs. Dans les années 1980, il a rallié la Révolution. Après des années d’études puis d’enseignement au sein d’universités américaines éminentes dans le domaine de la planification urbaine, il est entré au ministère de l’Intérieur à Téhéran pour mettre ses compétences au service du pouvoir. Mais la gabegie administrative et décisionnelle était telle qu’il est reparti pour les États-Unis pendant dix ans de plus. Puis, de retour à Téhéran, il est désormais interdit de sortie ; on pourrait parler de résidence surveillée. Selon Ali, le pouvoir a procédé par confiscation des immeubles de valeur des quartiers nord, qui appartenaient à des familles riches d’ancien régime. Le pouvoir les a réquisitionnés au profit de ses affidés de deux sortes : les religieux et leurs partisans basiji, qui sont devenus propriétaires pour leur propre compte ou pour les immenses fondations islamiques qui structurent l’économie du pays par leurs activités commerciales et industrielles. L’autre catégorie de bénéficiaires, explique Ali, est la catégorie des pasdaran, vétérans militaires et autres protégés du pouvoir constitués en véritable mafia ainsi qu’en police des mœurs.

Au centre-ville, livré à un vaste bazar oriental d’allées piétonnières en damier, s’élèvent aussi des îlots de gratte-ciel dignes des villes modernes. L’architecture, une passion iranienne séculaire, bute aujourd’hui sur les limites de la croissance : pollution automobile et industrielle, mobilité et transports publics insuffisants, aménagement du territoire défaillant.

Au sud de la mégapole tentaculaire, les faubourgs immenses aux marges du désert sont devenus ingérables, faute de plan et de ressources publiques. La banlieue abrite de manière précaire plus de la moitié des Téhéranais. Le passage en voiture le long des quartiers y révèle une population grouillante et active. Les maisons sont en dur, les rues asphaltées, les mosquées décorées. On y voit des écoles, des pharmacies et des dispensaires médicaux en nombre. Ateliers et petits commerces abondent, à même la rue. L’activité dénote la pauvreté certes, mais sans la misère des mégapoles indiennes ou africaines.

Qom, Kachan : religion et civilité

La route en direction de Qom, puis des perles urbaines de l’Iran central (Kachan, Yazd, Chiraz, Ispahan), se déploie dans le désert central du plateau iranien bordé par les deux grandes chaînes au nord et à l’ouest, l’Elbourz et le Zagros. Une fois les banlieues de la capitale dépassées, le plateau, peuplé d’arbustes gris et médiocres, se découpe en salines et en anciens lacs asséchés. Il est strié à ­l’horizontale de masses parallèles d’argile au pied des hautes montagnes. Les oasis attendues et célébrées bordent les grandes villes de l’ouest. Le massif de l’Elbourz plus haut que les Alpes est peu occupé, sauf sur les voies de communication et les piémonts agricoles dans le lointain.

Après quarante kilomètres de ce désert de pierre gris, les coupoles de Qom se détachent sur l’horizon encore inondé de la lumière de midi en cette saison ­d’automne : les contrôles des véhicules touristiques sont nombreux. Le chauffeur change de veste avant de s’y présenter muni d’un cartable ­d’autorisations et d’horaires de voyage. Inutile d’entrer dans le centre-ville pour comprendre qu’à défaut d’agriculture et d’industrie, Qom est remplie d’une autre ressource nationale. Les écoles coraniques se bousculent et les clercs de cet islam structuré en stricte hiérarchie arpentent les rues avec le même air pénétré que l’on trouverait dans certains quartiers de Jérusalem, de Rome ou d’Erevan, l’orthodoxe.

Le regard des clercs sur les touristes étrangers, particulièrement sur les femmes, exprime la même lueur d’évitement ou d’indifférence appliquée. Au seuil de la deuxième mosquée de la capitale religieuse, où l’imam Khomeiny a enseigné, nos compagnes doivent revêtir le tchador noir jusqu’aux pieds. Des mollahs enturbannés de noir, les Sayed descendants du prophète, nous font les honneurs du chiisme avec la traditionnelle courtoisie iranienne. Au sein de la mosquée historique du Vendredi, meublée essentiellement de tapis multi-ethniques et de quelques bancs en bois, le mollah fait asseoir les visiteurs étrangers et leur tient en anglais une adresse de quelques minutes où le chiisme se montre sous son jour le plus patelin. Les religions monothéistes sont traitées comme des sœurs mineures, leurs fidèles sont des amis. Selon le prédicateur, le chiisme ne dément pas une certaine influence politique sur le pays, il se pare d’une volonté pacifique, qui ne coïncide pas exactement avec la posture internationale du pouvoir iranien. Plus tard, un autre mollah, chargé à Ispahan du contact avec les étrangers, dément d’ailleurs l’étiquette de clergé chiite. Pourtant, l’organisation pyramidale des fondations islamiques, les loyautés qu’elles commandent parmi la population, le patrimoine immobilier et la formation des mollahs ne laissent pas de doute sur la fonction nationale, sociale et politique de la religion.

La Perse est construite autour des villes et des dynasties qui les fondent, en particulier depuis le xviie siècle de notre ère. La Perse centrale n’est ni celle de la montagne et de l’agriculture des piémonts, ni celle des bassins côtiers du golfe et de la Caspienne. Les villes, ce sont 80 % des habitants regroupés autour des mosquées et des palais princiers d’une écriture architecturale monumentale, entourés d’un écheveau de rues, parfois en pisé. Les villes intègrent l’essentiel du pouvoir mais aussi de la civilité iranienne. Le pouvoir, c’est-à-dire l’ethos royal et religieux, se divise en dynasties composant une diversité de cultures et de rapports entre la nationalité et la religion, au cœur du maillage vertigineux d’une histoire millénaire. Les villes sont ainsi le centre de la culture persane. La poésie, l’architecture, les arts de la cour en même temps que le commerce et l’industrie se développent au fil des siècles sous la coupe de pouvoirs autoritaires.

Les villes sont le centre
de la culture persane.

La civilité s’est développée au dos du pouvoir temporel et de la religion, souvent confondus. Car une société civile existe jusqu’à ce jour malgré le renversement de la monarchie au profit du pouvoir religieux. À Kachan, le palais Tabatabaï d’une famille aristocratique du xviie siècle de notre ère manifeste une richesse privée fondée sur l’artisanat et le commerce intérieur. Le palais rassemble sur trois étages culminants autour de patios arrosés de bassins agrémentés de jeux d’eau, des pièces de réception et des chambres privées pour une famille étendue et des employés nombreux. On y perçoit un art de vivre musulman semblable à celui de la période omeyade à Grenade et à Séville avec ses luxes d’eau, ses quartiers d’hiver dans les étages et d’été en sous-sol. La ville est très ancienne. Elle fut un marché et un caravansérail sur l’une des routes de la Soie dès le xvie siècle.

Yazd : minorités et libertés

Sur la route de Yazd et d’Ispahan apparaissent au détour de la steppe les premières oasis autour des agglomérations ou sur les contreforts du Zagros. À travers ces territoires irrigués se dessine le grand problème de l’Iran, celui de l’agriculture et de l’eau. L’eau est immémorialement le déficit majeur, climatique et topographique, du pays. Il explique que l’Iran se soit regroupé de manière urbaine sur le plateau, autour des oasis et des points d’eau, créés essentiellement, faute de pluie, par la canalisation des eaux d’altitude. L’agriculture céréalière en particulier se concentre sur les piémonts, au bord de la mer Caspienne et dans les oasis d’altitude moyenne du plateau central. Au-dessus de cet Iran utile, si l’on peut dire, la montagne est un terrain d’élevage pour les nombreux peuples nomades venus d’Asie centrale au fil des siècles. Aujourd’hui, la plupart sont sédentarisés et citoyens iraniens de plein droit.

Yazd est la ville du zoroastrisme, la religion primitive de l’Iran et de son passé moghol. Les tours du Silence se dressent à l’entrée de la ville, au bord du désert. Elles servaient de cimetière aux croyants de cette religion. On y laissait se décomposer les cadavres sous le bec des vautours et la morsure du soleil dans un cirque de pierres, en haut des tours d’une trentaine de mètres de hauteur. Les tours ne sont plus en fonction, mais un gardien, un guèbre, surveille la vaste esplanade où elles se dressent sur l’horizon de l’Elborz.

Les guèbres ou zoroastriens datent du ier millénaire. Ils sont issus du manichéisme indien. Seules Yazd et Kerman, au centre du plateau iranien, demeurent des fiefs de l’ancienne religion. Les Arabes appelèrent ces zoroastriens des gapur («  infidèles  »), terme qui est devenu guèbres en français.

Les Arabes entreprirent la conquête de la Perse à partir de 636. Les Perses abandonnèrent alors le culte zoroastrien. Aujourd’hui, les zoroastriens constituent la première minorité religieuse du pays, par l’ancienneté plus que par le nombre. Les Arabes sunnites sont plus nombreux. Le chiisme, comme d’ailleurs les Bahaï persécutés sans relâche, a hérité de cette religion monothéiste et humaniste.

Les principes zoroastriens, la bonne pensée conduisant à la bonne parole et à l’action juste, constituent, avec l’impératif d’intégrité personnelle, une sorte de morale élémentaire.

Sur les minorités telles que conçues de manière occidentale, nous posons à Téhéran la question de l’absence en Iran d’un État de droit et d’une société civile, qui serait faite d’individus et de collectifs manifestant du pluralisme social. Notre interrogation s’adresse à une dizaine d’intellectuels ou de professionnels dans le domaine des arts visuels, de l’architecture et des sciences humaines, réunis à notre intention par l’ami urbaniste qui nous reçoit. Ces femmes et ces hommes, qui ont pour la plupart séjourné et étudié en Occident, nous accueillent dans la relative discrétion d’un hôtel de Téhéran. Ils apprécient de relever dans nos témoignages que les démocraties libérales sont en proie à de sévères attaques de la part de plusieurs gouvernements et partis nationalistes. Pour autant, aucun ne se laisse entraîner dans un discours anti-occidental. Certes, selon Talya, urbaniste et sociologue, la démocratie en Iran est loin du compte, mais les libertés publiques ont progressé depuis la révolution de 1979. Les municipalités ont un certain droit d’interpellation de l’État, des associations se créent chaque jour : leur propos n’est pas directement politique, mais elles s’expriment de manière autonome, la presse aussi. Aucune solution alternative n’est pourtant autorisée, y compris sur des points mineurs, ajoute un autre participant à notre réunion, soulignant les limites étroites des libertés publiques. À ce prix, la censure étatique n’est pas nécessaire, l’autolimitation de la société suffit et s’impose à tous.

Tous déplorent les interdictions.

Quant à la liberté de réunion, on a vu lors des manifestations de masse en 2009 ce qu’il en était, tout comme depuis la fin de 2017. À notre colloque de Téhéran, précédant de quelques semaines la réélection à la présidence de Hassan Rohani, tous déplorent les interdictions. Les femmes s’en indignent. Les hommes s’en accommodent plus facilement. Ils affichent une sorte de consentement à l’autoritarisme du régime. Est-ce adhésion patriotique ou réticence face à la référence un peu écrasante de l’idéologie occidentale des droits et libertés ? Difficile de conclure, au vu d’intellectuels iraniens qui ne sont manifestement dupes ni de l’idéologie islamique ni du credo occidental.

Ispahan et Chiraz : profils de femmes

À Ispahan, autour du fameux hôtel Abassi, un ancien caravansérail de l’époque safavide (1500-1747), règne un certain esprit de liberté et de joie de vivre. Dans les ruelles du bazar, la vie sociale et les affaires vont bon train. Autour des nombreuses cours intérieures aménagées en cafés et en restaurants, les femmes consomment librement. Sans doute est-ce à Ispahan que se mêlent le mieux le côté vertical et sublime de la montagne proche, de l’architecture et de ­l’urbanisme et l’hédonisme de la vie sociétale et artistique. Près de la fameuse Place royale, imposante par sa majesté spirituelle et monarchique, s’étend le marché le plus bigarré. La diversité de l’artisanat et du commerce compose une sorte d’hymne à la créativité humaine sous les plus beaux minarets de l’Orient.

Chiraz enchante encore le visiteur par l’extraordinaire richesse de son urbanisme séculaire, de ses palais et monuments. On y retrouve deux paramètres constants de la Perse. Le premier est la continuité d’une tradition esthétique exquise qui se perpétue siècle après siècle. Dynastie après dynastie, les bâtisseurs apportent leur contribution originale dans les mosquées : les arches, les cours intérieures, leurs plafonds à caisson, leurs mosaïques et la couleur ivoirienne de la pierre. Le second élément tient aux multiples jardins à la végétation luxuriante. Ils reflètent l’invocation de l’eau et de la lumière comme sources de vie et de prospérité. Repos paradisiaque des sens par l’abondance de canaux, ponts et rivières parfois ensevelies ou saisonnières, comme le fameux pont aux Trente Arches d’Ispahan, où adultes et jeunes se rendent le soir pour humer la fraîcheur d’un cours d’eau, absent en surface la plupart de l’année, absent comme tant d’oasis et de jardins aussi imaginaires que réels, même s’ils forment avec les montagnes présentes à l’horizon la partie productive du paysage iranien. L’absence et l’Absent sont d’ailleurs un thème constant de la poésie et de la philosophie iraniennes, notamment chez les deux grands poètes Saadi et Hafez du xiiie siècle.

Azadeh, notre guide officiel pour l’Iran, affiche une liberté d’allure et une confiance en elle qui la distinguent par exemple de ses alter ego des ex-­Républiques soviétiques. Proche de la cinquantaine, élégante, elle porte le voile sans enthousiasme et le quitte sans scrupule en toute occasion. Elle a souffert de la répression réactionnaire qui s’est abattue dès 2009, spécialement sur les femmes. Jeune, elle était régulièrement harcelée par la police des mœurs qui lui reprochait à tort de se farder. Le cinéma, le théâtre, les concerts lui étaient interdits, alors qu’elle raffolait de culture moderne et d’autonomie individuelle. Elle s’était mariée dans ces années de plomb, ses deux enfants sont aujourd’hui de jeunes adultes pour lesquels, après les avoir fait éduquer dans des écoles privées, elle n’a plus qu’un rêve : leur faciliter l’émigration au Canada.

Sheherazade n’était encore qu’une jeune femme au moment de la Révolution, mariée à un homme de profession libérale du même milieu qu’elle, la bourgeoisie d’ancien régime. Tous deux se sont retrouvés devant le dilemme existentiel : rester en Iran ou partir. Ils décident de rester, les conditions d’exercice de la profession de son mari étant favorables. Ils acceptent de relever le défi et de rendre à leur pays ce qu’il leur a permis auparavant : une formation de haut niveau en Suisse pour lui et en France pour elle. Son mari et elle vivent agréablement à Téhéran. Ils poursuivent leurs activités professionnelles et un mode de vie aisé. Clairement occidentalisés par leur expérience et leurs goûts, ils n’ont pas à en souffrir à l’excès, même si Sheherazade a dû renoncer malgré elle à son enseignement à l’université. Elle souffre comme tant d’autres de la surveillance des voisins, des milices révolutionnaires et de leurs maîtres religieux, ce qui rend l’environnement difficilement supportable à une femme accoutumée à la liberté individuelle. Elle est trop digne pour s’en plaindre.

Talya, qui a contribué aux derniers développements modernes des quartiers et des grandes avenues de Téhéran, est fortement critique des décisions prises, surtout de la suppression dans les années 2000 de toute planification urbaine véritable, qui consacre durablement l’anarchie urbaine de Téhéran. Elle se donne pour moderne, intéressée par les nouvelles technologies de l’information et persuadée que ces dernières modifient en profondeur la pensée du social.

N, plus jeune, architecte et designer, refuse d’opposer tradition et modernité. Élevée dans une famille de stricte obédience musulmane, elle s’accommode de la Révolution tout en maintenant l’espoir d’une synthèse entre la richesse de la tradition culturelle iranienne dans les arts visuels et la modernité occidentale mondialisée. La continuité de la tradition esthétique iranienne lui tient à cœur. Mais, à ses yeux, la tradition en matière esthétique ne saurait se confondre avec la seule tradition chiite. C’est pour elle un combat difficile, à certains égards déchirant.

Au cœur de la société, les femmes sont en tête des manifestations pour leur émancipation depuis «  la révolution verte  » de 2009. Elles portent en même temps la tradition au cœur des familles. Sur les classes sociales, Talya et d’autres reviennent sur le formidable exode rural intervenu dans le dernier siècle, accentué depuis par la Révolution. Entre le «  plus-jamais  » de la monarchie largement rejetée et le «  pas-encore  » des promesses révolutionnaires, cette Révolution s’est légitimée comme d’autres par les attentes du peuple. Elle débouche cependant sur une formidable pauvreté des villes et de ce qui reste des campagnes, qui représentent environ 20 % de la population. La nouvelle pauvreté urbaine, articulée à un chômage de masse, paralyse le développement du pays. Ajoutée aux sanctions internationales, elle freine les investissements internes et étrangers. La pauvreté s’est confrontée à une classe moyenne supérieure nouvelle, qui accapare notamment la rente pétrolière et le boom immobilier.

Peu d’Iraniens sont dupes de ce fossé qui ne fait que s’aggraver. On le voit dans les protestations populaires incessantes depuis la révolution verte, affirme un diplomate européen à Téhéran, préoccupé d’une levée des sanctions internationales.

Réseaux et allégeances islamiques

Les fondations islamiques lancées et gérées par des hiérarques encadrent une grande partie des pauvres qu’elles ont pour vocation de soulager. Dotées de richesses considérables dérivées de la rente pétrolière, elles sont la version chiite de la charité islamique, une sorte de providence de la mosquée plutôt que de l’État. Le chiisme fonctionne en effet comme une structure pyramidale au sommet de laquelle quelques grands mollahs, agréés par le Guide, commandent la loyauté spirituelle et politique d’un nombre considérable de croyants, dont ils gèrent du même coup la solidarité en faveur des nécessiteux parmi leur clientèle. Plusieurs participants à notre réunion soulignent que la société ne se dirige pas inéluctablement vers une modernité à l’occidentale. Naji, un anthropologue de renommée internationale, va jusqu’à dire que le clientélisme et la corruption, qu’il admet généralisés, sont des produits d’une société fragile, qui conserve, au-delà des contraintes économico-sociales du monde moderne, les racines antiques de trois castes : les paysans, les clercs et les guerriers. Les clercs ont pris le pas sur les autres depuis la Révolution et ils règnent selon des critères traditionnels qui ne sont pas ceux de la nation et d’institutions modernes. Cela en dépit du fait qu’une grande partie du clergé lui-même est opposé au Velayat e faqih, la toute-puissance juridictionnelle de l’imam.

Tout procède du Guide
et tout y retourne.

La gouvernance du pays revêt une forme pyramidale selon ce que nous répètent plusieurs interlocuteurs iraniens. En matière politique comme en religion, tout procède du Guide et tout y retourne, jusqu’aux décisions subalternes. L’Iran post-révolutionnaire ne connaît guère de contrepoids internes. L’État existe sous sa forme administrative mais il est mû par la seule autorité religieuse. Le Parlement, Majlis, fonctionne et légifère sous le régime du parti unique religieux. Le pouvoir judiciaire appartient à la théocratie.

L’impuissance de la société à changer le cours des choses souligne la valeur de soumission imposée par le régime islamique. La légitimité du régime islamique est fondée sur les pleins pouvoirs du guide, considéré comme le représentant de l’imam. Toute désobéissance est donc criminelle aux yeux du régime sur les options politiques autant que sur les mœurs. Ali, toujours lui, parle de gangs du régime qui continuent à faire disparaître les opposants présumés. Dans ces conditions, il est significatif que malgré leur liberté de parole, aucun de nos interlocuteurs n’ait utilisé le terme de totalitarisme pour caractériser le régime politique. Tout comme ils refusent, pour dessiner l’avenir du pays, de recourir à l’opposition, chère aux analyses occidentales : radicaux contre modérés ou réformistes.

Pour autant, la désobéissance existe, comme on le voit dans les protestations populaires de ces dernières années, à commencer par la Révolution verte de 2009. Une autre forme de désobéissance s’inscrit dans la religion elle-même. Cseslaw Miloscz, le poète polonais, l’évoque sous le nom du ketman ou de la takiya. Cela consiste pour l’individu à dissimuler à l’égard de tous et singulièrement du pouvoir ses pensées et ses réticences par une sorte de réserve mentale. Cette réserve peut se limiter à la dissimulation : garder pour soi son désaccord. Elle peut aussi conduire à la dissidence. Les femmes en donnent l’exemple quotidien. La takiya relève d’un principe islamique général, qui est celui de la frontière entre la vie intérieure du croyant et sa face publique. Les Iraniens attachent une importance unanime à cette frontière. En période révolutionnaire, la frontière est néanmoins violée par de constantes suspicions et délations contre les désobéissants.

On pourrait évoquer un principe profond d’absence ou d’occultation. Car l’imam caché, le Mahdi, est appelé à revenir à la fin des temps. Cet imam occulté a donné sa vie pour son peuple au xe siècle et fondé indirectement le chiisme. Le martyre et le deuil des disparus perpétuent ce ressort du chiisme dans la vie quotidienne. Les martyrs de la guerre d’Irak ont imité l’imam sacrifié. En outre, la dissimulation active des sentiments et des opinions peut être considérée comme un effacement volontaire de l’individu, une forme courante et spirituelle d’abstention du dissensus personnel.

L’absence serait donc une forme structurante de la pensée iranienne. Elle donne lieu au mysticisme chiite, c’est-à-dire à des formes partagées de l’observance religieuse dans des monuments sublimes aussi bien qu’à la dissimulation du for intérieur. Il m’a semblé qu’une part de l’identité collective actuelle est faite d’un double mouvement d’adhésion à la tradition chiite, en même temps qu’à l’expression du malaise suscité par le carcan de cette tradition revisité par la Révolution qui suscite un socle de souffrance collective, surtout de la part des femmes.

 

[1] - Vidiadhar Surajprasad Naipaul, Crépusucule sur l’Islam. Voyage au pays des croyants [1981], trad. par Lorris Murail et Nathalie Zimmermann, Paris, Grasset, 2011. Le second essai de l’auteur sur l’Iran est Jusqu’au bout de la foi. Excursions islamiques chez les peuples convertis [1998], trad. par Philippe Delamare, Paris, 10/18, 2003.

 

Antoine Maurice

Sociologue et journaliste, il est l'auteur de récits de voyage publiés dans la revue Esprit et de L'Amérique en valeurs (Complexe, 1999).

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