Photo : Titouhwayne (CC BY-SA 4.0) via Wikimédia
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Législatives en Algérie : un non-événement sur fond de répression du Hirak

En Algérie, les élections législatives de juin 2021 sont une nouvelle ruse de la part d’un régime prêt à tout pour se maintenir au pouvoir. Les manifestants du Hirak sont engagés dans une guerre d’usure contre le régime et la mobilisation se poursuit malgré le coup d’arrêt imposé par la pandémie et la violente répression.


Coupures d’Internet, coupures d’eau, crise économique, hôpitaux saturés, couvre-feu, fermeture des frontières… Vivre en Algérie en l’an II du Hirak s’avère de plus en plus rude. La lassitude et la peur ont pris le pas sur l’euphorie des débuts, où jeunes et vieux, femmes et hommes de différentes couches sociales se réunissaient chaque vendredi dans les rues du pays depuis le 22 février 2019. Marcher pour marcher, risquer l’emprisonnement : les impasses et les menaces planent sur le mouvement de contestation. Dans ce contexte, les élections législatives du mois de juin sont apparues comme une énième manœuvre d’un pouvoir sûr de lui, qui n’a plus rien à céder aux activistes ni à offrir à sa population, si ce n’est une façade démocratique.

Le vote, un non-événement

Le 12 juin dernier, 24 millions d’électeurs algériens ont été appelés à voter aux élections législatives. Le suspens était à l’image des scrutins précédents : il était couru d’avance que les partis affiliés au pouvoir l’emporteraient. Aussi le taux d’abstention a-t-il été massif, atteignant officiellement 67 %, ce que nombre d’Algériens considèrent même comme un chiffre revu à la baisse. Le Hirak passé par là ne semble pas avoir changé la donne par rapport aux législatives précédentes, où l’on décomptait un taux de participation de 38, 25 % en 2017 et de 43 % en 2012. « L’impression qu’on est coincés dans une boucle temporelle où le FLN gagnerait toujours quoi qu’on fasse  », résume ainsi le statut Facebook d’une journaliste d’Alger qui écrit sur les réseaux sociaux sous pseudonyme pour se protéger des autorités.

Ces législatives anticipées représentaient l’une des promesses du président Abdelmadjid Tebboune. Il exposait de cette manière le souhait d’une rupture avec l’ère Bouteflika, lui-même ayant pourtant été un fidèle de l’ancien clan resté vingt ans au pouvoir. La majorité de la population a bien vite discerné la manœuvre politique. La volonté affichée de rompre avec l’époque de l’ancien président, tombé lors la première phase du Hirak de 2019, ne trompe personne. Elle n’est nullement synonyme de démantèlement du système, mais s’avère une arme utile pour installer une nouvelle clique et renforcer ainsi le régime sous couvert de changement. Et ce discours ne répond en rien aux revendications des manifestants participant régulièrement aux marches vers l’Assemblée populaire nationale : les députés nouvellement élus ne sont pas plus représentatifs de la population qu’auparavant et restent surtout soucieux de garantir leur siège, tandis que le rôle de l’Assemblée continuera de se cantonner à enregistrer les mesures du gouvernement. De l’indétrônable Front de libération nationale aux autres partis indéfectiblement liés au pouvoir jusqu’aux indépendants en passant par les islamistes, aucun candidat n’affiche une quelconque affiliation au Hirak. Avant même d’être appelés à une concertation avec le président pour fonder un gouvernement d’union nationale, les représentants politiques avaient d’ailleurs annoncé au préalable se conformer au programme présidentiel, ce qui laissait d’emblée entrevoir une assemblée à la solde de la présidence.

En ce sens, les dernières élections ne se distinguent guère des rendez-vous électoraux précédents sur fond de Hirak, où l’appel au boycott était massif. Marquant la fin de la période d’intérim qui a suivi la chute d’Abdelaziz Bouteflika, l’élection présidentielle a été plusieurs fois reportée jusqu’à amener Abdelmadjid Tebboune au pouvoir en décembre 2019, malgré une abstention record pour un tel scrutin, s’élevant à 60 % du corps électoral. De même, lors du référendum sur l’amendement constitutionnel de novembre 2020, la participation atteignait moins de 24 % et il n’est pas exclu que la majorité de ceux qui ont adoubé le toilettage de la Constitution n’aient pas su pour quoi ils votaient. « Je vote pour le bien du pays » demeure dans ces cas-là le principal argument, dans le sillage du discours des autorités. Dans les régions reculées, la pression reste l’un des moteurs pour se rendre aux urnes : les électeurs voient dans l’abstention le risque d’être mal perçus, voire discriminés dans leur vie quotidienne. Le fameux doigt bleu marqué d’encre que l’on appose sur la liste d’émargement à la sortie de l’isoloir demeure un signe de bonne conduite. C’est aussi là que l’on mesure encore le décalage entre l’Algérie de l’intérieur et celle des grandes villes, où le droit constitutionnel était déjà considéré par certains des militants les plus avertis comme un nouveau moyen de peser sur la transformation du régime au tout début du Hirak. Aujourd’hui, ceux-là admettent bien volontiers avoir été dépossédés du processus de transition et ne cachent pas leur désillusion, qui se traduit par leur rejet des urnes. Pour eux comme pour la majorité de la population, les trois scrutins organisés depuis la chute de l’ancien président auront été un non-événement.

Les trois scrutins organisés depuis la chute de l’ancien président auront été un non-événement.

Faire face à la répression

Le désenchantement actuel ne doit pas pour autant faire oublier les acquis du mouvement de contestation populaire. Si le système n’a pas été démantelé comme le réclamaient les manifestants, parvenir à déboulonner le président Bouteflika en criant « Non au cinquième mandat » n’aura pas été l’unique pari relevé par le Hirak. Il s’agissait également de dénoncer une indépendance confisquée, de sortir du trauma de la guerre des années 1990, de maîtriser son propre programme en marge de celui de la vague régionale de 2011, le tout en réapprenant à dialoguer, à se fédérer, à se réapproprier l’espace public, et surtout à reprendre ainsi en main son histoire. Personne ne s’est donc leurré sur la tentative de récupération du mouvement à l’approche de son premier anniversaire. Lorsque le président Tebboune a signé un décret faisant du 22 février la « journée nationale de la fraternité et de la cohésion entre le peuple et son armée », quelques dizaines de milliers d’Algériens étaient au rendez-vous dans les rues en février 2020, et même en février 2021 malgré le coup d’arrêt qu’a représenté la crise sanitaire.

Mais la pandémie du coronavirus est loin d’être le seul adversaire du Hirak et c’est désormais une féroce répression qui lui a succédé. Militants, opposants politiques, manifestants, journalistes, universitaires et étudiants sont des cibles privilégiées, devenues victimes de mesures d’intimidation, de perquisitions, d’arrestations, voire de peines d’emprisonnement. Face à cette montée de la violence, la population tente de s’organiser. « Être solidaire, c’est tout ce qui nous reste », affirme une hirakiste qui préfère garder l’anonymat. Le Comité national de libération des détenus figure parmi les organisations les plus actives pour centraliser l’aide ; les avocats qui travaillent gratuitement sillonnent le pays et un soutien matériel est dispensé aux familles défavorisées. À l’initiative de ce comité et d’autres acteurs de la société civile s’est aussi créé le Comité contre la torture et les conditions carcérales inhumaines. Ces structures fragiles n’échappent pas pour autant à la répression. Afin de faire face à l’étouffement que subissent leurs voix les plus connues, des initiatives spontanées d’anonymes prennent le relais. Sur le plan symbolique, c’est en publiant le décompte et les noms des détenus sur les réseaux sociaux que s’exprime la solidarité de la population. Au moment des législatives, on comptait ainsi près de 300 détenus d’opinion.

Les journalistes font partie des cas les plus emblématiques. De la capitale jusqu’à l’extrême sud du pays, les détenus se multiplient au sein des médias. Si le début du Hirak avait laissé entrevoir une ouverture du champ médiatique, c’est-à-dire l’occasion, pour les médias publics, de ne plus être seulement des fonctionnaires de l’information et, pour les médias privés, de voir leur petite marge de manœuvre s’élargir, la parenthèse n’a pas duré longtemps. Dès le premier scrutin présidentiel, le pouvoir a tenté de museler la presse. Khaled Drareni fait alors partie des seuls à continuer de couvrir le mouvement, parmi un petit groupe qui poursuivait un travail d’information malgré la confiscation du matériel et autres menaces répétées. Si son cas a été sans nul doute le plus médiatisé, c’est que ce journaliste est à la fois fragilisé et bien identifié parce qu’il travaille pour des médias français et pour des médias indépendants algériens en plus d’être un membre actif du réseau Reporters sans frontières. Harcelé par le pouvoir, il s’attendait à être arrêté, mais peut-être pas à être emprisonné durant une année. Rester sur le terrain en Algérie en subissant ces représailles signifie dès lors assumer de jouer le rôle d’exemple. Atteinte à l’unité nationale, atteinte à l’ordre public, atteinte à la personne du président, cybercriminalité, diffamation : les chefs d’accusation se multiplient pour réprimer, y compris les commentaires de l’actualité sur les médias sociaux. La notoriété de Khaled Drareni, qui compte plus de 70 000 abonnés sur Facebook et plus de 164 000 sur Twitter, est sans doute sa meilleure protection. Néanmoins, tous les journalistes ne disposent pas d’un tel bouclier. Ni les simples citoyens qui cherchent de nouveau à quel espoir se raccrocher. Peu après le dernier scrutin, plus de quatre-vingts organisations non gouvernementales, algériennes et internationales, ont en effet exhorté le Conseil des droits de l’homme des Nations unies à condamner « l’escalade de la répression » et à répondre à « la criminalisation croissante » des libertés fondamentales. Le mois suivant, une centaine de détenus du Hirak se voyaient libérés suite à la traditionnelle grâce présidentielle, accordée à l’occasion de l’anniversaire de l’indépendance. Reste que ce premier geste est encore loin de la promesse de révolution portée par le mouvement populaire.