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Soukhoï Su-24, à l’aéroport international de Lattaquié le 5 octobre 2015. Wikimédia
Soukhoï Su-24, à l'aéroport international de Lattaquié le 5 octobre 2015. Wikimédia
Dans le même numéro

L’intervention russe en Syrie

Mise en scène d’une revanche sur l’histoire

L’intervention russe en Syrie fait partie de la stratégie d’influence de Moscou, qui se met en scène comme garant de l’ordre international, mythifie la grandeur historique russe et promeut une union eurasiatique. Mais les rebelles syriens, la communauté internationale et même certains membres de la société russe dénoncent une stratégie d’anéantissement, montrant que l’opposition se joue aussi sur le plan des symboles.

Si les dix ans du soulèvement syrien semblent sonner l’heure d’un état des lieux, la Russie, allié incontournable du régime, n’a pas attendu 2021 pour tirer son propre bilan. En 2017 déjà, l’état-major russe annonçait la « libération totale » du pays à l’occasion d’une visite de Vladimir Poutine sur place, tandis que Bachar al-Assad déclarait : « Ce qu’ont fait les militaires russes, les Syriens ne l’oublieront jamais. Leur sang s’est mêlé au sang des martyrs de l’armée syrienne. » L’année suivante, célébrant l’anniversaire des trois ans de son intervention militaire en Syrie, le ministère de la Défense russe vantait « l’expérience de combat » acquise sur le terrain et les mérites de l’industrie de l’armement à grands coups de statistiques. Dès le début du conflit, le Kremlin a déployé toutes ses armes dans une bataille qui est aussi celle d’un storytelling engageant un ensemble de signes historiques, idéologiques, religieux, voire mythologiques, et mettant en récit une véritable revanche sur l’histoire.

Une recomposition de la stratégie d’influence russe

L’intervention militaire engagée à partir du 30 septembre 2015, qui visait officiellement à bombarder les positions de Daech à la demande de la Syrie, représente une étape décisive du retour de la Russie dans la région, et plus largement sur la scène internationale. Dès 2011, afin de justifier la répression, le président syrien associe toute contestation à une « conspiration » soutenue par l’étranger pour l’assimiler ensuite au « terrorisme », une rhétorique qui fait écho à celle de Moscou. Depuis plusieurs années, la Russie se présente en effet à l’international comme garante de l’équilibre et de la sécurité dans un monde multipolaire, face à l’hégémonie américaine, aux mouvements révolutionnaires ou au terrorisme. Ce discours diplomatique avait pris jusque-là le relais d’une moindre capacité d’action depuis la chute de l’URSS.

L’intervention en Syrie est l’occasion d’un redéploiement militaire de la présence russe à travers la fourniture d’armement et l’envoi de contingents de l’armée fédérale, mais aussi l’appui moins officiel de mercenaires tels que ceux de la société connue sous le nom de Wagner, déjà mobilisés sur d’autres fronts. C’est également une opportunité pour se positionner stratégiquement par des bases militaires : renforcement de la base du port de Tartous comme ouverture sur la Méditerranée, octroi de la base aérienne à Hmeimim, et celle plus récente de Qamichli à la frontière turque. En parallèle, Moscou multiplie les veto, avec l’appui de la Chine, face aux propositions des Occidentaux au Conseil de sécurité des Nations unies et déploie des initiatives de négociation avec ceux qui se présentent comme l’opposition dite «  tolérée » ainsi qu’avec différents représentants politiques de la région, refondant ses alliances en fonction de l’évolution du conflit, jusqu’à se donner le beau rôle aux côtés de l’Iran et de la Turquie à travers le processus d’Astana, entamé en 2017 et présenté comme décisif pour l’avenir de la Syrie.

Pour s’assurer le soutien du Kremlin, Bachar al-Assad inscrit ces opérations dans une continuité héritée de la guerre froide : « La présence russe […] est nécessaire pour maintenir l’équilibre qui a été rompu depuis la chute de l’URSS il y a plus de vingt ans », déclare ainsi le président syrien en 2015 à l’occasion des pourparlers sur l’octroi de bases militaires. Auparavant, les interventions russes en Géorgie de 2008 ou de 2014 en Ukraine procédaient davantage d’une forme de coercition exercée par la Russie sur son « étranger proche ». D’abord issue de la tradition tsariste pour définir les marges de l’empire, cette doctrine a été réactualisée afin de caractériser les États satellites de l’URSS avant de désigner les actuels membres de la Communauté des États indépendants pour désigner les anciennes Républiques de l’URSS. Aussi, en faisant un pas au-delà de sa zone d’influence traditionnelle, la Russie déploie en Syrie sa première intervention militaire en dehors des frontières de l’ancienne Union soviétique.

C’est l’occasion pour Vladimir Poutine de restaurer une certaine idée de la Russie aux yeux d’une population marquée par la chute de l’URSS et une décennie chaotique, qu’il cherche à solder définitivement, dès les années 2000, lors de son accession au pouvoir. Le président russe mobilise pour ce faire des formules devenues célèbres : « Celui qui ne regrette pas la destruction de l’Union soviétique n’a pas de cœur. Et celui qui veut sa reconstruction n’a pas de tête », ou encore : « La chute de l’URSS a été la plus grande catastrophe géopolitique du siècle. » L’échec en Afghanistan a révélé la déliquescence du système soviétique, il demeure à ce jour pour les Russes une défaite à la fois militaire, idéologique et morale. Le projet poutinien correspond dès lors à une recomposition de la stratégie d’influence et d’action, fondée, d’une part, sur une mythification de la grandeur russe à travers l’histoire, valorisant un pouvoir fort, le patriotisme, la culture militaire et la chrétienté orthodoxe, et, d’autre part, sur la promotion d’une union eurasiatique aux accents civilisationnels où la Russie constituerait un pivot liant les deux aires socioculturelles et religieuses.

Si le territoire syrien n’est à ce jour reconquis par le régime syrien et ses alliés qu’à l’échelle de 70 %, certaines batailles ont particulièrement contribué à la mise en scène d’une épopée syrienne comme composante essentielle du « renouveau impérial » russe. C’est le cas avec la prise de Palmyre face à Daech au printemps 2017. Les relais médiatiques du Kremlin font alors la promotion de la participation active de la Russie à la reconstruction du patrimoine et soulignent de manière récurrente l’inaction de l’Unesco, tandis qu’ils vantent dès 2018 la reprise du tourisme culturel en Syrie. La prise de Palmyre trouve en outre sa place dans un récit quasi biblique, où l’alliance entre le patriarcat orthodoxe et l’État russe permet d’apporter le soutien de l’Église orthodoxe qui s’érige en protecteur de la minorité chrétienne dans l’ensemble de l’ancien espace ottoman. À travers plusieurs prises de parole et notamment à l’occasion de la fête de saint Georges, martyr chrétien de l’époque romaine vénéré durant les croisades et patron des combattants omniprésent dans l’iconographie orthodoxe, le patriarche Kirill a en effet encouragé la « guerre sainte ».

Des récits alternatifs

Face à ce grand récit et à une diplomatie russe fondée sur le nouveau rapport de force instauré par son déploiement militaire, d’autres mises en récit de la crise syrienne ont tenté d’élaborer une alternative, en puisant dans un tout autre répertoire de référents, afin de dénoncer l’escalade de violence, voire de faire pression sur le régime syrien et son allié russe.

Dès 2014, le village de Kafranbel, situé dans la zone rebelle d’Idlib et connu pour son engagement révolutionnaire illustré par l’art de la caricature, dénonce le soutien du pouvoir russe à la répression de la contestation populaire en Syrie, comme en Ukraine où se déroule alors le mouvement de Maïdan. Ils représentent Vladimir Poutine dans une barque affublée du nom de Dictatorship, tentant de boucher les trous que percent les soulèvements syrien et ukrainien. Manière de dire aussi que tous les pays soumis à l’influence russe se trouvent dans le même bateau. Au moment du siège et du bombardement d’Alep-Est, le ton se durcit à l’été 2016 chez les diplomates occidentaux qui dénoncent une stratégie d’anéantissement, en s’emparant tour à tour des comparaisons avec Guernica, Srebrenica, ou bien Grozny. Cette dernière provoque d’ailleurs une réponse cinglante de l’ambassade russe à Washington via son compte Twitter, où elle vante la normalisation de la capitale tchétchène, photographie clinquante à l’appui. À l’hiver 2018, au moment de l’offensive contre la Ghouta orientale, c’est le spectre de l’apocalypse qui est cette fois brandi par les représentants des Nations unies.

Au sein de la société russe, quelques failles fissurent le satisfecit officiel.

De façon plus inattendue, c’est aujourd’hui la société russe qui remet en cause le satisfecit affiché par le pouvoir. Les années passant, cette guerre lointaine apparaît de moins en moins populaire, recueillant ainsi le soutien de moins d’un tiers de l’opinion publique ; plutôt qu’un acte sacré pour la patrie, elle réveille le spectre d’un « nouvel Afghanistan », tel que le révèlent des médias et instituts de recherche indépendants. Début mars, une action judiciaire sans précédent a vu le jour à Moscou, ouvrant une brèche inattendue dans le discours officiel qui masque le règne de l’impunité. Se fondant sur une enquête fouillée du journal Novaya Gazeta, le frère d’un Syrien torturé et tué portait plainte auprès de l’institution russe compétente avec le soutien de trois ONG de défense des droits humains, dont l’association Mémorial, reconnue pour sa pugnacité dans l’élaboration d’un travail de mémoire et la lutte contre les exactions commises au Caucase du Nord. Le recoupement de différents documents, notamment des vidéos particulièrement violentes filmées et diffusées sur Internet par les tortionnaires exhibant des sévices assimilés à des crimes de guerre, a en effet conduit à identifier des mercenaires de la société Wagner parmi les coupables. Entité sans statut légal et constituée offshore, la nébuleuse s’est déjà fait connaître pour son appui aux forces pro-russes dans la guerre du Donbass sur le front ukrainien et pour sa mission de contrôle des sites d’extraction de ressources naturelles à travers le monde, comme c’est aussi le cas en Syrie. Aucun récit officiel n’est encore venu contrecarrer cette nouvelle version des faits. Ce mutisme pourrait bien être autant le signe d’une ultime désinvolture, que celui d’une certaine impuissance face à ce qui risquerait de ternir l’éclat de la revanche, alors que se profilent les trente ans de la chute de l’empire soviétique.

Camille Leprince

Diplômée de Sciences Po Paris en affaires internationales et de l'EHESS en arts et langages, Camille Leprince est chargée de recherche pour une institution artistique et culturelle. Ses recherches portent principalement sur la création dans le monde arabe et sa diaspora, mais aussi sur les dynamiques sociopolitiques de cette région.

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L’idée libérale en question

Force structurante de notre modernité, le libéralisme concentre ces dernières années toutes les critiques. Mais lorsque certains fustigent la société du tout marché, l’individualisme et l’égoïsme contemporains, l’élitisme, les inégalités ou l’autoritarisme, est-ce bien à l’idée libérale qu’ils en ont ? La démocratie peut-elle se passer du libéralisme ? C’est à ces questions que s’attache ce dossier, coordonné par Anne-Lorraine Bujon. Le libéralisme y apparaît d’abord comme une tradition plurielle, capable de se renouveler et de se combiner avec d’autres courants de pensée politique. Timothy Garton Ash le définit comme une méthode plutôt qu’un système : « une quête interminable pour déterminer le meilleur moyen de bien vivre ensemble dans les conditions de la liberté ». À quelles conditions, et dans quelles formes nouvelles peut-on défendre aujourd’hui l’idée libérale ? À lire aussi dans ce numéro : l’Allemagne après la réunification, les pays baltiques, la mémoire selon Ernest Pignon-Ernest, une lecture de Nœuds de vie de Julien Gracq, et la vie de Konrad von Moltke, le délégué de la nature.