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Deux sociétés dans la guerre

Maîtresse de conférences en science politique, Anna Colin Lebedev travaille sur les sociétés postsoviétiques. Son dernier livre, Jamais frères ? Ukraine et Russie : une tragédie postsoviétique, est paru aux éditions du Seuil fin 2022. Observatrice attentive du conflit russo-ukrainien depuis l’annexion de la Crimée en 2014, elle évoque la manière dont les sociétés ukrainienne et russe se sont inscrites dans l’horizon de la guerre

Au moment du déclenchement de la guerre, la mobilisation spontanée de la société ukrainienne, sa capacité de résistance, ont surpris de nombreux observateurs. L’historien Stéphane Audoin-Rouzeau a mis en évidence, dans ses travaux sur la Grande Guerre, une forme de « consentement à la guerre », mais aussi le développement d’une « culture de guerre ». Ces notions vous semblent-elles s’appliquer dans le cas de l’Ukraine ?

En préambule, je voudrais souligner que, paradoxalement, plus le temps passe, plus il est difficile de prendre le recul nécessaire dans l’analyse de cette guerre. Après un an, on suit au jour le jour des évolutions à la fois politiques, militaires et sociales, en travaillant par la force des choses à distance du fait d’une difficulté d’accès au terrain, si bien que l’on raisonne à partir de signaux faibles. Beaucoup des phénomènes ou évolutions que nous observons aujourd’hui prendront sens a posteriori.

Sur ces notions de consentement à la guerre et de culture de guerre, il me semble que c’est dans la comparaison entre les sociétés russe et ukrainienne que l’on peut le mieux appréhender la manière dont la guerre est vécue de part et d’autre. Pour placer les deux sociétés sur une grille qui serait commune, je dirais qu’il faut imaginer un continuum entre consentement à la guerre et combat sous contrainte, et envisager à partir de là une multitude de positionnements possibles des combattants et des civils face à la guerre.

Côté ukrainien, il faut se replacer dans le contexte du basculement qu’ont représenté les événements de 2014. Au tournant des années 2000, l’Ukraine est un pays qui n’a pas connu de guerre sur son territoire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. La société s’est démilitarisée progressivement depuis son indépendance en 1991. L’institution militaire, sous-financée, est devenue pauvre, corrompue et inefficace, perdant toute capacité opérationnelle. Cette évolution est à rapprocher de la manière de penser le danger dans la société ukrainienne. Quand on interrogeait les Ukrainiens sur leur perception des menaces, le terrorisme international était plus probable à leurs yeux qu’une agression armée. Comme nous finalement, ils partageaient l’idée que les guerres à venir seraient plus techniques, plus localisées. Tout change en 2014 avec l’annexion de la Crimée, d’emblée perçue comme une agression de l’État russe. Or les Ukrainiens comprennent rapidement que l’armée de leur pays n’est pas en mesure de les défendre. C’est ce qui explique ce mouvement d’appropriation de la guerre par des citoyens ordinaires auquel on a assisté. Il s’agit d’une dynamique par le bas, bien plus que d’une adhésion à un discours d’État. Des citoyens ordinaires ont pris les armes, brouillant la distinction entre civils et combattants. J’ai pu interroger des personnes qui étaient des combattants le week-end, c’est-à-dire qu’ils étaient à leur poste salarié la semaine, puis ils enfilaient un uniforme, prenaient leur voiture pour se rendre dans le Donbass, mais reprenaient le travail le lundi.

Cette phase n’a duré qu’un temps, relativement court, jusqu’aux accords de Minsk. Les bataillons volontaires ont alors été intégrés dans des unités militaires régulières et on a invité ces combattants occasionnels, soit à signer un contrat avec l’armée, soit à revenir dans la vie civile. Entre 2014 et 2022, l’armée s’est modernisée et préparée, à travers une coopération internationale, dont une coopération avec l’Otan mais pas seulement. Dans le même temps, et de manière moins visible, la société a continué à conduire la guerre dans le Donbass, mais aussi à se préparer à la guerre, à l’inscrire dans l’horizon des possibles. Certaines personnes qui s’étaient engagées dans les bataillons de volontaires poursuivent un entraînement militaire, des ONG cherchent à suivre et contrôler la manière dont le ministère de la Défense gère les forces armées, des formes de savoir-faire se développent, les volontaires s’intéressent aux différents modèles de casques, de gilets pare-balles, etc. Si bien que le 24 février 2022 a représenté un choc pour les Ukrainiens, mais pas un basculement. La société était en alerte. Ce qui doit nous interroger aujourd’hui, c’est pourquoi le Kremlin ne l’a pas vu.

Ce qui frappe également, c’est l’apparente unité de la société ukrainienne dans et face à cette guerre.

Si on reprend les concepts de consentement à la guerre et de guerre sous contrainte, il est certain que le curseur n’est pas placé au même endroit côté russe et ukrainien. Mais bien évidemment, les deux dimensions sont présentes dans chacune des sociétés et dans les deux corps de combattants. En Ukraine, la société est effectivement habitée de la certitude que combattre est le bon et unique choix. En envoyant des missiles sur les villes ukrainiennes la nuit du 24 février, la Russie a grandement aidé à l’unification de la population et des combattants : chaque Ukrainien s’est senti concrètement menacé de mort. Mais cette société reste plurielle dans sa vision des perspectives d’avenir, dans ses jugements politiques. Il existe aussi, et c’est tout à fait normal, un malaise à combattre ou à accepter de tuer, même s’il est peu légitime et s’exprime difficilement aujourd’hui. On l’a vu notamment à travers la législation adoptée par le Parlement fin 2022, sous la pression des autorités militaires, qui pénalise les actes de désertion, d’insoumission et de refus d’obéir aux ordres. Ce projet de loi a été extrêmement décrié dans la société ukrainienne et notamment par les ONG. Cela révèle une partie de ce qui se passe sur la zone de front, où obéir à son commandement ne va pas toujours de soi pour une société diverse, urbanisée et éduquée, très pacifique dans son fonctionnement. Cela invite à modérer un peu ce discours d’unanimité et de consentement patriotique.

Et côté russe ?

De la même manière qu’il faut nuancer le consentement à la guerre des Ukrainiens, on ferait erreur en décrivant une armée russe entièrement unie derrière son pouvoir, ou au contraire forcée à combattre. L’idée d’une guerre inévitable est martelée dans les médias russes, notamment depuis le début de la mobilisation fin septembre 2022. Le discours qu’entendent les Russes aujourd’hui est qu’ils ne combattent pas contre des Ukrainiens, qui ne sont que des marionnettes manipulées, mais que le véritable adversaire, c’est l’Occident collectif et l’armée de l’Otan, qui nourrissait un projet belliqueux à l’égard de la Russie. Ce discours est repris par les mobilisés et leurs proches à l’arrière : si nous n’avions pas attaqué, on nous aurait attaqués. Il crée du consentement, un désir de combattre. Celui-ci est renforcé par la solidarité avec le groupe, surtout quand on a perdu des compagnons, et que les venger devient un impératif moral. Toutefois, la dimension de la contrainte est incontestable. La manière dont la mobilisation a été conduite en Russie, parfois sous forme de rafles indiscriminées, a envoyé au front un grand nombre de personnes forcées de prendre les armes alors qu’elles n’avaient connu que la vie civile. L’État russe a quand même cherché à minimiser la proportion de ceux qui combattent sous contrainte, notamment en gardant les frontières grandes ouvertes. Jusqu’à aujourd’hui, tout Russe mécontent a une possibilité de sortir du pays, ce qui est une manière de minimiser la présence sur le front de ceux qui pourraient se retourner contre leur propre camp ou ne pas exécuter les ordres. Ceci étant dit, il est très difficile de se prononcer sur l’état d’esprit des Russes aujourd’hui. Les pratiques répressives contre les mères ou épouses de soldats, l’absence d’ONG qui pourraient relayer les expressions de mécontentement, ou tout simplement le fait que les gens adoptent des stratégies de protection qui ne sont pas visibles, ne permettent pas d’en dire plus.

La guerre dure depuis un an, ce qui est à la fois beaucoup, et très peu, au regard d’autres précédents historiques. Que peut-on dire des effets de la guerre dans la durée sur les deux sociétés ? Quels bouleversements sociaux sont induits par cette guerre, quelles reconfigurations ou recompositions d’un certain ordre social et politique ?

Un élément majeur, qui explique la différence de vécu de la guerre entre les deux sociétés, est que la guerre se déroule sur le territoire de l’Ukraine. Les Ukrainiens vivent une situation où la guerre a bouleversé la totalité du tissu social et des activités, avec les déplacements de population, les destructions, les difficultés d’accès aux biens et services. De nouvelles hiérarchies sociales émergent, selon la place des individus dans l’institution militaire, leur utilité au combat, ou dans la vie civile pour soutenir le combat. On a donc une très grande reconfiguration de ce que mon collègue Gilles Dorronsoro et son équipe appellent la structure des capitaux dans la guerre, avec notamment l’apparition du capital militaire1. La société ukrainienne a beau être restée ouverte, avec une presse libre, on a beaucoup de mal à voir le puzzle qui se met en place. Par exemple, on a beaucoup dit que l’Ukraine était une société de capitalisme oligarchique, où de grands acteurs privés structurent la vie politique. Or on ne sait pas ce que deviendront ces oligarques et leur influence dans la guerre, ni quel rôle ils pourraient jouer après-guerre. En revanche, ce qui est clairement visible, c’est la transformation de la vision de soi, de ce qu’est l’Ukraine, de la vision de l’histoire et de la mémoire collective, qui inscrivent cette guerre dans le temps long et lui donnent du sens, selon une continuité historique où Moscou, à répétition, a cherché à annihiler l’Ukraine. Ce récit-là était présent en Ukraine avant 2014, mais pas majoritaire. La guerre l’a complètement légitimé aux yeux des Ukrainiens, et c’est cette lecture historique qui nourrit par exemple la qualification de guerre génocidaire.

Côté russe, c’est presque l’inverse. La guerre ne se déroulant pas sur le territoire russe, on peut penser que le quotidien, les hiérarchies sociales ont été peu bouleversées. Mais la société russe étant fermée, sans presse libre, sans ONG, il est difficile de mesurer les effets de la guerre. Par ailleurs, c’est l’État et non la société qui donne le tempo, qui impulse une certaine manière de vivre la guerre. Et de ce point de vue, on identifie déjà deux phases. Une première, marquée par l’interdiction d’utiliser le terme de « guerre » au profit de l’expression « opération militaire spéciale » (interdiction toujours en vigueur mais sans doute plus pour très longtemps), tendait à créer une équivalence entre ce qui se passait en Ukraine et les opérations telles que l’annexion de la Crimée, ou l’intervention en Syrie : rapides, en apparence indolores, conduites par une armée performante et professionnelle, avec une idée d’extra-territorialité, comme si « cela ne se passait pas chez nous ». Cette représentation correspondait à la manière dont le régime poutinien a démobilisé politiquement la population ces dernières années, n’exigeant qu’une allégeance de façade : « Occupez-vous de vos affaires et faites-nous confiance. » Mais à l’automne, la mobilisation a évidemment tout changé : la guerre entre dans chaque foyer. Tout le discours du Kremlin consiste maintenant à construire une menace d’une portée équivalente à celle de la Grande Guerre patriotique, dans laquelle c’est l’ampleur du sacrifice humain consenti qui a rendu possible la victoire. Or cet usage des soldats comme bouclier humain s’inscrit certes dans la continuité de pratiques d’une armée russe historiquement assez négligente vis-à-vis de ses hommes, mais il est tout de même en rupture totale avec la stratégie de modernisation mise en place ces dernières années, selon un modèle formaté pour « l’intervention ». La question de savoir comment la société russe réagit à ce tournant reste entière. D’abord, les Russes n’ont pas conscience de l’ampleur des pertes humaines, ne serait-ce que parce que les corps ne sont pas ramassés sur les champs de bataille et qu’un grand nombre de familles ne recevront jamais d’avis de décès. Il est ensuite hasardeux de penser qu’il existe un seuil au-delà duquel les pertes deviendront intolérables. Tout dépend de la capacité de l’État russe à convaincre de la nécessité d’un tel sacrifice, sur le modèle de celui de la Grande Guerre patriotique.

Comment Ukrainiens et Russes se projettent-ils dans une guerre dont on sait maintenant qu’elle pourrait durer ?

La question de la projection dans l’avenir est intimement liée à celle des objectifs poursuivis par chacune des parties dans le conflit. L’objectif de l’Ukraine est assez clair, il s’agit de la reconquête de son territoire. Les succès militaires engagent les Ukrainiens à maintenir ce cap mais, dans le même temps, la confrontation au temps long de la guerre, avec les bombardements, la menace de mort quotidienne, les destructions, le froid, est très difficile. Si bien qu’ils se projettent à un horizon court, « deux ou trois semaines », selon la formule d’une personnalité ukrainienne, mais sans cesse reconduit. Côté russe, les objectifs du Kremlin n’ont cessé de fluctuer, autant dans le discours que dans la stratégie mise en œuvre. On est passé de l’invasion de l’Ukraine dans son ensemble à l’annexion des territoires de l’Est et du Sud, puis aujourd’hui à une guerre contre l’Occident, dont la frontière géographique est extrêmement floue : faut-il aller jusqu’à la frontière polonaise ? Plus loin ? Cela a des conséquences directes sur la temporalité de la guerre. D’une intervention supposée courte on est passé à l’accomplissement d’une grande mission, dont on ne sait quand elle prendra fin.

D’une intervention supposée courte on est passé à l’accomplissement d’une grande mission, dont on ne sait quand elle prendra fin.

Depuis que l’armée russe a connu ses premiers revers militaires, auxquels on ne s’attendait pas, s’est imposé dans les médias occidentaux le récit d’une impréparation russe, d’une force brute évoquant celle de Goliath contre David. Ne se rassure-t-on pas à bon compte en regardant les choses ainsi ?

Je me rappelle qu’il y a eu au début de la guerre des tentatives de mesure, de comptage de ce que la Russie dépensait dans cette guerre, pour tel ou tel type d’armement. Comme si la question centrale était celle de ses capacités objectives. Or je crois qu’il faut aussi se demander jusqu’où Goliath veut aller. On n’a pas la réponse, mais on aurait tort d’écarter a priori les scénarios maximalistes, même ceux qu’on juge irrationnels. En revanche, je crois qu’on ne prête pas assez attention à la figure de David. Il y a un grand confort intellectuel pour nous à regarder le peuple ukrainien à travers cette représentation héroïque et pure. C’est ce qui nous permet de leur livrer des armes, mais sans nous engager davantage. On ne se pose pas assez la question de leur capacité à tenir ainsi, avec des pertes humaines et ce qu’elles engendrent dans la société. Sommes-nous en train de sacrifier David, avec la bonne conscience de l’avoir suffisamment armé ? Par ailleurs, que se passera-t-il le jour où l’Ukraine ne nous apparaîtra plus sous les traits du héros sans reproche ? Si l’on devait constater des détournements d’argent, une radicalisation politique ou des violences contre des civils ou des prisonniers russes ? Tout cela peut arriver dans l’épreuve que constitue une guerre. Nous dirons-nous alors que l’Ukraine ne mérite plus d’être soutenue ? Ce sont des questions que nous préférons ne pas nous poser.

Propos recueillis par Anne-Lorraine Bujon et Anne Dujin

  • 1. Voir Adam Baczko, Gilles Dorronsoro et Arthur Quesnay, Syrie. Anatomie d’une guerre civile, Paris, CNRS Éditions, 2016.

Anna Colin Lebedev

Maîtresse de conférences en science politique à l’université Paris-Nanterre, elle a récemment publié Jamais frères ? Ukraine et Russie : une tragédie postsoviétique (Seuil, 2022).

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