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Jean Douchet ou l’élégance de l’intelligence

janv./févr. 2020

Jean Douchet était avant tout un «  passeur  ». Autant dire qu’il compte parmi ceux qui ont su transmettre leur amour du savoir – du cinéma en l’occurrence.

Jean Douchet est mort le 22 novembre 2019, il avait 90 ans. Il laisse derrière lui tous ceux qui ont bénéficié de son enseignement, et ils sont nombreux, soit parce qu’ils ont suivi ses cours à l’Idhec, à Vincennes, à Jussieu ou à la Fémis, soit parce qu’ils l’ont écouté à son ciné-club de la Cinémathèque française, du Panthéon ou dans une salle d’art et essai quelque part en France, de la banlieue parisienne au Havre ou Nice en passant par Hérouville-Saint-Clair.

En effet, Douchet était avant tout un «  passeur  ». Autant dire qu’il compte parmi ceux qui ont su transmettre leur amour du savoir – du cinéma en l’occurrence. En témoignent les jeunes cinéastes qui, dans les années 1960 et 1970, ont fait appel à sa complicité de figurant dans leurs films (Jean-Luc Godard, Jean Eustache…) ou, aujourd’hui, ceux qui, en reconnaissance de dette affectueuse, lui demandaient eux aussi des conseils ou une apparition tutélaire (Xavier Beauvois, Émilie Deleuze, Arnaud Desplechin, Noémie Lvovsky, pour ne prendre que quelques exemples).

Cette passation s’effectuait surtout par la parole, en public. Certes, Jean Douchet a réalisé quelques films, des courts-métrages, des films à destination pédagogique soit pour la télévision scolaire soit plus récemment pour les bonus de certains Dvd. Il a aussi œuvré dans les Cahiers du cinéma jusqu’à 1964, écrit quelques rares livres dont L’Art d’aimer (Cahiers du cinéma, 1987), mais il a surtout parlé le cinéma.

Ceux qui ont eu le privilège de ­l’entendre après un film réagissent souvent de la même manière : comme la clarté de son propos et son érudition nous faisaient pénétrer aisément dans la compréhension de l’art cinématographique, nous avions l’impression de nous sentir intelligents à son écoute, sans toutefois être dupes ni oublier ce que nous lui devions.

Jean Douchet commençait toujours ses interventions publiques par un rituel « Alors, je vous écoute… » qui n’était pas une formule de politesse : il s’appuyait sur ce que le public lui apportait, y compris sur le négatif, pour rebondir et avancer dans une réflexion commune. À partir du principe que le spectateur est intelligent, on peut l’emmener loin dans la pensée, ce qui est l’attitude pédagogique la plus noble. On peut aussi se nourrir de ses réactions.

Il a beaucoup été question d’«  hori­zontalité  » à ce propos. C’est un peu simplifier une méthode très ­sophistiquée qui se fondait sur l’« exquise réversibilité » dont a parlé Arnaud Desplechin lors de l’hommage que la profession et les cinéphiles ont rendu à ce Socrate moderne à la Cinémathèque française. En effet, Jean Douchet avait le souci constant de donner toute sa place au spectateur, comme il l’a théorisé à l’incipit de son Art d’aimer : « Une œuvre d’art se meurt tant que ne se déclenche pas, par son intermédiaire, un contact entre deux sensibilités, celle de l’artiste qui a conçu l’œuvre et celle de l’amateur qui l’apprécie. Le fait même de ressentir profondément une œuvre, puis de propager son enthousiasme constitue une œuvre critique, même si elle n’est qu’orale. » Ce partage était la mise en pratique de l’« intelligence élégante » qu’il attribuait à Sacha Guitry, admirant un dandysme qui a la courtoisie de cacher travail et savoir accumulés, ce qui permet de jouer de la comparaison entre les arts, les films et les époques avec fluidité et aisance.

Certes, la voix de baryton[1] et l’humour jouaient dans cette séduction, mais elle n’aurait pas été aussi forte et pérenne si Douchet ne s’attachait pas avant tout à lier le sens et le plaisir dans une démarche intellectuelle marquée par l’influence de Bachelard, dont il avait suivi l’enseignement à la Sorbonne. Cette démarche innerve la recherche intellectuelle de sensibilité, d’affectivité et de sensualité. Cette posture lui était essentielle, certes autour d’une table raffinée, où il régnait avec une homosexualité rayonnante, mais surtout dans l’exercice de l’intelligence que requérait son postulat de base : le cinéma est pourvoyeur de connaissance. À travers le moindre détail analysé, le sens était donc débusqué sans pour autant tuer l’émotion. Arnaud Desplechin a eu raison de dire que nous venons de perdre notre Daniel Arasse.

Alors parfois, cet amour de l’herméneutique lui faisait peut-être sur­interpréter des œuvres, au-delà même de ce que le cinéaste avait imaginé… En tout cas, la question de la mise en scène était l’alpha et l’oméga de cette méthode qui a accompagné tout le travail des Cahiers du cinéma à partir des années 1950 pour placer le réalisateur au cœur du cinéma conçu comme un art parmi les autres. Jean Douchet a largement contribué à penser, théoriser, mettre en œuvre ce que l’on a appelé la « politique des auteurs ». Or c’est bien cette stratégie têtue qui a permis que la critique française nous apprenne à considérer un film comme une œuvre et pas seulement un produit de l’industrie, un « divertissement d’ilotes » comme le disait Georges Duhamel dans Scènes de la vie future en 1930.

Il n’est donc pas étonnant que la parole de ce passeur se soit surtout exercée dans de belles maisons de cinéma, les cinémathèques, dont celle de Bourgogne qui lui est consacrée et ces salles si bien nommées d’art et essai. Douchet les aura écumées, y revenant rencontrer un public qui lui était fidèle. À y repenser, on mesure cette ­particularité, cette exception française : notre territoire est émaillé d’un étroit réseau de salles qui portent haut l’art cinématographique. Douchet les visitait et y parlait avec la même générosité, que ce soit dans la salle bleue de la Coursive de La Rochelle ou dans la salle de cent places qui porte son nom à Lectoure. En fait, ce grand bourgeois a maintenu vivante, et paradoxalement de manière quasi aristocratique, une tradition héritée de la Libération : comme le dit Marie-Julie Maille, l’une de ses anciennes étudiantes de la Fémis et aujourd’hui monteuse des films de Xavier Beauvois : « Tout compte fait, ce qu’il faisait en parlant ainsi des films, et qui comptait énormément pour lui, c’était de l’éducation populaire. »

À un moment où les salles d’art et essai voient leur public grisonner, où les fractures culturelles se font de plus en plus sentir, où le fait ­d’accorder du crédit à une parole peut se voir frappé d’ironie, Jean Douchet va nous manquer.

 

[1] - France Culture a consacré une série de cinq émissions d’entretiens avec Jean Douchet, À voix nue, en 2004, que l’on peut écouter sur le site www.franceculture.fr.

Carole Desbarats

Pour avoir accompagné plusieurs générations d'étudiants à la Femis, Carole Desbarats s'intéresse à tous les aspects du cinéma, de son économie à son esthétique. Elle s'interroge aussi sur les responsabilités de la transmission, dans l'école et en dehors de l'école, notamment à travers l'association "Les Enfants du cinéma". Voir et comprendre le cinéma, ce n'est pas pour elle un exercice de…

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