André Gorz, les limites d’une écologie sans nature
Pour André Gorz, le mouvement écologiste était avant tout un mouvement social cherchant à développer, hors de la sphère marchande, la part de l’autonomie au sein du monde vécu. Au risque de réduire la nature à un décor de nos activités. Pourtant, comme l’écoféminisme ou les militants de Notre-Dame-des-Landes l’ont montré, la nature est partie prenante dans les luttes écologiques.
« Un écologiste avant la lettre1 » : en se présentant ainsi, dans un entretien donné en 2005, André Gorz ne rappelle pas seulement qu’il a rejoint très tôt, au tout début des années 1970, le mouvement écologiste, ce qui en fait « l’un des premiers artisans de l’écologie politique en France2 », il veut surtout signifier qu’il a été à lui-même son propre précurseur, car il a été écologiste avant même de savoir de quoi il s’agissait. Dès les années 1950, en effet, à partir de ses enquêtes sociales et économiques, mais aussi de sa lecture enthousiaste de Sartre, il élabore une critique du « modèle de consommation opulent », caractéristique du capitalisme et du productivisme qui y est lié. Gorz, alors, ne se soucie pas d’écologie. Mais c’est armé de cette critique qu’il aborde les questions écologiques quand, au début des années 1970, la publication de rapports d’experts alarmants – notamment le fameux rapport Meadows sur les limites de la croissance en 1972 – mobilise aussi bien des hommes politiques et des responsables d’entreprises que les premières associations écologistes, comme Les Amis de la Terre, issues de la société civile. En devenant écologiste, en adoptant l’objectif des limites de la croissance, Gorz rejoint le mouvement écologiste, mais jusqu’à quel point son antiproductivisme et le projet social qu’il développe sont-ils vraiment écologiques ? Gorz donne-t-il une place, dans sa réflexion, à des rapports à la nature qui n’avaient jusque-là guère retenu son attention ? On peut en douter. C’est toute l’ambiguïté de la position de Gorz et de ce qu’il a à nous apprendre : que l’écologie politique se définisse par un projet social et politique original, voilà ce qui constitue son apport à la pensée écologique et explique la place qu’il y occupe, mais on peut aussi se demander si cette écologie sans nature peut être dite écologique.
Les deux écologies
En 1972, deux publications attirent l’attention de Gorz sur l’enjeu écologique et vont précipiter son engagement : A Blueprint for Survival et le rapport Meadows commandé par le Club de Rome « sur les limites de la croissance »3. Il en retient la leçon, qu’il qualifie d’« impératif écologique » : la course à la production met en péril la poursuite de la vie humaine et cela rend nécessaire de limiter, voire d’arrêter, la croissance économique, de réduire considérablement la consommation de ressources énergétiques et de limiter les naissances4. Mais cet impératif, qui résulte de travaux scientifiques, ne suffit pas à faire une politique, car il énonce une nécessité, il ne propose pas un objectif que l’on peut souhaiter et librement adopter. Pour définir un enjeu politique, il faut passer du nécessaire au normatif. Or, de ce point de vue, il n’y a pas une politique correspondant à l’impératif écologique, il y en a deux, entre lesquelles il faut choisir : « C’est pourquoi il faut d’emblée poser la question franchement : que voulons-nous ? Un capitalisme qui s’accommode des contraintes écologiques ou une révolution économique, sociale et culturelle qui abolit les contraintes du capitalisme et, par là même, instaure un nouveau rapport des hommes à la collectivité, à leur environnement et à la nature5 ? »
« Réforme ou révolution ? » C’est en ces termes politiques, ceux du changement politique et social depuis la fin du xixe siècle, que Gorz définit l’enjeu écologique, et ce, dès les premiers articles qu’il publie dans Le Nouvel Observateur ou Le Sauvage, à partir de 1972. Il les réunit peu de temps après, sous le nom de Michel Bosquet (qui est son nom de journaliste), auquel il va ajouter celui de Gorz (l’autre pseudonyme, sous lequel il sera finalement connu), dans des volumes dont les titres – Écologie et politique puis Écologie et liberté6 – disent bien le caractère politique d’une distinction entre les deux écologies, distinction qui est l’axe de sa pensée écologique.
La première voie, celle de l’écologie scientifique (parfois désignée comme « écologisme ») consiste en une intégration, par le capitalisme dominant, d’un certain nombre de contraintes écologiques dans la production économique et l’action technique. Cela ne remet en cause ni l’industrialisme, ni la recherche du profit, mais cela en « ménage » le cours (au double sens d’une limitation et d’une gestion rationnelle) ; les limites matérielles du capitalisme ne disparaissent pas, elles sont seulement déplacées : les activités polluantes sont transférées dans des pays pauvres, et le capitalisme investit dans des activités considérées comme immatérielles et qui échappaient jusque-là à la sphère marchande (l’école, la médecine, la pensée)7.
Ce choix politique du maintien du système capitaliste se masque en impératifs techniques, présentés comme une nécessité par des experts scientifiques et imposés de façon réglementaire et autoritaire : les politiques publiques se traduisent par « des interdictions, réglementations administratives, taxations, subventions et pénalités8 »… Sans doute la crise écologique, avec la raréfaction des ressources naturelles, les augmentations de prix, l’aggravation de la concurrence, représente-t-elle une nouvelle crise pour le capitalisme, mais il en a connu d’autres, il ne s’effondre pas. Certes, la situation est rude, les difficultés écologiques s’ajoutent aux conflits sociaux et aux luttes de classes. C’est la reproduction même du capitalisme qui est en cause et, incapable d’y faire face, il accentue sa dictature et renforce la répression : l’« expertocratie », dictature de la science par la bouche des experts, derrière lesquels se cachent les politiques, se prolonge en « écofascisme », que Gorz traite aussi de « despotisme barbare9 ».
Entre « socialisme et écofascisme », il faut choisir. Incompatible avec le capitalisme, l’impératif écologique a sa place dans une société socialiste. Mais cela passe par un changement global : une autre économie, d’autres rapports sociaux, d’autres modes et moyens de production pour sortir de façon civilisée du capitalisme. À la « barbarie » de l’écologie scientifique, Gorz oppose une écologie politique démocratique. Là où l’expertocratie s’impose autoritairement par des réglementations, l’écologie politique répond en traduisant les impératifs techniques en des façons d’agir correspondant à des exigences vécues, ce qui est la façon de faire de la démocratie. L’objectif écologique est celui d’une autolimitation, et ce ne peut être qu’un projet collectif, avec un contenu social, pas une politique d’austérité individuellement imposée.
Entre les deux écologies, il y a la différence entre une forme de naturalisation du politique présentée comme une nécessité technique et une politique qui se veut ouvertement telle et qui donne la primauté au social. On retrouve le même rapport entre le social et le naturel dans l’histoire du mouvement écologiste, telle que Gorz la présente. Il s’oppose à l’idée reçue qui en place l’origine dans des mouvements de « défense de la nature » : « Ce mouvement n’est pas né initialement d’un souci de “défense de la nature” mais d’une résistance à l’appropriation privée et à la destruction de ce bien par excellence qu’est le monde vécu10. » On ne cherchait pas tant à protéger des espaces naturels – la nature des naturalistes – qu’à lutter contre la bétonisation, l’industrialisation, la disparition de ce tout ce qui était des espaces de vie libre hors des rapports marchands. Et c’est bien ainsi que Gorz, dans l’un de ses derniers entretiens, en 2006, définit le mouvement écologiste : « le souci du milieu de vie en tant que déterminant de la qualité de vie et de la qualité d’une civilisation11 ».
Culturel en ses débuts, ce mouvement s’est politisé quand l’écologie s’est elle-même politisée et que « changer la vie » ou continuer à gérer rationnellement la société selon les normes de l’efficacité est devenu un enjeu politique, opposant écologie politique et écologie scientifique. Ainsi, ce n’est pas seulement Gorz qui a été « écologiste avant la lettre », c’est aussi le mouvement écologiste. D’où l’intérêt qu’il y a à comprendre comment Gorz a élaboré, avant de rencontrer la question des limites matérielles de la croissance, un projet social dans lequel il a pu transcrire l’impératif écologique.
Antiproductivisme et écologie
Incompatible avec la rationalité capitaliste, le choix écologique ne peut s’accommoder que du socialisme. Mais pas de n’importe lequel. Un socialisme qui ne renoncerait pas au productivisme « ne serait que la continuation par d’autres moyens des rapports sociaux et de la civilisation capitaliste, du mode de vie et du mode de consommation bourgeois12 ». Il ressemblerait au capitalisme comme à un frère, n’ignorant ni le culte scientiste des experts, ni la technocratie. Cet antiproductivisme, si peu répandu dans la gauche européenne avant les années 1970 (et qui résiste ensuite)13, Gorz y parvient avant de s’être découvert écologiste. C’est l’une de ses originalités.
Comme un certain nombre de ses contemporains, André Gorz a trouvé dans la philosophie de Sartre ce qui lui permettait d’éclairer sa propre vie : il s’est fait connaître avec une autobiographie, Le Traître, publiée en 1958, qui est une sorte de psychanalyse existentielle14. Cependant, il a été également de ceux (beaucoup plus rares) qui ne s’en sont pas tenus à L’Être et le Néant (1943), mais sont passés de l’individuel au collectif et ont cherché dans la Critique de la raison dialectique (1960) de quoi comprendre la société de leur temps. Cela n’impliquait pas de rompre avec le marxisme qui restait, pour Gorz, comme il l’était pour Sartre, « l’horizon indépassable de notre époque ». Cependant, la philosophie de la liberté qui l’a guidé dans son interrogation sur lui-même reste le fil conducteur de son examen de la situation sociale. Il s’agit d’inscrire le sujet et sa liberté dans l’objectivité et la nécessité marxistes. Là où les marxistes, mais également les sociologues, étudient des structures ou des fonctions, Gorz est en « quête de sens ». En conséquence, le socialisme ne vise pas la productivité mais la liberté au niveau collectif. Écologie et politique puis Écologie et liberté portent la marque de ce rejet du productivisme : sortie anti-autoritaire du capitalisme, l’écologie politique de Gorz est d’abord un projet démocratique.
L’écologie politique de Gorz est d’abord un projet démocratique.
Cette réflexion sociale, exposée dans des ouvrages antérieurs ou immédiatement contemporains à ses textes explicitement écologistes – Stratégie ouvrière et néocapitalisme (Seuil, 1964), Critique du capitalisme quotidien (Galilée, 1973), Critique de la division du travail (Seuil, 1973) –, il n’a cessé de la poursuivre après 1980. Alors qu’on lui fait le reproche selon lequel « la crise écologique [aurait] pratiquement disparu de [ses] écrits après les années 197015 », il renvoie à différents ouvrages, Adieux au prolétariat (Seuil, 1980), Métamorphoses du travail. Quête du sens (Galilée, 1988), Capitalisme, socialisme, écologie (Galilée, 1991), études qui abordent la question sociale. Preuve, s’il en est besoin, que le mouvement écologiste est, pour lui, un mouvement social, bien plus qu’une mobilisation naturaliste. C’est dans son traitement de la question sociale que Françoise Gollain, dans l’étude qu’elle consacre à l’évolution de sa pensée, détecte les tournants majeurs de sa pensée16. Pour comprendre les propositions écologistes de Gorz, notamment la décroissance et l’idée d’un revenu universel, il faut suivre la démarche qui le mène du socialisme fondé sur une répartition rationnelle de richesses produites en plus grandes quantités à un socialisme autogestionnaire fondé sur la liberté.
Le marxisme place la libération du travail et, plus généralement, de la société dans la réappropriation par le prolétariat des moyens de production : à l’opacité du marché doit succéder la transparence de la planification. Or, comme l’établit Gorz dans les Métamorphoses du travail, cette transparence est impossible. L’utopie des « producteurs librement associés », réglant entre eux l’organisation du travail, implique une régression à une forme de communauté primitive, dans laquelle l’individu se résorbe. Cette impossible coïncidence de l’individuel et du social, Gorz l’a toujours dénoncée comme une imposition autoritaire. Pour bénéficier de l’autonomie non marchande, il faut être sorti de la rareté originelle. Le paysan ou l’artisan des sociétés anciennes sont certainement plus autonomes, plus maîtres de leur travail que l’ouvrier fordiste, simple instrument de la machine. Mais ils doivent travailler toute la journée pour pourvoir à leur subsistance, ils sont soumis à la nécessité. Seul le développement technique, en accroissant la productivité, réduit le temps consacré à la production du nécessaire et ouvre la possibilité de l’autonomie. En même temps, le développement technique rend les sociétés de plus en plus complexes. Cette complexité est indépassable. On ne peut donc éviter un certain maintien de l’hétéronomie, et ce, pour des raisons de complexité technique. La critique de la planification centralisée inclinerait Gorz du côté de l’autogestion, de la prise en main de leurs activités par de petits groupes de travailleurs unis par un projet commun, mais un certain nombre d’activités sont d’une technicité et d’une complexité telles qu’elles ne peuvent être effectuées qu’à des échelles plus larges. Il ne s’agit donc pas tant de supprimer l’hétéronomie que de la réduire, pour laisser la place à une sphère autonome d’activités qui sont à elles-mêmes leur propre fin.
L’opposition entre capitalisme et socialisme, base de la distinction des deux écologies, ne se fait donc pas, comme Marx l’annonçait, au sein de la rationalité économique, en inversant le règne de la nécessité en règne de la liberté, elle oppose l’hétéronomie du système technico-économique (qui ne peut pas disparaître) à l’autonomie des activités libres, non productives. L’objectif est donc de réduire la part du système et de l’hétéronomie, pour développer, hors de la sphère marchande, celle de l’autonomie, au sein du monde vécu.
Tel est le contexte dans lequel on peut comprendre le sens de l’adoption par Gorz de la décroissance, concept qu’il dit emprunter à Serge Latouche, mais qu’il trouve « malheureux parce qu’il ne permet pas la critique interne des présupposés qu’il charrie17 ». S’en tenir à une critique externe de la croissance, c’est en effet s’en tenir à ses limites matérielles, à l’impératif écologique, immédiatement appliqué comme un impératif technique interne à la rationalité économique du capitalisme. C’est se donner une tâche impossible : un capitalisme décroissant est un oxymore, il est incapable de se limiter et répond à la crise écologique en étendant son emprise et en renforçant sa domination répressive et centralisée. Seule une critique interne permet de ne pas s’en tenir au seul écologisme scientiste, mais de se situer sur le terrain de l’écologie politique, celui d’un socialisme qui fait coexister la sphère marchande économique, monde de l’hétéronomie, et celle du monde vécu, sphère de l’autonomie. On peut alors comprendre ce qu’est, pour Gorz, l’objectif de la décroissance : « vivre mieux en travaillant moins18 ». Il s’agit de rééquilibrer les sphères : travailler moins, dans la sphère de l’hétéronomie qui est celle de la rationalité économique, pour vivre mieux, dans la sphère de l’autonomie qui n’est pas celle des jouissances privées, mais celle d’une vie collective dans un monde commun.
Le travail, entendu comme activité publique mesurable et à visée d’efficacité, n’est pas au centre du socialisme à venir. Ce n’est déjà plus le cas, dans la société actuelle, telle que Gorz l’a vue se transformer. « Tant que la majorité de la population reste opprimée et exploitée dans son travail, explique Françoise Gollain, et non pas marginalisée et sous-prolétarisée par la suppression du travail19 », la lutte se concentre sur l’exploitation salariale. Mais l’exclusion l’a emporté sur l’exploitation : le problème principal est celui de la diminution du volume de l’emploi. Avec la mondialisation, on n’assiste pas tant à une salarisation de masse qu’au phénomène planétaire d’une production de masse d’individus en trop qui n’ont aucun espoir d’intégration au marché mondial comme producteurs ni comme consommateurs20. Il ne s’agit pas alors de chercher à rétablir le plein-emploi, ni même à partager le travail en en réduisant le temps, il faut dégager des zones libérées de l’obligation productive, étendre la sphère de l’autonomie, donner aux exclus du travail la possibilité de choisir les activités qui leur conviennent. C’est ce qui conduit Gorz, d’abord hostile au revenu universel, à s’y rallier et à accepter la déconnexion entre revenu et travail qu’il implique. Il s’agit d’assurer à tous un revenu indépendant de la durée du travail et même du travail lui-même, qui permette aux individus de se livrer aux activités de leur choix, notamment de s’engager dans le travail bénévole et collectif assurant « la défense du milieu de vie et la reconstitution d’un monde vécu ». Ces activités ne peuvent se développer que si elles sont soustraites à la domination de l’économie21.
Ce qui sépare les deux écologies, ce n’est pas seulement la différence entre deux applications de l’impératif écologique, l’une qui procède à une application technique de l’impératif, sans médiation, l’autre qui montre la nécessité de développer une politique sociale, soucieuse de justice et de réduction des inégalités. La différence n’est alors qu’entre deux versions des politiques publiques écologiques, technocratiques ou sociales-démocrates : on ne sort pas du capitalisme. De telles politiques, pour Gorz, sont condamnées à l’impuissance. L’écologie politique n’est possible que dans un système différent, un socialisme d’autolimitation, qui se réaliserait non par l’imposition d’une politique d’austérité et de sacrifices individuels, mais par l’enrichissement d’une vie collective soustraite à la rationalité économique. Toute une série de formulations paradoxales de Gorz, telles que « croissance destructive et décroissance productive » ou « richesse sans valeur, ou valeur sans richesse »22, ne prennent sens qu’avec, en perspective, cette restructuration de la société entre hétéronomie et autonomie.
Gorz se livre ainsi à la critique interne qu’il souhaite. Mais qu’advient-il alors des limites matérielles, c’est-à-dire de la nature ? N’a-t-elle de place que dans l’extériorité ? Il faut tout de même interroger cette écologie politique sur ce qu’elle ne cesse de masquer, ou de reléguer : la nature.
On n’en a jamais fini avec la nature
On trouve, dans les premiers écrits de Gorz (Le Traître et La Morale de l’histoire en 1959, Fondements pour une morale en 197723), une vision clairement dualiste des rapports des humains à la nature, l’exception humaine y étant affirmée à partir, d’une part, de son autonomie morale et, d’autre part, de sa capacité à transformer et à dominer la nature par la technique. Rien d’étonnant à cela, l’ontologie sartrienne qui inspire ces premières œuvres ne rompt nullement, sur ce point, avec les acquis dualistes de la modernité (de Descartes à Kant), et ces acquis sont d’autant moins interrogés qu’ils restent à l’arrière-plan du raisonnement.
On aurait cependant pu s’attendre à ce que, lorsqu’il développe sa critique du productivisme, et encore plus lorsqu’il devient écologiste, Gorz s’interroge sur l’idéologie du progrès et de la conquête de la nature qui sous-tend ce productivisme, comme l’ont fait certains de ses contemporains. Ce ne fut pas le cas. Au contraire. Interrogé, en 1990, par un philosophe allemand, Erich Hörl, qui lui objecte quelques idées prises dans une conception de la nature opposée à la modernité développée dans le mouvement écologiste – une nature paisible, harmonieuse, avec laquelle on peut se réconcilier –, il les rejette vigoureusement – la nature est le lieu d’une lutte constante entre les êtres vivants – et affirme que la prétendue « réconciliation avec la nature » est une chimère dont la réalisation ne pourrait être que réactionnaire ou fasciste : « La “réconciliation avec la nature” s’obtient plus facilement sur la base d’une éco-dictature, d’un éco-fascisme ou d’un éco-féodalisme que sur la base d’une société démocratique faisant une large place à l’auto-gestion et à l’auto-détermination de ses buts et priorités24. »
Bien loin de suivre les écologistes dans leur critique de la conception moderne de la nature, il les invite à se rallier à celle-ci : « Le projet “prométhéen”, commun à la bourgeoisie des xviiie et xixe siècles et à Marx, de “maîtriser” ou de “domestiquer” la Nature ne devrait pas choquer les écologistes ni être incompatible avec le souci d’une gestion de l’écosystème qui en ménage les grands équilibres25. » André Gorz n’a pas cessé d’être dualiste. En témoigne sa distinction entre « critique externe » (physique ou matérielle) et « critique interne » (sociale) de la croissance : c’est l’une des bases de sa distinction entre les deux écologies. Sa conception de la nature, qui n’est pour lui que le décor extérieur de nos activités sociales, n’est pas sans effet sur son écologie politique, à laquelle elle impose un certain nombre de limites.
De la situation écologique globale, telle qu’elle est présentée dans le rapport Meadows, Gorz a retenu un schéma général et son mécanisme : épuisement des ressources, augmentation des pollutions, pression démographique croissante… Une croissance infinie sur une planète finie est impossible, le capitalisme met en jeu la survie de l’humanité. Une fois ce schéma compris, il s’y est tenu et, passé 1980, ne semble pas avoir suivi de très près l’approfondissement et la diversification de la crise écologique. Il y avait là pourtant matière à s’informer : le changement climatique et la multiplication des phénomènes qui y étaient liés, l’érosion accélérée de la biodiversité… le tableau a considérablement changé. Des limites dont parle le rapport Meadows aux « limites planétaires » étudiées et régulièrement réactualisées par Rockström et son équipe de Stockholm, c’est toujours le même mot, mais le contenu est tout autre. Pas d’écho chez Gorz. Il est vrai que si l’on considère les limites de la planète comme des limites externes, des « facteurs aggravants » d’une crise dont les causes internes se trouvent dans le capitalisme, ce sont celles-ci qu’il faut étudier. L’important est de changer de modèle social.
Suffira-t-il alors d’attendre que, la production ayant été débarrassée des contraintes internes du capitalisme (la course en avant vers le profit), la production globale diminue et que, par voie de conséquence, la situation écologique s’améliore d’elle-même ? Il y a toutes les raisons d’en douter. Ce qu’apporte de nouveau le changement climatique – qui n’est pris officiellement en considération qu’après 198026 –, c’est au moins deux choses. Le changement climatique – résultat de l’accumulation dans l’atmosphère des gaz à effet de serre provenant en grande partie de la combustion des énergies fossiles –, du fait de l’inertie des gaz accumulés, se poursuivrait même si on diminuait considérablement ces émissions. Par ailleurs, l’étude de ce changement (et c’est pourquoi il est intéressant de lire les rapports successifs du GIEC) montre que les manifestations s’en multiplient et se renforcent, au-delà souvent de ce qui était prévu. Si l’on s’est mis à parler d’urgence climatique ou, plus généralement, écologique, c’est qu’on ne peut plus se permettre d’attendre, la Terre risquant de devenir rapidement inhabitable pour les humains.
Il ne suffit donc pas, comme Gorz semble s’y tenir, de faire moins en espérant que ce sera mieux. Il faut faire autrement, pas seulement modérer la pression sur la nature. Ce qui veut dire changer les techniques, ce qu’impose leur lien au contexte social (« sans changement des outils, le changement de société restera formel et illusoire27 », avertissait Gorz), mais ce qui implique aussi de changer le type de rapport entre les techniques et la nature. La conception conquérante et dominatrice de la technique comme lutte contre la nature n’y incline guère. Dans Silent Spring, ce livre qui, dès sa publication en 1962, a attiré l’attention sur les effets dévastateurs des pesticides, Rachel Carson expliquait qu’on ne gagne rien à faire la guerre à la nature : plutôt que de détruire brutalement des populations entières d’insectes, il vaudrait mieux s’allier à la nature et apprendre à « guider prudemment les forces vitales dans les directions qui nous sont favorables28 ».
Verra-t-on là un exemple de la recherche d’une « réconciliation avec la nature » dont Gorz dénonce la chimère ? Que, pour s’opposer aux stéréotypes qui ont servi à justifier la confiance dans le progrès technique, on ait fait appel à des idées qui sont devenues à leur tour des stéréotypes (ainsi « réenchanter la nature ») n’implique pas qu’il faille condamner a priori toute tentative de chercher d’autres conceptions des rapports des humains à la nature. En 1974, alors que Gorz découvrait l’écologie, Françoise d’Eaubonne publiait Le Féminisme ou la mort, où elle introduisait le mot nouveau d’écoféminisme. Elle voulait dire qu’il y avait un lien entre le capitalisme (qui s’approprie la fertilité de la nature) et le patriarcat, la domination des hommes qui s’approprient la fécondité des femmes. Le mot et l’idée – celle d’une domination croisée des femmes et de la nature – ont été repris un peu partout dans le monde et ont animé de nombreuses luttes de femmes sur des questions écologiques29. Cela revient à faire tomber la barrière qui sépare l’« externe » de l’« interne ». On peut ainsi, en se débarrassant du dualisme qui dresse entre les hommes et la nature une frontière infranchissable, développer la compréhension de l’oppression, faire avancer les luttes et prendre en charge en même temps les rapports entre les humains et les rapports à la nature. Car les rapports à la nature ne se limitent pas au contrôle technique que nous en avons, ils ont leur place dans les luttes écologiques.
« Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend. » Qu’aurait pensé Gorz de ce slogan, qui fut celui des militants de Notre-Dame-des-Landes mobilisés contre l’implantation d’un nouvel aéroport sur une zone humide devenue zone à défendre (ZAD) ? Si l’on s’en tient à la première moitié de la phrase, l’affirmation confirme son jugement sur le mouvement écologique, cette défense du monde vécu, de la qualité de vie, dont, sans aucun doute, la lutte de Notre-Dame-des-Landes fait partie : elle ne se propose pas de « défendre la nature ». Mais la seconde partie de la phrase infirme cette première interprétation. La nature fait si bien partie de la ZAD que les militants s’y identifient. On pourrait faire la même remarque pour des luttes comparables, toutes ces luttes contre les « grands projets inutiles et imposés », comme celle qui s’oppose à la construction de l’autoroute A69, où les militants grimpent sur les arbres que l’on menace de couper : la nature en est une partenaire active. C’est dans le même esprit que les militants qui s’opposent à l’appropriation de l’eau au seul bénéfice de l’agriculture intensive ont appelé leur mouvement les Soulèvements de la Terre30. Ce sont ces mobilisations qui font la réalité de ce que Gorz nommait l’« écologie politique » dans sa distinction d’avec une « écologie scientifique » incapable d’atteindre ses objectifs proclamés. La nature en fait décidément partie.
- 1. André Gorz, « Introduction. L’écologie politique, une éthique de la libération » [2005], entretien avec Marc Robert, Écologica, Paris, Galilée, coll. « Débats », 2008, p. 14.
- 2. Willy Gianinazzi, André Gorz. Une vie, Paris, La Découverte, 2016, p. 200.
- 3. Edward Goldsmith et Robert Allen, A Blueprint for Survival, d’abord publié dans The Ecologist en janvier 1972, puis en livre séparé la même année ; Janine Delaunay, Halte à la croissance ? Enquête sur le Club de Rome et Donella H. Meadows, Dennis L. Meadows, Jorgens Randers et William W. Behrens III, Rapport sur les limites de la croissance, trad. Jacques Delaunay, préface de Robert Lattès, Paris, Fayard, coll. « Écologie », 1972.
- 4. André Gorz, « Pour un bon usage de Mansholt » [1972], Leur écologie et la nôtre. Anthologie d’écologie politique, éd. Françoise Gollain et W. Gianinazzi, Paris, Seuil, coll. « Anthropocène », 2020, p. 207-208.
- 5. A. Gorz, « Leur écologie et la nôtre » [1974], Leur écologie et la nôtre, op. cit., p. 176.
- 6. Michel Bosquet (A. Gorz), Écologie et politique [1975], suivi de Écologie et liberté [1977], Paris, Arthaud, 2018.
- 7. A. Gorz, « Socialisme ou écofascisme » [1973], Leur écologie et la nôtre, op. cit., p. 226.
- 8. A. Gorz, « L’écologie politique entre expertocratie et autolimitation » [1992], Leur écologie et la nôtre, op. cit., p. 117.
- 9. A. Gorz, « Écologie et capitalisme », Leur écologie et la nôtre, op. cit., p. 219.
- 10. A. Gorz, « Quelles connaissances pour quelle société ? », Leur écologie et la nôtre, op. cit., p. 296.
- 11. A. Gorz, « Où va l’écologie ? », Leur écologie et la nôtre, op. cit., p. 46.
- 12. A. Gorz, « Le réalisme écologique », Leur écologie et la nôtre, op. cit., p. 191.
- 13. Voir Serge Audier, L’Âge productiviste. Hégémonie prométhéenne, brèches et alternatives écologiques, Paris, La Découverte, 2019.
- 14. A. Gorz, Le Traître [1958], suivi de Le Vieillissement [1961], avant-propos de Jean-Paul Sartre, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2005.
- 15. A. Gorz, « Parcours intellectuel », Leur écologie et la nôtre, op. cit., p. 57.
- 16. Françoise Gollain, André Gorz. Une philosophie de l’émancipation, Paris, L’Harmattan, coll. « Ouverture philosophique », 2018. Voir mon compte rendu, « André Gorz, une écologie politique paradoxale » [en ligne], Fondation de l’écologie politique, 21 novembre 2018.
- 17. A. Gorz, « Où va l’écologie ? », Leur écologie et la nôtre, op. cit., p. 47 ; « Pour une convergence entre Marx et la décroissance », Leur écologie et la nôtre, op. cit., p. 74.
- 18. A. Gorz, Écologica, op. cit., p. 107.
- 19. F. Gollain, André Gorz, op. cit., p. 92.
- 20. A. Gorz, Misères du présent, richesse du possible, Paris, Galilée, 1997, p. 46.
- 21. A. Gorz, « L’écologie politique entre expertocratie et autolimitation », Leur écologie et la nôtre, op. cit., p. 137.
- 22. A. Gorz, Écologica, op. cit., p. 89-106 (il s’agit du premier chapitre d’Adieux au prolétariat, 1980) et p. 123-160.
- 23. Selon F. Gollain, ils forment une « trilogie » (F. Gollain, André Gorz, op. cit., p. 20).
- 24. A. Gorz, « La vie, la nature, la technique », Leur écologie et la nôtre, op. cit., p. 89.
- 25. A. Gorz, « Pour une critique des forces productives » [1976], Leur écologie et la nôtre, op. cit., p. 168.
- 26. Le Groupe intergouvernemental d’experts du changement climatique (GIEC) est institué en 1988.
- 27. A. Gorz, « Écologisme et autogestion », Leur écologie et la nôtre, op. cit., p. 239.
- 28. Rachel Carson, Printemps silencieux [1962], introduction d’Al Gore, trad. Jean-François Gravrand et Baptiste Lanaspeze, Marseille, Wildproject, coll. « Domaine sauvage », 2009, p. 283.
- 29. Catherine Larrère, L’Écoféminisme, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2023.
- 30. Collectif, On ne dissout pas un soulèvement. 40 voix pour les Soulèvements de la Terre, Paris, Seuil, coll. « Anthropocène », 2023.