L’Asie centrale face aux talibans
La prise de pouvoir des talibans en Afghanistan a mis les États d’Asie centrale face au dilemme de collaborer ou non avec ce nouveau gouvernement. Si la plupart font preuve de pragmatisme et privilégient leurs intérêts économiques, le Tadjikistan se montre ouvertement hostile envers le régime.
Quelques mois après leur fulgurante prise du pouvoir à Kaboul, les talibans continuent à susciter de vives interrogations dans le monde et particulièrement auprès de leurs voisins régionaux et des puissances que sont la Russie et la Chine, qui se partagent des ambitions « impérialistes » dans la zone. Anciennes Républiques soviétiques, les États d’Asie centrale, dont trois frontaliers de l’Afghanistan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan et le Turkménistan, semblent être parmi les plus concernés au sein de la communauté internationale pour faire face aux défis à venir.
Conscients de la difficulté à rétablir la sécurité intérieure en Afghanistan et des impasses du gouvernement taliban, ils connaissent le risque de déstabilisation de leur région mais se divisent sur la question de la collaboration avec les talibans. Le groupe des « pragmatiques », constitué par le Turkménistan, l’Ouzbékistan, le Kirghizistan et le Kazakhstan, veut poursuivre les relations économiques à tout prix. Seul le Tadjikistan ne semble pas faire confiance aux talibans. Quant à la reconnaissance officielle du nouveau gouvernement de l’Émirat islamique d’Afghanistan, aucun des États d’Asie centrale ne s’y est encore risqué, ce qui ne les empêche pas d’échanger des délégations, ni de discuter d’un futur économique commun.
Entre crainte et pragmatisme
Les quatre voisins au nord de l’Afghanistan ont opté pour une position « pragmatique ». Soucieux de ne pas nuire à leurs intérêts économiques et d’assurer la stabilité de la zone tout en s’abstenant de reconnaître officiellement le régime taliban, ils ont laissé sur place leur ambassadeur à Kaboul, à l’instar de la Russie, de la Chine et de la Turquie.
Le Turkménistan, qui possède la deuxième plus longue frontière avec l’Afghanistan (804 kilomètres) a déclaré par la voix de son président Gurbangouli Berdimoukhamedov que son pays était prêt à travailler avec les talibans (en relançant notamment le projet commun de construction d’un gazoduc) et renouvelle son ambition à pratiquer une politique étrangère « perpétuellement neutre ».
La position de l’Ouzbékistan est davantage « proactive ». Par-delà son souci premier de sécuriser ses 144 kilomètres de frontières, le président ouzbek Chavkat Mirziyoyev a souhaité établir rapidement des relations de bon voisinage avec les nouveaux dirigeants à Kaboul. Le pays doit compter sur ses propres forces et sur des accords militaires bilatéraux, ne participant pas à l’Organisation du traité de sécurité collective piloté par Moscou. Depuis son indépendance, l’Ouzbékistan a cherché à maintenir sa souveraineté politique et militaire en évitant de participer aux alliances régionales. Fort d’une armée qui est la plus importante de la région, axée depuis les années 2000 sur la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme islamique, le pays est un membre actif de l’Organisation de coopération de Shanghai.
Le gouvernement ouzbek privilégie sa sécurité nationale par un dialogue ouvert avec les nouveaux maîtres de l’Afghanistan. Soucieux de développer son image de coordinateur de l’aide humanitaire pour la région, l’Ouzbékistan organise par exemple via la ville frontière de Termez des convois de denrées alimentaires vers la ville afghane de Mazar-e Charif. Cette politique illustre les ambitions de l’Ouzbékistan à devenir un hub logistique pour toute l’Asie centrale1. Dans sa volonté de poursuivre ses projets de désenclavement, notamment le projet électrique Surkan-Pol-e Khomri (une nouvelle ligne à haute tension qui devrait s’étendre sur 260 kilomètres de Surkan vers le sud jusqu’à Pol-e Khomri, au nord de Kaboul), l’Ouzbékistan considère que la stabilisation du voisin afghan est une garantie de sécurité pour toute la zone.
Le Kirghizistan, qui vend de l’électricité à l’Afghanistan, a également annoncé ne pas envisager d’ingérence en Afghanistan. Dès le mois d’août 2021, le pays a annoncé vouloir délivrer des centaines de visas à des étudiants afghans souhaitant venir étudier au Kirghizistan, tout en reconnaissant la menace terroriste qui entoure les talibans2. Les services de sécurité craignent notamment le réveil des cellules dormantes de Daech dans le pays. En septembre 2021, le Kirghizistan a tout de même envoyé une délégation à Kaboul pour rencontrer le nouveau régime taliban, une rencontre sur fond de poursuite du projet CASA-1000 (projet électrique permettant l’exportation de l’excédent d’hydroélectricité du Kirghizistan et du Tadjikistan vers l’Afghanistan et le Pakistan) et la connexion des réseaux énergétiques de l’Asie centrale vers l’Asie du Sud-Est.
Malgré une certaine préoccupation face à la chute du gouvernement d’Ashraf Ghani, le Kazakhstan, sous la houlette de son président Kassym-Jomart Tokaïev, a envoyé un représentant du ministère des Affaires étrangères rencontrer son homologue à Kaboul en septembre 2021 pour réaffirmer l’alliance commerciale entre les deux pays.
Si ces différents États ont souhaité renforcer des relations économiques bilatérales avec l’Afghanistan, ils sont conscients de la nécessité de faire bloc dans la région contre un régime taliban potentiellement expansionniste.
Le cas particulier des Tadjiks
Le Tadjikistan présente à l’inverse une franche hostilité à l’égard du nouveau régime taliban. Porte-parole des Tadjiks, qui représentent au moins 27 % de la population afghane selon le World Atlas et 46 % selon lui, le président Rahmon réaffirme sa singularité en conditionnant la reconnaissance du nouveau régime taliban à leur propre reconnaissance des Tadjiks d’Afghanistan. Le Tadjikistan et l’Afghanistan ont une histoire commune : la guerre civile au Tadjikistan, entre 1992 et 1996, a poussé plus de cinq cent mille réfugiés en Afghanistan, et lorsque les talibans ont pris le pouvoir en 1996, le Tadjikistan a servi de base arrière au commandant Massoud. Malgré une frontière de 1 400 kilomètres difficile à franchir, le président Emomali Rahmon redoute l’infiltration de talibans sur son territoire, et ne croit pas en leur promesse de ne pas déborder les frontières afghanes. De fait, leur présence est manifeste à la frontière tadjike-afghane. En juin 2021, les talibans se sont emparés du poste-frontière Sher Khan Bandar et ont déployé des combattants tadjiks d’Afghanistan pour « surveiller » la zone, ces derniers appartenant en fait au groupe Jamaat Ansarullah, hostile au régime d’Emomali Rahmon. Lorsque le fils du commandant Massoud, Ahmad Massoud, annonce qu’il résistera au nouveau régime taliban, le Tadjikistan est derrière lui.
Sceptique, le Tadjikistan continue de soupçonner les États-Unis de soutenir les talibans. Une théorie considère que le départ des Américains a été assorti d’une clause secrète sur leur engagement à stabiliser le territoire national, tout en continuant à mobiliser l’attention de la Chine pour affaiblir ses capacités à honorer le projet des « nouvelles routes de la soie » et perdre ainsi du temps dans le contexte de la confrontation sino-américaine. En ce qui concerne les perspectives de soutien militaire en cas d’infiltration de talibans ou djihadistes de l’État islamique-Khorassan, d’Al-Qaïda ou de tout autre groupe armé ayant trouvé refuge en Afghanistan, le Tadjikistan, bien que membre de l’Organisation du traité de sécurité collective, se trouve à la croisée des chemins. Par ailleurs, vivant largement sur le commerce de la drogue venant d’Afghanistan, le pays ne voit sans doute pas d’un bon œil l’arrivée au pouvoir du régime taliban qui promet, comme en 1996, d’être hostile à ce commerce. Enfin, le Tadjikistan prône l’établissement d’une société séculière et moderne, en rupture avec le projet taliban.
Vers une coopération régionale ?
La Russie et la Chine ont dû à leur tour se repositionner avec le retour des talibans, en prenant acte des nouvelles menaces sécuritaires aux portes de l’Asie centrale. Le sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai qui s’est tenu à Douchanbé, la capitale tadjike, du 17 au 19 septembre 2021, a constitué un véritable tournant pour ce pays pivot destiné à jouer un rôle crucial à l’heure du retour des talibans en Afghanistan, dont la Russie et la Chine se disputent les faveurs. Il s’est conclu sur l’approbation de manœuvres militaires à la frontière tadjike-afghane, dont les premières ont lieu en octobre 2021. Si ce multilatéralisme semble d’apparence renaître, la réalité est plutôt celle de la pérennité des relations bilatérales avec la Russie d’un côté, la Chine de l’autre. En octobre 2021, la Russie installait un réseau internet militaire « sécurisé » dans ses bases militaires au Tadjikistan et au Kirghizistan3. Du même coup, la Chine, déjà officieusement impliquée dans la sécurisation de la frontière tadjike-afghane, annonçait sa décision de créer une base de formation de spetsnaz tadjiks au Badakhshan, province à l’extrême nord-est de l’Afghanistan, à la frontière avec le Tadjikistan.
Si le retour des talibans au pouvoir en pleine pandémie de Covid-194 a rendu la Russie et la Chine plus que jamais impliquées dans la stratégie de sécurisation militaire de leurs voisins d’Asie centrale, auparavant assumée par la coalition américaine, il est peut-être temps pour les États d’Asie centrale de construire une doctrine commune de sécurité régionale assortie de moyens concrets. Le retour des talibans sur la scène internationale semble avoir relancé l’activité diplomatique des pays d’Asie centrale, et les pousser vers une nouvelle coopération.
Le retour des talibans sur la scène internationale semble avoir relancé l’activité diplomatique des pays d’Asie centrale.
Quant à mesurer les effets du retour des talibans sur les autres acteurs de la région, il convient de le voir au prisme des migrations de réfugiés politiques et économiques afghans, depuis le Pakistan, qui possède la plus grande frontière avec l’Afghanistan (2 670 kilomètres), et l’Iran, qui ouvre une porte vers le monde occidental, un pays qui compte déjà trois cent mille réfugiés afghans depuis la prise du pouvoir à Kaboul par les talibans, qui viennent s’ajouter aux trois millions d’Afghans déjà présents sur le territoire iranien, selon le Norwegian Refugee Council. Reste la Turquie, dont le président Recep Tayyip Erdoğan a déclaré ne pas vouloir ouvrir davantage les frontières aux Afghans, déjà préoccupé par l’accueil sur son territoire de réfugiés syriens et irakiens.
À la question de savoir si le régime taliban pourrait servir de modèle à des bouleversements politiques chez ses voisins d’Asie centrale, les plus optimistes pensent que les anciennes Républiques soviétiques résisteront, enclines à conserver une constitution laïque et un islam modéré. Les plus pessimistes considèrent comme inéluctable le fait que les groupes radicaux existant sur place, notamment au Tadjikistan et au Kirghizistan, pourraient trouver un nouveau souffle après la défaite de Daech, si ce n’est directement un modèle. Reste la question immédiate du Pakistan, alma mater des talibans et pays conservateur où l’islam politique est nettement plus vif.
- 1. Voir Denis Loctier, « Les ambitions de l’Ouzbékistan dans le transport international et l’énergie » [en ligne], Euronews, 12 novembre 2020.
- 2. Voir Eldiyar Bakirov, « Les organisations terroristes associées aux talibans peuvent entrer dans notre pays – Secrétaire du Conseil de sécurité Imankulov » [en ligne], Kloop, 12 août 2021.
- 3. Voir « Le Tadjikistan et le Kirghizistan seront couverts par l’Internet militaire », Asia-Plus, 26 octobre 2021.
- 4. Voir Didier Chaudet, « En Asie centrale, le coronavirus pourrait signer la fin de l’ère post-soviétique » [en ligne], Asialyst, 1er mai 2020. Si la pandémie pouvait signer le basculement de l’Asie centrale dans l’orbite chinoise, la situation en Afghanistan renouvelle cette interrogation en replaçant la Russie dans la compétition.