Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Leicester Square, Londres. | Photo : Luca Vavassori via Unsplash
Leicester Square, Londres. | Photo : Luca Vavassori via Unsplash
Dans le même numéro

Laïcité : lettre de Londres

En France, la laïcité se présente comme un prisme obligatoire pour aborder les questions d’identité, d’immigration ou de terrorisme. Cette posture diffère de la pratique anglaise, qui cherche plutôt à instaurer une hygiène du débat, en évitant de confondre le discours sur la laïcité avec la lutte contre le terrorisme.

De l’affaire du foulard à Creil, en 1989, au projet de loi contre le séparatisme en 2021, la laïcité française est régulièrement mobilisée contre les dangers de l’islamisme1. Elle promet une double réponse, sécuritaire et éducative, à la radicalisation religieuse qui nourrit, avec une fréquence déprimante, la violence terroriste. L’objet privilégié de la laïcité française est donc le religieux pathologique.

Durant les trois dernières décennies, la laïcité s’est imposée comme le prisme conceptuel au travers duquel les controverses sur l’identité nationale, l’immigration, la crise scolaire et le terrorisme islamiste ont été interprétées. Si certains mettent le succès de ce refrain au compte de la spécificité idéologique de la doctrine républicaine française, d’autres y voient l’ombre portée sur le discours public par le Front national depuis le début des années 1980.

L’équation entre laïcité et mobilisation nationale contre le radicalisme islamiste est aujourd’hui presque parfaite. Chaque nouvel attentat terroriste appelle sa loi de « renforcement de la laïcité » – entendue comme le contrôle, par l’État, des groupes et des individus susceptibles de radicalisation extrémiste, et comme l’injonction faite aux musulmans de respecter les principes républicains de séparation entre le politique et le religieux. Laïcité « ouverte » et laïcité « tolérante » sont dénoncées comme des compromissions coupables. C’est un soupçon légitime, si tant est que la laïcité est l’antonyme du radicalisme islamiste : qui, en effet, se revendiquerait ouvert ou tolérant vis-à-vis du terrorisme et de la radicalisation ? Cette impossibilité souligne à quel point la laïcité française a fait de la religion pathologique, de la religion dangereuse, son objet privilégié, sinon exclusif.

Dans mon pays d’adoption, le Royaume-Uni, la laïcité se décline différemment. On pense souvent, en France, que la laïcité n’existe pas en Angleterre, comme en témoigneraient son Église officiellement établie, la pompe et la cérémonie entourant l’institution monarchique, les politiques dites « multiculturalistes », la présence de la religion à l’école, ou l’absence d’une doctrine publique de secularism. Toutefois, une observation fine des pratiques institutionnelles et sociales viendrait à montrer que, sous certains aspects, le Royaume-Uni pratique bien une forme de laïcité. Le statut symbolique de l’Église anglicane n’a pas empêché une profonde sécularisation du débat public et des élites politiques et culturelles, plus profonde à bien des égards qu’en France, comme en témoigne, par exemple, la teneur des controverses sur le mariage pour tous ou sur les progrès bioéthiques. Les écoles privées religieuses ne sont pas financées par l’État, contrairement aux écoles françaises sous contrat. Et ce qui reste de la religious education dans les écoles publiques a moins pour but l’inculcation du religieux majoritaire que la diffusion d’une éthique civique de tolérance et d’inclusion. Plus généralement, la culture politique britannique est irriguée par une méfiance tenace à l’égard de toute forme de religion civile ou de doctrine officielle – incompatibles avec le projet moderne d’autonomie du politique.

Le Royaume-Uni pratique bien une forme de laïcité.

Quoi qu’il en soit de la pertinence du terme de laïcité pour décrire le régime politique britannique, une différence plus fondamentale caractérise les débats sur le religieux dans la sphère publique en France et en Grande-Bretagne. En Grande-Bretagne, la lutte contre le terrorisme religieux est, autant d’un point de vue institutionnel que sémantique, soigneusement tenue à distance de la gestion de la diversité ethnique et confessionnelle (community relations). Les attentats meurtriers qui secouent régulièrement les grandes villes du pays suscitent – tout comme en France – une forte réaction de l’opinion publique et des réponses à la fois répressives et préventives. Mais, au lieu de mettre en avant et de prendre au sérieux l’idéologie des terroristes, les autorités et les médias britanniques s’empressent généralement de saper toute la légitimité qu’ils pourraient acquérir parmi les musulmans.

Les terroristes sont symboliquement présentés, non comme les porte-drapeaux d’une cause antilaïque, mortelle pour les valeurs libérales et démocratiques – ce serait leur faire trop d’honneur, est-il communément admis –, mais comme des criminels qui ne méritent que mépris et oubli. La réponse publique aux violences terroristes, en Grande-Bretagne, reste focalisée sur la solidarité de toute la nation, citoyens musulmans compris, avec les victimes et leurs familles. La spectaculaire attaque contre le Parlement, à Westminster en 2017, a été présentée dans les médias, non pas au travers d’une dissection de l’idéologie islamiste ou de son violent rejet de la démocratie et des valeurs britanniques, mais comme un meurtre de sang-froid commis au cœur de la capitale.

Le but – implicite ou explicite – de ces réactions publiques est de décourager les copycats et les candidats au martyre, mais aussi d’éviter la contamination des community relations – les relations sociales et civiques entre citoyens d’appartenances différentes – par la folie des djihadistes, dont le vœu le plus cher est de dresser les natives européens contre les musulmans. Cette approche, que l’on peut dire du « cordon sanitaire », est certes parfois périlleuse. Elle rend difficile le contrôle par les autorités britanniques des phénomènes de radicalisation au sein de la communauté musulmane. Il n’est d’ailleurs pas sûr que la Grande-Bretagne multiculturaliste soit plus efficace dans sa politique de lutte contre la radicalisation que la France laïque.

À bien des égards, la France et la Grande-Bretagne semblent également impuissantes à juguler l’expansion de l’extrémisme islamiste, dont les causes dépassent les enjeux nationaux. Les voies de la radicalisation djihadiste en France et en Grande-Bretagne sont grosso modo les mêmes et les variantes subtiles des prétendus modèles nationaux – laïcité ou multiculturalisme – ne jouent qu’un rôle mineur dans la progression de l’islamisme. Suggérer que les ressorts du terrorisme islamiste se situent dans un déficit de laïcité – comme on le fait souvent en France – relève d’une erreur de catégorie : c’est un peu comme dire que les meurtriers en série souffrent d’une méconnaissance des règles de civilité et de politesse.

L’intérêt de l’exemple britannique n’est donc pas institutionnel ou logistique, mais sémantique. Le cloisonnement sémantique entre le discours sur la laïcité et le discours sur le terrorisme permet d’apaiser les relations intercommunautaires, en empêchant de voir en chaque musulman un islamiste potentiel, et de juguler les surenchères islamophobes et xénophobes qui nourrissent le populisme d’extrême droite – au Royaume-Uni, ces pulsions ne sont toutefois pas étouffées, mais plutôt transposées au-delà des frontières : vers l’Europe ou les immigrés. La gestion domestique du religieux par l’État – la laïcité, dirait-on en France – est centrée, non sur la religion pathologique, mais sur la religion ordinaire. N’est-ce pas là sa fonction principale ?

  • 1.Ce texte est un extrait de la préface à l’édition française du livre de Cécile Laborde, Liberalism’s Religion. À paraître : Philosophie politique de la laïcité. La religion du libéralisme, trad. Patrick Savidan, Paris, Éditions Raison publique.

Cécile Laborde

Professeur de théorie politique à l'université d’Oxford, elle a notamment publié Français, encore un effort pour être républicains ! (Seuil, 2010) et Liberalism’s Religion (Harvard, 2018).

Dans le même numéro

Une épidémie de fatigue

Les enquêtes de santé publique font état d’une épidémie de fatigue dans le contexte de la crise sanitaire. La santé mentale constitue-t-elle une « troisième vague  » ou bien est-elle une nouvelle donne sociale ? L’hypothèse suivie dans ce dossier, coordonné par Jonathan Chalier et Alain Ehrenberg, est que la santé mentale est notre attitude collective à l’égard de la contingence, dans des sociétés où l’autonomie est devenue la condition commune. L’épidémie ne provoque pas tant notre fatigue qu’elle l’accentue. Cette dernière vient en retour révéler la société dans laquelle nous vivons – et celle dans laquelle nous souhaiterions vivre. À lire aussi dans ce numéro : archives et politique du secret, la laïcité vue de Londres, l’impossible décentralisation, Michel Leiris ou la bifurcation et Marc Ferro, un historien libre.