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Dans le même numéro

Dans la vie, de Philippe Faucon

mars/avril 2008

#Divers

Impossible de trouver plus mauvais titre. Anonyme, passe-partout, interchangeable. Donc impossible à mémoriser. Le très joli film de Philippe Faucon aurait pu, avantageusement s’appeler Esther et Halima.

D’autant plus que ce ne serait pas la première fois que Philippe Faucon donnerait pour titre à l’un de ses films les noms de ses personnages. Il y eut Sabine (1992), qui commençait comme du Bresson avec un gros plan de l’héroïne (sans jeu de mots) sur le mur nu d’une Hlm et continuait comme du Zola avec le gros plan d’une seringue et la manière de s’en servir. Sabine est tantôt un film stylisé, tantôt un film naturaliste. Philippe Faucon ne choisit pas. Et cette valse-hésitation est fatale aux deux genres – dont aucun, d’ailleurs, ne convient à Faucon.

Il le comprend vite et, avec Muriel fait le désespoir de ses parents (1994), revient à son propre style, celui de son premier film, L’amour (1989). Filmé comme une chronique, avec tendresse et humour, L’amour (pas terrible non plus comme titre) racontait l’éducation sentimentale de quelques jeunes restés à Saint-Denis pendant les vacances. Sur le même ton intimiste et avec la même chaleur, Muriel fait le désespoir de ses parents décrit les apprentissages d’une très jeune fille qui se cherche, hésite, s’interroge et pressent chez elle une différence : l’homosexualité, peut-être…

Après Mes dix-sept ans (1996, pour France 2), Faucon tourne Tout n’est pas en noir, l’un des dix sketches de L’amour est à réinventer (1996, série de prévention contre le sida), et, deux ans plus tard, pour Arte, Les étrangers. C’est la fin de ses propres apprentissages.

Samia (2000), réalisé directement pour le cinéma, comme L’amour, est adapté du roman autobiographique de Soraya Nini, Ils disent que je suis une beurette2. Encore une chronique. Quelques mois de la vie de Samia, quinze ans, qui vit dans la périphérie de Marseille. Sixième d’une famille algérienne très traditionaliste, elle se rebelle contre l’autorité abusive de son frère aîné. Un beau film féministe.

Enfin, en 2002, passe sur Arte Grégoire peut mieux faire. Philippe Faucon pose sur ce cancre de Grégoire le même regard que Daniel Pennac sur tous les cancres qu’il a rencontrés dans sa carrière de prof et dont il parle si bien dans son dernier livre, magnifique, Chagrin d’école3. Réalisé pour Arte comme Sabine, Muriel et Samia, ce film n’a malheureusement pas bénéficié, comme les autres, d’une sortie en salle. C’est d’autant plus dommage que Grégoire peut mieux faire est sans doute le meilleur film de Faucon sur la difficulté d’être d’un ado.

Rapport de cause à effet ? Philippe Faucon abandonne les jeunes, les beurs et les Hlm pour tourner l’un des films les plus justes sur la guerre d’Algérie : La trahison (2005). S’il arrive si tard, c’est qu’il a fallu quarante ans à Claude Sales – journaliste pourtant – pour raconter sa douloureuse expérience4. Il en a bien fallu quarante-quatre à Mehdi Charef pour raconter son été 1962, quand il avait dix ans, en Algérie, dans un livre déchirant et flamboyant, À bras le cœur5 et un beau film Cartouches gauloises6.

La Trahison, c’est donc une histoire vraie devenue un livre (Claude Sales a seulement changé les noms), puis un film. Le jeune lieutenant Roque commande un poste isolé dans le sud-est algérien. Une trentaine d’hommes, tous appelés, dont quatre musulmans, « Français de souche nord-africaine », comme on disait alors. Taïeb sert d’interprète à Roque auprès des gens du village. Un jour, Roque est convoqué par son capitaine. Il apprend que sa mort et celle de ses hommes sont programmées pour un jour prochain : Taïeb et les trois jeunes musulmans les égorgeront dans leur sommeil. Roque ne peut y croire. Que Taïeb et ses amis rejoignent le Fln, il peut le comprendre. Qu’ils le tuent, impossible : entre Taïeb et lui une amitié est née. Pourtant les preuves sont là…

Le film, comme le livre, s’appelle La trahison. Peut-être eût-il été plus juste de mettre le mot au pluriel. Car c’est d’une triple trahison qu’il s’agit. Pour le Fln, Taïeb trahissait les siens. Pour Roque, Taïeb s’apprête à trahir l’amitié. Mais lui aussi, Roque, trahit l’amitié en ajoutant foi aux accusations portées contre Taïeb et en acceptant de le faire arrêter. Le livre sensible, sobre et juste d’un honnête homme est devenu le film sensible, sobre et juste d’un autre honnête homme.

Et voilà que l’honnête homme Faucon se penche sur un autre conflit, contemporain, celui-là : le conflit israélo-palestinien. Mais il le regarde comme il regarde toute chose, par le petit bout de la lorgnette. Il ne va pas filmer le Mur, moins encore des tirs de roquettes ou des bombardements. Il filme deux vieilles dames, Esther et Halima. Dans la vie raconte leur amitié alors que tout les sépare : l’argent, la culture et les préjugés. Esther est d’un milieu aisé, instruite et juive. Halima est d’un milieu plus modeste, illettrée et musulmane. Mais toutes les deux habitent Toulon, toutes les deux sont nées près d’Oran. Cette histoire très quotidienne a été enrichie par l’expérience personnelle de Yasmina Nini-Faucon, la femme du réalisateur.

Yasmina, dit Philippe Faucon, a été infirmière. Du fait de son travail, elle a beaucoup fréquenté les deux communautés : pour la plupart, ses patientes étaient arabes ou juives et avaient beaucoup de choses en commun, à commencer par un passé semblable en Algérie, au Maroc ou en Tunisie. Elles s’étaient retrouvées dans le sud-est de la France. Yasmina s’est occupée de plusieurs femmes qui ont nourri le personnage d’Esther. Et pour le personnage d’Halima, elle n’avait qu’à puiser autour d’elle.

Le scénario, pour l’essentiel, a été écrit en 2003. Nous en avons eu l’idée, Yasmina et moi, dans une période de tension, où nous avions l’impression que le conflit israélo-palestinien avait un impact inédit sur une partie de la communauté d’origine maghrébine en France. On sentait autour de nous des crispations plus marquées qu’auparavant, et même des replis. Les jeunes, en particulier lorsqu’ils avaient le sentiment, en France, d’être déconsidérés, pouvaient avoir tendance à s’identifier aux Palestiniens. Il y avait un climat parfois délétère. Dans le film, on est à l’été 2006, au plus fort de la tension provoquée par l’attaque israélienne à l’intérieur du Liban, contre le Hezbollah, à la suite de l’enlèvement de deux soldats israéliens7.

Nous, c’est à Sélima que nous allons nous identifier. Sélima est la fille d’Halima. Elle est infirmière à domicile et est née à Toulon. Première séquence, elle va refaire le pansement d’un vieil homme. Il la regarde longuement :

Je n’aime pas les gens comme vous – C’est quoi, les gens comme moi ? Ah, vous n’aimez pas les Arabes ? Eh bien, aujourd’hui, c’est une Arabe qui va vous faire votre soin.

Deuxième séquence : Sélima va voir un médecin, Élie (joué par Philippe Faucon, qui voulait créer un climat de complicité avec ses comédiens amateurs pour les rassurer8). Élie voulait présenter lui-même Sélima à sa mère : « Maman n’est pas d’un caractère facile. » Esther est paraplégique, clouée sur son fauteuil roulant. Sélima viendra tous les matins pour les soins et sa toilette. Entre elles, le courant passe tout de suite.

Troisième séquence : Sélima va chez ses parents faire une piqûre à son père. « Où est maman ? – Elle est allée téléphoner en Algérie. Insert sur Halima au téléphone : on comprend qu’il y a quelqu’un de malade. Elle propose de venir : « Même si c’est l’Aïd, je vais. » Le cœur avant le rite. Halima rentre chez elle, y retrouve Sélima qui lui dit qu’elle a une nouvelle patiente.

Comment elle s’appelle ? – Esther.

– Elle est juive ! Je n’aime pas ces gens.

– Elle m’a donné la clé, elle me fait confiance.

Ça va vite, très vite. Le dialogue est fait de phrases brèves, comme les séquences, qui s’enchaînent sans transition. Élie porte sa mère et l’assied dans la baignoire. Sélima lui savonne les épaules d’une main très douce et lui sourit. Il est merveilleux le sourire de Sélima. Esther lui raconte que pendant la Deuxième Guerre mondiale, quand elle était petite, à Oran, son père, qui était ingénieur, avait perdu son travail à cause des lois de Vichy contre les juifs.

De temps en temps, de la mine, on venait le chercher parce que le remplaçant n’était pas capable…

Il y a la chaleur des voix, l’accent du midi d’Esther, la voix modulée et chantante de Sélima, l’accent algérien d’Halima. Il y a de la tendresse, de la colère parfois, de la vie toujours. Et puis un jour, Esther, qui ne mâche pas ses mots, s’énerve contre sa dame de compagnie qui lui dit :

Il y a plus malheureux que vous. – Plus malheureux que moi, oui. Mais plus cruche que vous, non.

Exit la dame de compagnie. Élie est bien embêté. Sélima sauve la situation : elle propose sa mère, contente à la fois de travailler avec sa fille et de gagner l’argent de son voyage à La Mecque. Contre toute attente, c’est un coup de foudre d’amitié. Esther et Halima se ressemblent.

Ces femmes m’ont intéressé, dit Philippe Faucon, parce qu’une partie du monde leur est refusée. Elles sont parvenues à leurs âges, elles se sont consacrées à ce qui leur a été assigné, elles ont élevé leurs enfants. L’une est clouée à un fauteuil, l’autre est illettrée. Elles sont issues de milieu où leurs maris décident. Mais ce n’est pas pour cela qu’elles sont disposées à accepter que leur soit refusé ce à quoi elles aspirent9.

Quand son fils lui annonce qu’on lui propose un poste à l’hôpital de Besançon, Esther refuse d’aller dans une maison médicalisée. Et, une fois de plus, Sélima sauve la situation : Esther ira vivre quelque temps chez Halima, qui, fine mouche, obtient ce qu’elle veut de son mari.

Ce qui ne veut pas dire que tout sera facile. Il y aura des tensions. Quand Esther apprend par la télévision que des Palestiniens ont tué des enfants israéliens, elle veut partir. De son côté, Halima doit faire face à la désapprobation des voisines : « Tu vas à La Mecque avec l’argent des juifs. » On met le feu à sa boîte à lettres…

Fait de petites touches d’humour et d’émotion, ce film doit aussi beaucoup aux comédiens. Tous non professionnels, comme dans la plupart des films de Faucon. Les trois femmes, Sabrina Ben Abdallah (Sélima), Ariane Jacquot (Esther) et Zohra Mouffok (Halima), sont remarquables. Aux deux plus âgées le tournage a demandé un grand effort d’endurance.

J’ai compris, dit Philippe Faucon, que pour parvenir à mettre en œuvre toute la créativité dont je savais qu’elles pouvaient être capables, elles avaient besoin d’un climat de confiance. Et de temps, beaucoup de temps. J’ai choisi de leur donner ce temps plutôt que de vouloir tourner nécessairement l’intégralité du scénario10.

Il pourrait ajouter ce qu’il disait à propos de Samia :

Je pense (comme le disait Renoir) qu’il faut toujours privilégier l’interprète plutôt que le personnage, le concret plutôt que l’abstrait et la vie plutôt que l’idée de la vie11.

Alors sa mise en scène est invisible – ce qui est le plus beau compliment qu’on puisse faire à une mise en scène. La caméra est entièrement au service des comédiens. Peu de mouvements d’appareil. Des plans rapprochés. C’est la modestie du metteur en scène qui donne sa grandeur à ce cinéma intimiste.

Discrètement, Philippe Faucon est en train de construire une œuvre qui en dira peut-être beaucoup plus sur notre temps aux historiens et aux sociologues du futur que bien des fresques à grand spectacle et même des documentaires. Philippe Faucon ne s’intéresse qu’à l’individu, ne croit qu’en l’individu.

Dans la vie n’est pas la métaphore d’une solution possible au conflit israélo-palestinien. C’est la solution. Faucon semble dire que rien ne pourra jamais être résolu par la seule (et hypothétique) bonne volonté des gouvernements, mais par celle de chacun, à son modeste niveau, dans sa vie quotidienne. Ce que disait aussi, mais sur le mode burlesque, La visite de la fanfare, de l’Israélien Eran Kolirin.

Vœux pieux ? Sans doute. Folle espérance ? Mais il ne s’est jamais rien fait de grand sans « la petite fille Espérance », comme disait Péguy. Référence imprudente : qu’elle n’aille surtout pas tirer l’œuvre de Faucon vers le catholicisme. Ou alors rendons au mot son vrai sens : universel.

Car Philippe Faucon se moque éperdument des étiquettes. Que ses personnages soient chrétien, musulman, juif, agnostique ou athée, peu lui importe. L’essentiel est ailleurs. L’essentiel porte un beau nom : l’humanisme.

  • 1.

    Dans la vie (1 h 13), film français de Philippe Faucon, avec Sabrina Ben Abdallah (Sélima), Ariane Jacquot (Esther) et Zohra Mouffok (Halima), Hocine Nini (Ali). Sortie : 12 mars 2008.

  • 2.

    Soraya Nini, Ils disent que je suis une beurette, Paris, Fixot, 1993.

  • 3.

    Daniel Pennac, Chagrin d’école, Paris, Gallimard, 2007.

  • 4.

    Claude Sales, la Trahison, Paris, Le Seuil, 1999.

  • 5.

    Mehdi Charef, À bras le cœur, Paris, Mercure de France, 2006.

  • 6.

    Voir Esprit, août-septembre 2007.

  • 7.

    Citation extraite du dossier de presse.

  • 8.

    Emmanuel Mouret joue dans tous ses films pour la même raison. Voir « Un baiser s’il vous plaît », Esprit, janvier 2008.

  • 9.

    Citation extraite du dossier de presse.

  • 10.

    Citation extraite du dossier de presse.

  • 11.

    Citation extraite du dossier de presse de Samia.