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Queen of Montreuil, de Solveig Anspach

mars/avril 2013

Grâce à son taux exceptionnel d’humidité, la terre de Montreuil est particulièrement favorable à la culture du chanvre indien. Autrement dit du shit. Voici l’une des informations intéressantes que nous donne le nouveau film de Solveig Anspach : Queen of Montreuil.

Solveig Anspach… Son nom est moins connu que celui de Tarantino et consorts, mais ceux qui ont vu Haut les cœurs1, ne l’ont sûrement pas oublié. Pas plus que les heureux spectateurs de Back Soon (2007) n’ont pu oublier cette odyssée loufoque en Islande, son pays d’origine. Car Solveig Anspach est née sur cette terre volcanique, d’une mère islandaise et d’un père américain. Elle a fait ses études à Paris, dans une école allemande. Et l’on dirait que de tous ces pays elle n’a pris que le meilleur.

Diplômée de la Femis (qui venait de remplacer l’Idhec) en 1989, Solveig Anspach s’offre ensuite la meilleure des formations : pendant dix ans, elle ne tourne que des documentaires. Une façon d’apprendre à filmer la vie. Cette vie qu’elle aime passionnément et qui va être l’unique sujet de ses films, même du premier, Haut les cœurs, où l’on voit une femme, Emma (Karin Viard), enceinte de cinq mois, refuser d’avorter alors qu’on lui découvre un cancer du sein. Elle veut tout sauver, Emma. Sa vie et celle du bébé. Tout ou rien. Solveig Anspach a ?réussi à faire de cette histoire – la sienne – une comédie. Dramatique, certes, mais comédie tout de même, ce qui est la marque d’un sacré talent et d’une sacrée vitalité.

Ce talent et cette vitalité, on les retrouve intacts, deux ans plus tard, dans Made in the Usa, documentaire d’une heure quarante-cinq que Solveig Anspach a ?tourné au Texas, après l’exécution d’un « coupable idéal » : un Noir au casier judiciaire déjà chargé, accusé d’un meurtre. Solveig Anspach et une journaliste américaine ne cherchent pas à prouver l’innocence possible, voire probable, du condamné. Le film est un réquisitoire contre l’iniquité foncière de la peine de mort.

En 2003, retour aux sources. Stormy Weather raconte l’étrange aventure de Cora (Élodie Bouchez), une jeune psychiatre qui s’est attachée à une malade mutique, inconnue. Quand elle est enfin identifiée et rapatriée, Cora va rejoindre Loa dans une petite île d’Islande, Vestmannaeyjar, celle-là même où est née Solveig Anspach.

Film étrange où Cora, qui veut à toute force que Loa soit à nouveau hospitalisée, finira par comprendre que, dans cette petite île de pêcheurs battue par les vents, Loa est parfaitement intégrée au milieu des siens qui l’aiment. Et que là est leur bonheur à tous.

2007 : nouveau retour au pays natal. Anspach tourne à Reykjavik Back Soon, où la plupart d’entre nous vont découvrir cette chose étrange, revigorante, magique qu’est l’humour islandais. À ne pas confondre avec l’humour norvégien, dont nous avons eu un aperçu avec la Nouvelle Vie de monsieur Horten, de Bent Hamer, en 2008, ni avec l’humour finlandais du grand Aki Kaurismäki, dont tous les films nous enchantent (le dernier en date, Le Havre, est sorti en décembre 2011).

Non, l’humour islandais est exactement ce que l’on est en droit d’attendre d’un pays où, à une heure du matin, début juillet, quand le soleil vient de disparaître à l’ouest et que le ciel s’embrase des couleurs du couchant, en même temps, l’est s’illumine : le soleil va reparaître. Un pays où dans les déserts de lave – on imagine ainsi la naissance du monde – poussent partout de petites fleurs mauves. Bref, un pays où tout est possible puisque les contraires coexistent.

À la sortie de Back Soon, Solveig Anspach disait :

J’ai quelque chose de viscéral avec ce pays. C’est fort, beau et violent, tellement c’est écrasant. Du coup, les gens sont comme ça aussi. Ils sont déchaînés, excessifs, maniaco-dépressifs. Il y a énormément d’alcoolisme et de suicides en Islande. Les Islandais parlent peu, ils écrivent, ils chantent, sont dans l’action, ils plongent comme s’ils plongeaient dans la mer.

Normal pour les habitants d’un pays où les glaciers tombent directement dans la mer.

L’héroïne de Back Soon est jouée par une célébrité locale, Didda Jónsdóttir, qui incarnait Loa dans Stormy Weather. Elle est connue en Islande comme musicienne et poétesse érotique. Pour gagner sa vie – n’oubliez pas qu’en Islande, tout est possible – elle était, à l’époque… éboueuse.

Dans Back Soon, Didda Jónsdóttir tient le rôle d’une certaine Anna, qui pratique un commerce d’un genre un peu spécial : sa cuisine lui tenant lieu de boutique, elle vend des joints comme d’autres des cigarettes. Quand commence le film, on voit Anna accrocher un écriteau à la porte de sa maison : Skrapp ut (« Je reviens bientôt »). Ce sera deux jours plus tard, deux jours que nous raconte le film. Anna monte dans la voiture de son frère qui l’emmène rencontrer un acheteur pour son commerce. Ce qu’elle vend, c’est le portable sur lequel ses clients passent leurs commandes.

Malheureusement pour elle et heureusement pour nous, une oie avale le portable. Et c’est parti pour un drôle de road movie fait de rencontres insolites. Durant ce temps, les clients, peu à peu, envahissent la cuisine d’Anna et chantent pour passer le temps…

Retour en France où Solveig Anspach tourne, en 2010, un téléfilm, Louise Michel la rebelle (un sujet pour elle) avec une actrice aussi forte, aussi généreuse, aussi amoureuse de la vie que Karin Viard : Sylvie Testud. Mais l’Islande commençant sans doute à lui manquer – à nous aussi – et ne pouvant sans doute, crise oblige, envisager un nouveau tournage là-bas, elle décide de faire venir l’Islande à Paris ou, plus exactement, à Montreuil, où elle habite.

Ce film sur l’amitié, au budget réduit et qui n’a pu être tourné que grâce à l’amitié, est un vrai bonheur. Comme avant lui Toutes nos envies, de Philippe Lioret, et les Neiges du Kilimandjaro, de Robert Guédiguian2, il nous ramène à l’essentiel en nous rappelant que tout est à réinventer et que l’amitié est la source de tout.

Lors de l’écriture et du tournage de Back Soon, dit Solveig Anspach, j’ai eu énormément de plaisir à travailler avec des acteurs et des non-acteurs une histoire un peu folle, où je m’étais fixé comme but de travailler avec un scénario construit, mais qui me laisserait des fenêtres ouvertes à l’improvisation et aux accidents du réel. Le plaisir s’est prolongé lorsque je me suis rendu compte que les gens qui sont allés voir le film s’étaient sentis bien durant ce voyage et en étaient ressortis avec beaucoup d’énergie.

Cette énergie islandaise, j’ai eu envie de la ramener dans mon quartier, à Montreuil, et de construire avec Jean-Luc Gaget, mon co -scénariste, une sorte de suite possible à Back Soon. La couleur du film serait la même, certains des acteurs aussi, les Islandais, auxquels viendraient s’ajouter des acteurs et non-acteurs français.

J’ai pris goût à faire sourire les gens, il m’a fallu du temps et plusieurs films depuis Haut les cœurs. Mais il y a là pour moi un véritable enjeu, quelque chose de peut-être un peu bête, mais qui est de l’ordre du bonheur : transmettre aux spectateurs de la joie.

Autrement dit, Solveig Anspach ressemble à certains personnages de ses films qui témoignent d’un amour fou de la vie et du désir plus fou encore de faire partager aux autres cet amour. Souvenez-vous, dans Back Soon, de cette petite Anglaise (Joy Doyle) à qui Dieu parlait en direct et qui s’escrimait à rendre le goût de la vie à un suicidaire. Ici, c’est Didda Jónsdóttir, reprenant ce rôle d’Anna qui est si proche d’elle, qui va aider une jeune femme, Agathe (épatante Florence Loiret Caille), à faire son travail de deuil.

Leur rencontre a lieu à la douane d’un aéroport parisien. Anna et son fils Úlfur (Úlfur Ægisson) réclament une valise perdue, qui contient ce qu’elle a de plus précieux : sa robe de mariée. « Elle est rose, dit-elle, comme si cette information pouvait intéresser la douanière. Quand on ouvre la valise, elle vous saute à la figure. » Agathe, elle, serre sur son cœur l’urne qui contient les cendres de son mari, mort dans un accident durant leurs vacances.

Parce qu’ils sont islandais et qu’elle a fait naguère, en Islande, un séjour inoubliable, Agathe sympathise avec Anna et son fils qui reviennent d’un voyage lointain et que la faillite de la compagnie aérienne islandaise a laissés en rade à Paris. Sympathie réciproque. Quand elle arrive chez elle, à Montreuil, Agathe trouve ses nouveaux amis devant sa porte. Ils l’avaient entendue donner son adresse à la douanière et l’y avaient précédée. « Nous ne savions pas où dormir », disent-ils simplement.

Le 8 de la rue de la Fraternité – le beau nom et bien choisi3 ! – est une minuscule cité de rêve, pleine de fleurs, de petits escaliers imbriqués les uns dans les autres, où les maisonnettes ont l’air de se chevaucher, bref, où il fait bon vivre. À l’arrivée d’Agathe, tous les voisins se précipitent et la serrent dans leurs bras, aussi fort qu’elle-même serre toujours son urne. Interloqués, les Islandais contemplent ces mœurs étranges. « Ce doit être très français », murmure Úlfur à Anna.

Et alors, direz-vous ? Alors Anna va découvrir les beautés cachées de Montreuil. Elle grimpe au sommet d’une grue et s’émerveille de voir au loin la tour Montparnasse qu’elle prend pour l’« Eiffel tower ». Elle fait la connaissance d’un gentil grutier (Samir Guesmi) et deviendra, un temps, grutière. Il faut la voir faire doucement pivoter la grue « comme une balade en forêt », dit-elle. Úlfur, lui, s’égare dans les sous-sols du zoo de Vincennes, le temps de se lier d’amitié avec une otarie neurasthénique, parce que sa famille l’a abandonnée. Agathe va faire engager Úlfur dans une laverie conviviale, que le responsable, un type très sympa, vient de doter d’internet et d’où l’on peut skyper avec le monde entier. Ce qui va se révéler utile.

Mais il y a plus urgent : aider Agathe à faire son travail de deuil, afin qu’elle puisse, au plus vite, reprendre son métier. Elle est cinéaste (oui, comme Solveig Anspach) et son producteur – c’est mauvais signe – lui conseille de se reposer. Tout le monde s’y met : les voisins copains et les Islandais. Anna lui cite un proverbe islandais (vrai ou faux ?) : « Quand une femme aura surmonté la mort de son mari, elle sera reine. »

Un voisin, un certain Caruso, ne semble pas laisser Agathe indifférente. N’ont-ils pas eu, d’ailleurs, il y a quelques années, une petite aventure ? Caruso, personnage magnifique, d’une incroyable délicatesse, offre à Agathe un cadeau insolite qui la ravit : son arbre généalogique. Du coup, la voilà qui rêve : l’oncle de Paimpol n’aurait-il pas eu une aventure avec la grand-mère d’Anna ? Jadis, au temps de Pierre Loti et des pêcheurs d’Islande. Du coup, Anna et elle seraient cousines…

Des liens, qu’ils soient familiaux ou amicaux, qu’importe ! Comme les escaliers s’enchevêtrent au 8 de la rue de la Fraternité, nos vies n’existent que dans le partage. C’est ce que raconte ce film, comme tous les autres de Solveig Anspach – mieux encore que tous les autres.

Mieux encore ? Je sais que je vais faire hurler certains, mais je le crois. Précisément parce que c’est un film fauché, un peu bancal, allusif, foutraque. Oui, tout cela à la fois. Mais pour toutes ces raisons, c’est un film qui exige notre participation.

Quand un film est fermé, bouclé, parfait, comme ces grandes machines américaines – ou copies d’américaines – si à la mode, ces temps-ci, il n’y a plus de place pour le spectateur. Ici, nous sommes co auteurs. Et si nous nous y refusons, autant quitter la salle, comme l’ont fait deux spectateurs, à la séance où j’étais. Tandis que tous les autres arboraient ce sourire béat, un peu idiot, qui est celui de la jubilation. Nous n’étions plus spectateurs, mais acteurs. Nous n’étions plus seuls devant un écran, nous étions entrés dans l’écran et devenus les copains des copains.

Aider Agathe à faire son deuil était devenu notre seul souci. Il faut dire qu’un hasard providentiel va l’y aider. L’arrivée d’une ravissante jeune fille (Sophie Quinton, qui fut en 2010 l’adorable Marilyn de Poupoupidou, le polar déjanté de Gérald Hustache-Mathieu). Elle n’a qu’une scène : un long monologue, irrésistible, qu’Agathe écoute médusée et nous hilares. Et puis… Et puis il y a tant d’instants merveilleux. Comme cette séquence où Anna, penchée sur sa grue, vient de voir, à la lorgnette, à travers une fenêtre lointaine… sa robe de mariée. Elle dégringole de la grue et court, court dans les rues, casque rouge sur la tête, vêtue de rouge, avec une petite veste bleue, tel un personnage de conte de fées.

Le clou, bien sûr, c’est la fin… que je ne raconterai pas. Elle se passe au bord de la mer, en Normandie, bien sûr. Tous les amis sont là. L’otarie va sans doute pouvoir retrouver sa famille. Les cendres du mari vont, paraît-il, se réincarner… En tout cas, Agathe a enfin fait son deuil. La voilà « Queen of Montreuil ». Et Anna voit surgir de la mer… non, je ne vous le dirai pas.

Jacques Demy le disait bien : « De la mer, tout peut venir. »

  • *.

    Queen of Montreuil (1 h 27), film français de Solveig Anspach. Avec Florence Loiret Caille, Didda Jónsdóttir, Úlfur Ægisson, Éric Caruso, Samir Guesmi, Alexandre Steiger, Sophie Quinton. Sortie : 20 mars 2013.

  • 1.

    Voir l’article de l’auteur dans Esprit, novembre 1999.

  • 2.

    Voir l’article de l’auteur dans Esprit, novembre 2011.

  • 3.

    Solveig Anspach n’allait tout de même pas nous donner sa véritable adresse. Nous y serions déjà – moi la première – en quête d’un studio à louer.

Claude-Marie Trémois

Romancière et rédactrice en chef cinéma àTélérama de 1951 à 1995, Claude-Marie Trémois a été critique cinéma à la revue Esprit de 1998 à 2015.

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