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Après le colbertisme, quelle politique industrielle ? Dialogue

Le modèle des grands projets portés par un État opérateur, qui a si bien fonctionné entre 1945 et 1974, n’est plus d’actualité, mais il n’a jamais été remplacé. Après des années de réformes et de créations de nouveaux outils de pilotage et de stratégie, il faut cesser le saupoudrage, et faire des choix clairs.

Esprit – La question industrielle est aujourd’hui revenue sur le devant de la scène politique, comme si l’on avait parlé un peu tôt de société postindustrielle1. À cet égard, la différence entre la France et l’Allemagne est sensible. Si les Allemands ont construit un consensus global autour de la stratégie du pays, en France, cette stratégie n’est pas claire, et, qui plus est, elle s’incarne dans l’État plutôt que dans la nation tout entière. Est-il possible d’arriver à un consensus sur une stratégie économique nationale qui aille au-delà du seul État ?

Elie Cohen – Le consensus national, du moins sur le plan industriel, a existé par le passé. La question n’est donc pas s’il est possible, mais pourquoi il n’existe plus. Entre 1945 et 1974, en effet, le modèle industriel était fondé sur l’idée que la France devait trouver le chemin de la souveraineté industrielle, et que ce chemin passait par la maîtrise des grandes technologies. La France devait être autonome dans les domaines de l’énergie, des télécommunications, de l’aéronautique… Il fallait donc construire un modèle articulé autour du développement de la recherche publique, qui opérerait ensuite un transfert de compétences vers les grands champions nationaux, qui répondraient aux commandes publiques et recevraient des aides pour se développer au niveau international.

Ce modèle a fait l’objet d’un consensus étonnant, aussi bien de la part de gouvernements de couleurs politiques différentes que des syndicats. Pour la Cgt, il était l’expression d’un État rationnel, équitable, porteur du progrès. Quant aux grands patrons, il leur permettait de former des groupes industriels, grâce aux commandes publiques et aux préfinancements qu’ils obtenaient des entreprises publiques. C’est ce que j’ai appelé le « colbertisme high tech2 », dans lequel les élites publiques circulent entre l’État, les entreprises, les laboratoires de recherche et les autorités de tutelle, donnant ainsi une unité aux projets. Le système universitaire, de recherche et des grandes écoles convient parfaitement à ce modèle. Les universités fournissent une armée de cadres moyens nécessaires à la conduite des projets, les grands laboratoires (Cnet pour les télécommunications, Cea pour le nucléaire) y travaillent directement, et les grands corps pilotent. Or, à la fin des années 1970, ce système s’est délité, on en a perdu la maîtrise, et on a passé un temps considérable à essayer de trouver un nouveau modèle, en vain. Pourquoi ?

D’une part, le modèle du colbertisme high tech, ayant réussi, avait également atteint ses limites. Le rattrapage lancé dans l’après-guerre était achevé, et l’on n’a pas trouvé de grands projets alternatifs à ceux (télécommunications, nucléaire…) que l’on avait menés à bien. Il y a eu des tentatives (le câble, le satellite…), mais qui n’avaient pas la même ampleur. Le modèle même du grand projet, à partir du moment où l’on n’est plus dans une logique de rattrapage mais d’innovation à la frontière technologique (où il s’agit d’inventer de nouvelles solutions, de nouveaux modes d’organisation), cesse de fonctionner. Si nos institutions sont performantes lorsqu’il s’agit de concevoir un plan, de le mettre en œuvre, elles ont bien plus de difficultés à animer un tissu industriel diffus, à faire travailler ensemble des petites entreprises, des universités et des laboratoires ; cela ne ressort pas, disons, du « génie national ».

D’autre part, un choix a été fait, au début des années 1980, celui du marché unique européen, qui a entraîné la fin de la préférence nationale dans le domaine des commandes publiques, et la rupture des liens entre fournisseur, équipementier et exploitant.

Enfin, avec la mondialisation, le chantier des grandes entreprises s’est trouvé étendu à la planète entière, dans un contexte de marché national saturé. La survie passait alors par une stratégie agressive de conquête internationale, dont une des conséquences a été la délocalisation massive de certains emplois.

À partir de ces trois facteurs (innovation à la frontière technologique, insertion dans un marché commun, mondialisation), on aurait pu inventer un nouveau modèle ; ça n’a pas été fait. Les évolutions macroéconomiques, pourtant, ne vont, en l’absence de stratégie, qu’accélérer la désindustrialisation, qui a déjà été très violente entre 1979 et 1985 et qui a repris fortement ces dix dernières années.

Un diagnostic partagé

François Chérèque – L’une des difficultés est que le débat est posé presque uniquement au niveau national, alors qu’il devrait l’être au niveau européen, ce qui réduit sa pertinence. La manière dont le politique pose le débat, c’est la sortie de crise, ce qui est fort réducteur, car on a alors l’impression qu’une fois la crise terminée, on en reviendra à la situation précédente. Or, ce ne sera pas le cas. Dès lors, le sujet n’est pas comment sortir de la crise, mais comment s’adapter aux mutations en cours. De même, le débat portant sur le statut de l’État (opérateur ou stratège) est obsolète, car on ne peut plus imaginer, au vu du contexte économique, mais aussi mondial, un État opérateur, au sens où on l’entendait, justement, à l’époque des grands projets.

Quant à l’État stratège, il faut se demander comment il peut l’être dans le cadre de la mondialisation et du développement durable. Quels vont être les produits de demain ? Sur quel niveau de gamme la France doit-elle se positionner ? Avec quel impact sur nos choix de formation professionnelle ? Comment développer notre tissu de Pme et de Pmi ? Toutes ces questions sont finalement assez peu abordées, ou bien pas de manière cohérente entre elles. L’État doit-il simplement se contenter d’être le promoteur de la « marque France » ? Actuellement, c’est un peu le cas, et c’est insuffisant. Il faut aussi se poser les questions des comparaisons internationales en particulier au niveau européen, envisager les mutations du marché du travail dans le sens d’une meilleure harmonisation.

E. Cohen – Au cours des dix dernières années, on a vu progressivement émerger un diagnostic partagé sur un certain nombre de ces points, qui s’est incarné très récemment dans le rapport Gallois. La France est le pays industriel qui a le plus décliné (c’est le 15e pays sur les 17 de la zone euro en matière de part de l’industrie dans la richesse nationale), au moment même où l’Allemagne améliorait ses positions. On a donc un écart croissant entre une Europe du Nord de plus en plus industrielle et une Europe du Sud qui s’est tournée vers les services et a accumulé les déficits. Et de ce point de vue, la France est au Sud…

Ce diagnostic étant posé, on a assisté à une divergence sur l’analyse des causes. Pour la droite, le problème réside dans la compétitivité coût (le coût du travail). Pour la gauche, il faut se concentrer sur la compétitivité hors coût (le patronat n’a pas développé la recherche, n’a pas opéré de montée en gamme…). Or, il faut travailler sur ces deux dimensions : lorsque l’on constate un effondrement des marges des entreprises, comment peut-on vouloir qu’elles investissent massivement ? Le drame de la France, c’est qu’elle n’a pas les coûts de sa spécialisation, ou qu’elle n’a pas la spécialisation correspondant à ses coûts. Si l’on décide que l’on reste spécialisé dans la moyenne gamme, il faut baisser le coût du travail par un choc de compétitivité. Si, au contraire, on estime que c’est notre spécialisation qui est inadaptée, et que l’on veut monter en gamme, alors il faut améliorer le système de formation, de recherche, d’innovation, ce qui ne peut se faire qu’à moyen et long terme, à travers un pacte de compétitivité.

Le rapport Gallois3 a eu le mérite de dire clairement qu’il fallait faire les deux, et rapidement. Il est nécessaire d’ouvrir les grands chantiers de la protection sociale, de la fiscalité et du marché du travail, tout en lançant des réformes de long terme sur l’éducation, la recherche, le mode de financement des entreprises… Le diagnostic a été établi, et la direction donnée. Néanmoins, les contraintes de l’agenda politique et les difficultés conjoncturelles ont conduit le gouvernement à prendre jusqu’ici des mesures contradictoires.

F. Chérèque – Lorsque l’on se place du point de vue européen, il ne s’agit pas de faire une opposition entre les États interventionnistes et les États « libéraux ». L’État allemand est très interventionniste, mais lorsqu’il fait des grands choix stratégiques, il s’appuie sur un consensus national. Prenons l’exemple du nucléaire : l’État allemand décide de sortir du nucléaire, les grandes entreprises lui emboîtent le pas et investissent dans les énergies renouvelables. C’est le cas de Siemens qui a les fonds propres suffisants pour faire ce choix sans compromettre sa survie.

De même, en ce qui concerne le coût du travail. Lorsque le chancelier Schröder (social-démocrate) a conduit les réformes Hartz4, la réaction syndicale n’a pas été massive, car des négociations avaient déjà eu lieu, au sein des entreprises, aboutissant souvent à un consensus syndical. Il s’agit là d’une forme de réalisme non dit, pas toujours assumé à l’extérieur. L’une des grandes différences, par exemple, entre la France et l’Allemagne, est le Smic, qui n’existe pas outre-Rhin. Pour une raison simple, à savoir que, compte tenu de la différence démographique entre les deux pays, la plupart des emplois sous-qualifiés, notamment dans le secteur des services, sont occupés en Allemagne par des personnes migrantes (et notamment des Turcs), dont le fait qu’elles soient mal payées n’a guère ému, dans un premier temps, les syndicats allemands. Actuellement, ce consensus inavoué est remis en question, car il ne s’agit plus de migrants de première, mais de deuxième ou troisième génération, nés en Allemagne, et mieux intégrés à la société. Cela dit, le consensus autour de la mise en place éventuelle d’un Smic le situerait environ 20 % en dessous du Smic français, compétitivité oblige !

La relation État/entreprises

Se pose également la question des interlocuteurs de l’État. Du côté des acteurs économiques, ce sont surtout les responsables des grands groupes qui ont l’oreille des décideurs publics, or ceux-ci sont maintenant internationalisés. L’ancrage territorial fait-il encore sens pour eux ? On le voit bien aujourd’hui, se pose de manière récurrente la question du « produire en France », et le débat fait rage sur le statut actuel de ceux qui étaient naguère des « champions nationaux ». Et que devient le reste du tissu économique, les Tpe et Pme ? Il est mal représenté, faiblement organisé : une stratégie publique fait-elle sens pour lui ?

E. Cohen – Prenons l’exemple de l’industrie automobile. Au cours des dix dernières années, en matière de réformes du marché du travail, la France et l’Allemagne ont pris des décisions diamétralement opposées. Pour dire les choses brutalement, en Allemagne, il y a eu les réformes Hartz, en France, les 35 heures. Résultat : la France a perdu dix points de compétitivité coût par rapport à l’Allemagne. Avant, les voitures allemandes avaient une réputation de meilleure qualité, mais les voitures françaises étaient moins chères. Aujourd’hui, la réputation allemande demeure, mais les prix sont les mêmes.

Volkswagen, par exemple, a modernisé son outil de production et retravaillé sa chaîne de valeur en délocalisant certains segments de la fabrication de ses véhicules, tout en maintenant les activités d’assemblage sur le sol allemand. Volkswagen n’a pas connu de dégradation de sa compétitivité coût, ce qui a permis un travail d’amélioration de la qualité. L’entreprise (dont le Land de Basse Saxe est actionnaire à hauteur de 20 %) a également investi massivement dans les pays émergents (Chine, Brésil). La fortune actuelle de Volkswagen est le fruit de cette triple évolution.

En France, en revanche, il y a eu un choc négatif de compétitivité. La fiscalité y est lourde, et peu incitative, notamment parce qu’elle porte plus qu’ailleurs sur le cycle de production. À titre d’exemple, la taxe professionnelle est prélevée en Allemagne sur les résultats, ce qui n’est pas le cas en France. Qui plus est, la France a du mal à nouer des compromis sociaux en temps de crise, et à promouvoir les intérêts de son industrie au niveau européen, ce que font très bien les commissaires allemands à Bruxelles.

F. Chérèque – Le patronat français est contradictoire dans ses demandes vis-à-vis de l’État, lui reprochant d’être trop interventionniste tout en lui demandant de plus en plus d’aides. Tant que l’on n’aura pas réglé le problème du financement de la protection sociale en distinguant ce qui revient au travail (le contributif) et ce qui revient à l’impôt (la solidarité), il y aura ambiguïté. La gauche, qui a inventé la Csg (contribution sociale généralisée) dans les années 1990, a un devoir d’agir de nouveau sur ce sujet en allant au bout de la logique pour plus de justice et plus de compétitivité. Pour cela, il faudra oser s’attaquer à une vraie réforme fiscale.

Or, en faisant le choix de la baisse du coût du travail, on favorise la déqualification, le bas de gamme ; on organise un système qui tire la production vers le bas.

E. Cohen – Il y a également en France un problème de taille des entreprises, dans leur capacité d’investissement. En ce qui concerne les très grandes entreprises, il n’y a guère de différence entre la France et l’Allemagne. En revanche, plus l’on descend en taille, plus les différences sont grandes. Le taux d’autofinancement des entreprises allemandes est de 120 % ; en France, il est de 68 %, ce qui signifie concrètement que pour investir, une entreprise doit systématiquement s’endetter. C’est ce qui explique la difficulté à monter en gamme : les coûts continuent à progresser, nous nous retrouvons enfermés dans notre spécialisation, sans pouvoir répondre à la demande pour le haut de gamme.

Dans le domaine de l’automobile, Louis Schweitzer, l’ancien président de Renault, a compris qu’il ne pouvait plus produire en France, les coûts français ne pouvant être supportés qu’en cas de montée en gamme. Il a donc développé des modèles low cost (à travers la marque Dacia), fabriqués dans des usines à l’étranger, et s’est associé à un japonais (Nissan) bien implanté aux États-Unis pour couvrir les demandes de haute gamme. Peugeot, à l’inverse, qui a fait le choix de rester en France, est aujourd’hui en plus grande difficulté que son concurrent.

F. Chérèque – Le choix de Renault n’était cependant pas le seul possible. Comme vous l’avez dit, Volkswagen est resté sur du haut de gamme, mais en délocalisant uniquement une partie du processus de fabrication. Cette solution a permis à certains salariés des pays d’Europe de l’Est d’accéder à des emplois stables et mieux rémunérés (par rapport aux moyennes nationales) tout en maintenant les emplois hautement qualifiés en Allemagne.

Les deux atouts dont bénéficie aujourd’hui le pays sont, d’une part, les accords compétitivité emploi qui ont été passés il y a dix ans, et qui ont permis aux salariés, après avoir consenti des sacrifices importants, de profiter du retour de la croissance (les salariés de Volkswagen ont ainsi été payés 14 ou 15 mois en 2011, alors qu’ils étaient descendus jusqu’à 32 heures avec baisse des salaires). D’autre part, le chômage partiel, domaine dans lequel l’Allemagne a dépensé dix fois plus que la France en 2008-2009, tout en réussissant une baisse du chômage sur la période, tandis qu’en France, on détruisait des emplois massivement. Il n’est donc pas juste de dire, dans le débat sur les relations entre État et entreprises, qu’on aurait d’un côté un modèle libéral, de l’autre un modèle étatiste. Il s’agit simplement de deux formes différentes d’interventionnisme.

E. Cohen – Cela se traduit également dans le niveau d’ouverture des deux économies, qui se calcule en mesurant le total des importations et des exportations, rapporté au Pib du pays. Il y a dix ans, la France et l’Allemagne avaient le même niveau d’ouverture. Aujourd’hui, les Allemands ont gagné vingt points ; ils exportent et importent beaucoup plus qu’auparavant, là où la France a semblé se figer, se pétrifier face à la mondialisation.

En ce qui concerne le lien entre l’État et les entreprises, la France est, depuis les années 1960, une économie duale, dans laquelle les grands groupes et les Pme ont des rapports tendus, et où peinent à émerger des entreprises de taille intermédiaire. Ce constat est connu, établi ; depuis vingt ans, d’ailleurs, les gouvernements français ont désespérément tenté d’inventer une politique plus tournée vers l’innovation et les Pme, moins mécaniquement alignée sur les intérêts des grandes entreprises. Ils ont suivi les recommandations des économistes, qui allaient souvent dans des directions différentes : se lancer dans de grands projets à l’échelle européenne, créer des pôles de compétitivité de petites entreprises innovantes (au départ, sept pôles auraient dû être créés, il y en a eu finalement soixante et onze, avec le même budget…), apporter une aide financière aux Pme (ce qui a mené à la création d’Oséo), transformer les structures institutionnelles pour les adapter à l’économie de l’innovation. Le problème, c’est que le pouvoir politique aurait dû choisir une stratégie et y mettre les moyens nécessaires, au lieu de quoi, il a tout fait en même temps, se condamnant au saupoudrage.

F. Chérèque – La question de la relation entre les entreprises est en effet primordiale, c’est celle des filières professionnelles, qui fonctionnent actuellement sur le mode du « chacun pour soi ». À titre d’exemple, on débat actuellement beaucoup des questions de rénovation énergétique des bâtiments, dans le contexte de l’économie verte et du développement durable. Or, il n’y a pas de politique globale sur ces questions, ni de passerelles entre des grandes entreprises comme Saint-Gobain ou Schneider Electric, les groupes de Btp et le réseau de Pme et d’artisans du bâtiment, actuellement en difficulté. Outre les différences de taille, ces entreprises n’appartiennent pas aux mêmes branches professionnelles (bâtiment, chimie, énergie…) et ne parviennent pas à mutualiser leurs moyens pour faire de la formation et de la coopération. Il en va de même pour les politiques d’investissement. Le dialogue social, l’anticipation, sont peu présents. Il faudrait repenser les délimitations des branches ; le précédent gouvernement avait abordé la question à travers une conférence nationale sur l’industrie, mais sans la faire aboutir. En termes d’efficacité, on est là au cœur du problème.

Quel nouveau modèle d’intervention publique ?

On assiste donc peut-être moins à un désengagement qu’à un manque de stratégie de la part de l’État. Peut-on imaginer un nouveau modèle d’intervention publique positive ? Une sorte de colbertisme de l’âge de la mondialisation ?

E. Cohen – Le modèle colbertiste est un modèle daté ; il a fonctionné dans le contexte de l’après-guerre, d’une économie de rattrapage et de consensus sociaux et politiques. Ces conditions ne sont plus réunies aujourd’hui, il faut donc trouver une nouvelle architecture entre les données de la situation économique, la politique macroéconomique et la politique sectorielle. On ne peut pas à la fois vouloir le marché unique, l’euro et la mondialisation et croire que l’État peut réguler finement des ouvertures et des fermetures de sites sur le territoire national.

Le modèle français de 1945-1974 était plein de déséquilibres, mais ceux-ci se réglaient par des dévaluations périodiques, qui régulaient les tensions inflationnistes ; or, la dévaluation est aujourd’hui interdite. De même, lorsqu’il fallait mettre en œuvre une reconversion industrielle massive, l’État décidait volontairement d’attribuer tel site à telle entreprise en lui donnant les moyens nécessaires. Là encore, ce n’est plus envisageable aujourd’hui : on l’a bien vu avec Peugeot, que l’État essaye d’aider, ce que Bruxelles conteste au nom de la libre concurrence. En somme, si l’on fait le choix de la mondialisation, de l’intégration européenne et de l’euro, il faut avoir le courage de dire que certaines choses sont devenues impossibles.

Que faut-il faire alors ? D’abord, adopter un système fiscal et social adapté à cette nouvelle donne de la mondialisation. La logique, dans tous les États européens qui ont fait de grandes réformes structurelles au cours des dernières années, a été de bien séparer, dans le financement de la protection sociale, le contributif et le non-contributif, de faire passer sur l’impôt tout ce qui n’était pas directement lié au contrat de travail, pour alléger le coût du travail. Cependant, comme dans un État redistributif et solidaire le coût de la protection sociale est important, il faut donc trouver de la matière fiscale. Cela s’est fait, notamment dans les pays nordiques, à travers un impôt sur le revenu très progressif, et à travers l’impôt sur la consommation. En France, on se focalise sur le taux de Tva, mais dans les pays scandinaves il est proche des 25 %. Il est donc important de mettre en œuvre des réformes fiscales qui permettent de créer les conditions de développement d’un système productif renouvelé.

Ensuite, un certain nombre de marchés en France sont dysfonctionnels ; c’est ce que l’on essaye de résoudre à travers les négociations sociales et les lois qui s’ensuivent sur la réforme du marché du travail. Enfin, il faut simplifier les moyens d’action publique. Actuellement, on a empilé les dispositifs les uns sur les autres, en créant des usines à gaz institutionnelles. Il y a un excès d’administration, qui plus est dans un contexte de réduction des dépenses publiques, ce qui n’améliore pas l’efficacité de l’État. Il ne s’agit donc pas de créer des instruments et des dispositifs nouveaux, mais de tailler dans le maquis de l’existant autour de priorités clairement définies.

L’objectif est de bâtir une économie se situant à la frontière technologique avec des entreprises qui peuvent grossir et se développer. C’est déjà le cas des grandes entreprises, il faut qu’apparaissent des entreprises de taille intermédiaire (Eti) innovatrices et exportatrices et il faut mettre en place une meilleure articulation entre multinationales françaises et Eti/Pme.

F. Chérèque – Les entreprises françaises sont aussi parfois victimes des règles du marché européen. L’exemple d’Alcatel Lucent est à ce sujet intéressant. Sa partie américaine bénéficie de mesures de protection sur le marché américain (les télécommunications étant considérées comme un secteur stratégique), alors qu’en France, au nom du marché unique et de la libre concurrence, c’est une entreprise chinoise qui remporte les marchés, cela pose un problème d’harmonisation des règles au niveau mondial. Il faudrait que l’Europe sorte de sa naïveté et affirme que certains secteurs doivent rester européens au nom de notre indépendance. Or, pour cela, il faut aller vers plus d’intégration, plus de fédéralisme au niveau européen.

E. Cohen – Il y a des secteurs dans lesquels les États gardent la main. On l’a bien vu avec l’échec de la fusion entre Eads et l’anglais Bae. C’est Angela Merkel qui a refusé la fusion, alors que l’État allemand n’est même pas directement au capital d’Eads. Dès qu’il s’agit du militaire ou de la défense, l’État peut encore être décisionnaire voire opérateur. Ensuite, viennent les grands réseaux (télécommunications, électricité…) ; ceux-ci sont la plupart du temps gérés par des opérateurs qui ont été privatisés, mais on juge néanmoins que les réseaux (et non les services) ont une dimension de sécurité publique, et que l’État doit en garder la maîtrise. Cependant, ce principe n’a pas été sanctuarisé au niveau européen. S’agissant de l’acier ou du raffinage du pétrole, on nage aujourd’hui en pleine confusion ; on peut légitimement se soucier d’emploi mais il ne s’agit pas de secteurs stratégiques et ils n’ont pas vocation à être préservés sous tutelle des États.

F. Chérèque – Ce qui ne signifie pas que l’État ne doit pas définir de priorités stratégiques dans ces secteurs aussi. Si l’on prend l’exemple des hauts-fourneaux de Florange, on se rend compte que le débat aurait pu être posé de manière différente. Historiquement, la sidérurgie s’est installée en Lorraine, parce qu’on y trouvait du charbon, du fer et des voies de navigation. Si elle est en difficulté aujourd’hui, c’est parce que ces ressources se sont épuisées. Cependant le site est compétitif, car il dispose d’un savoir-faire et d’un débouché régional ; reste le problème de la distance d’approvisionnement en matières premières.

Dans le cadre du développement durable, le rôle de l’État est de se demander s’il doit promouvoir une sidérurgie plus propre en Europe et ainsi sauver ce site en en faisant un lieu d’expérimentation du programme européen Ulcos ? Dans ces conditions, une nationalisation provisoire aurait été envisageable (même si elle aurait été difficile du fait que les brevets et les marques appartiennent à Mittal). Cela revient à poser la question de savoir si le développement durable est un élément stratégique de l’intervention publique. Actuellement, on est souvent en pleine schizophrénie dans ce domaine. Si l’on prend un autre exemple, celui du raffinage de pétrole, c’est encore plus flagrant. En France, on consomme en majorité du diesel, qu’on importe pour l’essentiel. Mais on n’anticipe pas sur l’obligation de devoir aligner la fiscalité diesel sur le sans plomb ni sur les conséquences du développement de la voiture propre. Donc il faudrait pouvoir évaluer les besoins en raffinage sur une période de dix à vingt ans, afin d’anticiper sur les conséquences sociales futures dans cette filière industrielle. Rien n’est fait !

La question n’est donc pas de savoir si l’on nationalise ou pas, mais quelle est la stratégie de l’État. Ce rôle d’État stratège n’est pas assumé pour l’instant. C’est le cas aussi en ce qui concerne les allégements de charges accordés aux entreprises. On donne l’illusion que ces aides devraient être soumises à des contreparties, ce qui est difficile à mettre en place lorsqu’il s’agit d’aides accordées à toutes les entreprises, sauf à intervenir directement dans la régulation des emplois au sein de celles-ci, ce qui n’est pas souhaitable. On pourrait en revanche privilégier d’autres aides, plus ciblées (par exemple en lien avec des objectifs de développement durable), qui seraient plus facilement conditionnables à des engagements spécifiques. Il y a des marges de manœuvre pour l’État, et des sanctions possibles, comme le retrait des aides attribuées si les conditions n’ont pas été respectées. Encore faut-il pour cela que ces conditions aient été spécifiées dès le départ, ce qui, souvent, n’est pas le cas.

N’y a-t-il pas, dans ce manque de vision de l’État, une défaillance dans la formation des élites, dont la mission devrait justement être la définition de la stratégie, et des perspectives de moyen et long terme ?

E. Cohen – Avec l’épuisement du modèle du grand projet, une grande partie des élites des grands corps de l’État se sont converties à la banque, à l’entreprise. On a assisté à une destruction des réseaux constitués après guerre, à un effondrement de l’appareil d’État, et on a été incapable de réinventer de nouveaux outils. Les anciennes élites ont migré, et les nouvelles orientations de politique économique et industrielle n’ont personne pour les servir. C’est ainsi que l’État a subi de lourdes pertes en matière d’expertise et de compétence ; c’est pour cela aussi qu’il comprend de moins en moins bien la situation, et se trouve donc incapable de définir des orientations claires. Lorsqu’un problème surgit, on le découvre, et on bricole une solution. Ou alors on se plonge dans la nostalgie des grands organismes de planification. La tentation d’y revenir est forte, mais c’est impossible, car le contexte a changé.

  • *.

    Elie Cohen, économiste, est directeur de recherche au Cnrs et professeur à Sciences Po Paris. François Chérèque, ancien secrétaire général de la Cfdt, est actuellement inspecteur général des affaires sociales (Igas) et président de Terra Nova.

  • 1.

    Voir aussi sur ce sujet, Philippe Askenazy, « Face à la désindustrialisation, quelle stratégie industrielle ? », Esprit, février 2012.

  • 2.

    Voir Elie Cohen, le Colbertisme « high tech ». Économie des Telecom et du Grand Projet, Paris, Hachette, 1997.

  • 3.

    Voir François Meunier, « Les multiples facettes du pacte de compétitivité », Esprit, décembre 2012.

  • 4.

    Réformes du marché du travail mises en place entre 2003 et 2005 visant à le rendre plus flexible et à restructurer l’agence pour l’emploi ainsi que le versement des allocations de chômage. Voir Detlef Sack, « Le management néolibéral en Allemagne », Esprit, décembre 2008.

COHEN Élie

CHÉRÈQUE François

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