La fabrique de l’étranger à Mayotte
Les politiques mises en œuvre à Mayotte pour lutter contre l’immigration mobilisent une catégorie artificielle de l’étranger, qui date du rattachement de l’île à la France en 1975, et ne correspond ni à sa réalité sociale ni à son évolution historique.
« Opération Wuambushu1 » : c’est ainsi qu’a été baptisée la dernière action en date menée par l’État français en vue de réguler la pression migratoire à Mayotte, où 48 % de la population recensée est étrangère (dont 95 % sont Comoriens) et environ 12 % en situation irrégulière. Cette action militaro-policière, qui a démarré le 24 avril 2023, a pour objectif la destruction de bidonvilles, l’expulsion d’environ 10 000 étrangers en situation irrégulière et le démantèlement de bandes criminelles. Si l’amalgame entre immigration et insécurité mérite à lui seul discussion, il convient de s’interroger sur les catégories mêmes de « l’étranger », du « migrant » et du « clandestin » à Mayotte. Celles-ci sont étroitement liées à l’évolution statutaire de l’île et aux mesures de contrôle et de durcissement des frontières engagées par l’État pour couper Mayotte de son environnement régional. Cette production politique de l’extranéité se heurte pourtant à une réalité sociale plus complexe.
L’intégration politique de Mayotte et le durcissement des frontières
Situé dans le canal du Mozambique, l’archipel des Comores se compose de quatre îles : la Grande Comore, Anjouan, Mohéli et Mayotte, toutes colonisées par la France au xixe siècle. En 1946, elles forment un seul territoire d’outre-mer, mais cette unité politique se fissure rapidement. Craignant davantage l’emprise des îles comoriennes voisines que celle de la France, les élites mahoraises portent la demande de départementalisation dès 1958. Lors du référendum pour l’autodétermination des Comores en 1974, 95 % des Comoriens votent pour l’indépendance, tandis que les Mahorais optent pour le rattachement à la France. Malgré la position de l’Organisation des Nations unies (ONU), qui reconnaît la souveraineté du jeune État comorien sur les quatre îles de l’archipel, la France décide de conserver Mayotte2. La frontière politique séparant Mayotte des autres îles naît en 1975, mais elle reste peu contraignante au cours des vingt années suivantes : les circulations à l’échelle de l’archipel demeurent alors courantes.
C’est avec l’instauration du « visa Balladur » en 1995 que la frontière politique se durcit véritablement. Ce visa étant quasiment impossible à obtenir en dehors d’un motif sanitaire, les immigrés comoriens empruntent dès lors de petites embarcations de pêcheurs (kwassa-kwassa) pour parcourir les 70 kilomètres qui séparent Anjouan de Mayotte, malgré le risque de naufrage et le renforcement des contrôles. La production politique de la frontière s’amplifie à partir de 2005 sous l’effet d’une politique migratoire répressive visant à expulser en masse les « sans-papiers ». Avec plus de 26 000 personnes en moyenne annuelle qui transitent au centre de rétention administrative (CRA)3 et quasiment autant d’expulsés, la politique migratoire mise en œuvre à Mayotte n’a aucun équivalent à l’échelle nationale. D’autres pratiques s’attachent, quant à elles, à précariser la situation juridique des étrangers en les maintenant dans un infra-droit, sinon même dans la clandestinité4. Les demandes de titre de séjour sont souvent entravées par les logiques d’obstruction mises en œuvre par les services de la préfecture et le pouvoir discrétionnaire de leurs agents. Enfin, un nouveau palier a été franchi avec la révision locale du droit du sol, effective depuis le 1er mars 2019. Pour qu’un enfant né à Mayotte puisse obtenir la nationalité française à l’âge adulte, il faut a minima qu’un de ses parents soit en situation régulière en France depuis au moins trois mois avant sa naissance. Restrictif et rétroactif, ce nouveau droit risque de produire des cohortes de jeunes nés de parents étrangers à Mayotte et maintenus dans leur extranéité à l’âge adulte.
Des frontières contestables du point de vue du droit international, un visa presque impossible à obtenir dans les faits, des obstructions aux demandes de titres de séjour et un droit du sol restreint : tels sont donc les principaux dispositifs de production de « l’étranger », du « migrant » et du « clandestin » à Mayotte.
Des étrangers si familiers
Ce processus d’altérisation, orchestré par les pouvoirs publics et repris par une partie de la population mahoraise, ne résiste pourtant pas longtemps à l’examen des faits. Par-delà les frontières de la nation, les Mahorais et les étrangers comoriens partagent une même langue (qui prend deux formes à l’échelle de l’archipel), une même culture bantoue et une même religion (l’islam sunnite) au fondement des normes morales et sociales locales. Sur le marché matrimonial par exemple, où le mariage musulman reste la norme5, l’étranger redevient un semblable. Les unions mixtes entre Mahorais et Comoriens représentent ainsi 30 % du total des unions, alors qu’à l’inverse, on enregistre très peu d’unions entre Mahorais et Métropolitains. Ces logiques d’alliance sont tout à fait révélatrices du caractère construit et dynamique des frontières sociales qui séparent les nationaux des étrangers. Celles-ci sont affirmées sur un plan politique, mais le sont beaucoup moins sur le plan des unions matrimoniales et des ressorts culturels et religieux qui les sous-tendent.
Par-delà les frontières de la nation, les Mahorais et les étrangers comoriens partagent une même langue, une même culture bantoue et une même religion
En réalité, l’extranéité des Comoriens présents à Mayotte se mesure moins à leur nationalité qu’à l’ancienneté de leur présence sur l’île et leur niveau d’insertion dans le tissu social. Par le mariage et la règle de la matrilocalité, les hommes comoriens accèdent au foncier domestique et agricole dans le village de leur épouse. Ils s’y intègrent en participant aux activités villageoises et religieuses : mariages, enterrements, circoncisions, twarika (confrérie musulmane), prières à la mosquée, administration des écoles coraniques, etc. De même, les femmes comoriennes qui ont épousé un homme mahorais peuvent être logées et protégées par la famille de ce dernier, qui plus est lorsque l’union donne lieu à une ou des naissances. En échange, et conformément aux régimes usuels d’obligations et de réciprocité, elles assurent différents services domestiques au profit de leurs beaux-parents et confortent ainsi la légitimité de leur présence.
Les relations d’interdépendance entre Français et étrangers s’observent également sur le plan économique. Présentés comme un obstacle au développement de Mayotte, les immigrés participent pleinement de l’économie locale en qualité de main-d’œuvre bon marché. Ils travaillent principalement dans les secteurs de l’agriculture, de la pêche, de la construction et des services domestiques, pour des revenus très souvent non déclarés, compris entre 150 et 400 euros mensuels. Le recours à cette main-d’œuvre permet aux ménages mahorais d’améliorer sensiblement leurs conditions de vie dans un contexte de pauvreté endémique et de faible déploiement des transferts sociaux. De leur côté, les travailleurs immigrés envoient régulièrement de l’argent à leur famille et en premier lieu à leurs parents, les Comores ne disposant pas de protection sociale pour la vieillesse6.
Le gouvernement des marges
Les relations sociales ainsi observées entre Mahorais et Comoriens ne sont pas nouvelles. Elles sont profondément ancrées dans l’histoire de ces sociétés, qui se sont formées au gré des circulations et des mariages inter-îles. Ces propriétés historiques et sociologiques sont largement occultées par la gouvernance française, qui transforme les cadres de la mobilité et de la culture archipélagiques en catégories juridiques de la clandestinité et de l’altérité. Bien que les Mahorais et les Comoriens partagent une culture bantoue-islamique commune et des liens de parenté anciens et actuels, la production politique de la frontière et de l’assimilation s’accompagne d’un travail d’ordonnancement de la population qui renverse les termes du proche et du lointain. En cela, Mayotte offre un terrain particulièrement heuristique pour une mise à l’épreuve empirique de la question postcoloniale en France.
- 1. Wuambushu est un terme shimaore qui peut être traduit par « reprise » ou « prise d’initiative ».
- 2. Entre 1976 et 1995, une vingtaine de résolutions sont déposées à l’Assemblée générale de l’ONU pour que la France rétrocède Mayotte aux Comores.
- 3. Soit l’équivalent du nombre de personnes qui transitent chaque année dans l’ensemble des CRA de France métropolitaine.
- 4. Voir Marjane Ghaem, « Le droit à Mayotte : une fiction ? », Plein Droit, no 120, mars 2019, p. 41-44.
- 5. 98 % des mariages à Mayotte sont coutumiers et seuls 12 % sont combinés à un mariage civil (source : Ined, enquête « Migrations, famille et vieillissement », 2016).
- 6. En 2017, la Banque mondiale plaçait les Comores parmi les pays où les transferts de fonds de la diaspora étaient les plus importants, avec une valeur estimée à 21, 2 % du produit intérieur brut.