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La France périphérique et marginalisée : les raisons du ressentiment (entretien)

Les dernières élections présidentielles ont fait émerger l’importance du vote FN dans les espaces « périurbains ». L’angle territorial permet-il à lui seul de comprendre ce vote, et ne faut-il pas l’associer aux questions économiques et sociales, voire sortir du « périurbain » pour parler, plus globalement, d’« espaces périphériques » (non métropolitains), dont les habitants ont de plus en plus l’impression de ne pas être « là où il faut » ?

Esprit – Le lien entre vote Front national et territoires périurbains a constitué l’une des « révélations » importantes de la dernière élection présidentielle. Il a même fait l’objet d’une analyse par Jacques Lévy, qui propose une corrélation entre le degré d’appartenance urbaine, le « gradient d’urbanité », dit-il, et ce vote1. On peut partir de cette hypothèse et essayer d’en expliciter les attendus, aux deux extrémités – le territoire et l’urbanité – de ce degré d’appartenance à l’urbain.

Pour autant que le territoire est du côté de l’approprié, du transmis, est-ce que cela n’entraîne pas un rapport au politique de l’ordre du subi, d’un ordre qui s’impose, d’une appartenance par l’ancrage des hommes dans la durée au sein d’un territoire et qui va s’opposer à l’errance, à l’étranger, va justifier l’imposition à celui-ci des normes du territoire, une prévalence de l’habitant sur l’intrus ?

Tandis que l’urbain (celui qui renvoie à l’urbanité) paraît du côté d’une manière d’être ensemble qui évoque plus le vouloir que le subi, le mouvement que le fixe, parce qu’il réunit des individus qui se trouvent réunis par leur part d’étrangeté, dans un rapport au politique qui est de l’ordre du rassemblement volontaire, de la manifestation.

Bien sûr, s’agissant du périurbain, il entre du choix dans la situation des habitants. On peut même dire que c’est le peuple volontaire – celui de la ville – qui choisit de sortir de la ville pour acquérir un statut territorial, une légitimité. Le périurbain représente ainsi une transaction entre les deux registres du subi et du voulu. Mais qu’est-ce qui fait que cette transaction, au lieu de constituer une résolution heureuse de la tension entre les deux registres du politique, peut tourner au ressentiment contre le politique, et donc au vote populiste ?

La France périphérique

Christophe Guilluy – La question du périurbain est apparue dans le contexte du vote pour le Front national aux élections de 2012 ; de même, on s’est remis à parler des « classes populaires ».

Parler de « périurbain », cependant, me semble réducteur. Je préfère le terme de « France périphérique », car il y a un continuum socioculturel entre les marges périurbaines, les petites villes, les villes moyennes, les espaces ruraux. Il y a une dimension territoriale beaucoup plus vaste que le périurbain, dans laquelle on retrouve les classes populaires. De même, le vote pour le Front national peut être rural, urbain, périurbain. Le lien que l’on a fait, au moment de l’élection, entre le vote FN et le lotissement pavillonnaire, est absurde, et dramatique, parce qu’il ne permet ni de comprendre le vote FN ni de comprendre le périurbain. Cette essentialisation du périurbain rappelle celle des banlieues. Or, la question qu’il faut se poser est : l’angle territorial est-il le bon pour comprendre ces phénomènes de déclassement, de relégation, d’abandon du politique ? Le lien entre vote et territoire doit être manié avec prudence, car ce qui se définit là, c’est un rapport au monde, à la grande ville, aux quartiers sensibles, etc.

Cette France périphérique (où vit environ 60% de la population) est le théâtre d’une recomposition des classes populaires. Le fait qu’une proportion importante d’ouvriers vote pour le FN n’est pas un phénomène nouveau ; en revanche, ce que l’on a constaté au cours des dernières élections, c’est la hausse du nombre d’employés, de femmes, de salariés du secteur tertiaire et de la fonction publique (les agents des catégories B et C), qui ont voté pour le Front national. Ce sont des nouvelles catégories populaires, qu’hier encore on appelait les « classes moyennes ». Il faut donc comprendre cette France périphérique à l’aune de la ruine des classes moyennes, ou du moins de la fragilisation d’une partie d’entre elles.

La France métropolitaine (celle des grandes métropoles, soit environ 40% de la population) se définit par un double mouvement de gentrification et d’immigration. La mobilité y est forte, aussi bien pour le cadre que pour l’immigré, même si elle est plus ou moins choisie, et donne naissance à une certaine vision de la ville-monde. La France métropolitaine comprend donc les banlieues. Dans la France périphérique, en revanche, les mobilités sont contraintes, ou n’existent pas.

Laurent Davezies – Il est faux d’en rester à une vision binaire, qui opposerait des territoires centraux de riches et des territoires périphériques de pauvres. En France, la pauvreté est plutôt concentrée, en réalité, dans les centres urbains. Et le vote FN est important dans certains territoires périphériques, et pas dans d’autres. J’ai fait, après l’élection présidentielle, la carte des 6 000 communes qui ont placé Marine Le Pen en tête au premier tour2. Il ne s’agit pas d’un échantillon social, mais spatial (qui ne représente qu’une fraction des gens qui ont voté pour le FN aux présidentielles). On voit bien que ces communes se situent, au nord et à l’est, dans des territoires qui souffrent de la mondialisation et de la crise, en Paca et dans la vallée de la Garonne.

Même s’il est difficile de mettre en place des catégories bien définies, on peut tout de même se demander ce que sont ces territoires, ce qu’ils ont en commun. Il s’agit, en moyenne, de petites communes (moins de 800 habitants), où la part d’immigrés est plus faible qu’ailleurs, où les femmes travaillent moins, où les habitants cultivent encore ce que j’appellerais le rêve américain : une maison individuelle en propriété, un jardin, deux voitures… Le lieu de travail y est 25% plus éloigné du lieu de vie par rapport à la moyenne nationale, les emplois y sont peu qualifiés. Les habitants sont massivement en Cdi, autrement dit, leur statut n’est pas précaire, mais les secteurs dans lesquels ils travaillent le sont. Ils sont, finalement, plus vulnérables (ces ménages ont de très hauts taux de dépenses contraintes : prêts immobiliers, transports, chauffage…) aux changements actuels que les immigrés ; ils ont aussi davantage de choses à y perdre. À ce propos, entre 2007 et 2009, le nombre de chômeurs de catégorie A a augmenté de 30% en France, et la hausse n’a été « que » de 20% en Seine-Saint-Denis.

Ces territoires de la France périphérique représentent la version la plus exacerbée du rêve des trente dernières années, et son retournement le plus violent ; ce sont des territoires à fonctionnement urbain, mais qui se ruralisent, dans le sens où, alors que la ville est une machine à moderniser les populations, un vecteur de transformation, les habitants de ces espaces – qui sont des urbains – retournent plutôt vers l’attachement au sol, à la propriété, etc.

La diversité de la répartition de ces territoires se constate si l’on observe l’évolution de la carte du chômage. Celui-ci, qui jusque-là augmentait surtout à l’est d’une ligne Cherbourg-Montpellier, touche à présent des territoires « inattendus3 ».

Ch. Guilluy – C’est d’ailleurs dans ces territoires fragiles de l’ouest que se situent à la fois les plus fortes progressions du nombre de chômeurs et le plus fort potentiel pour le FN. Lors de la dernière élection, ce sont ces zones qui ont vu le vote FN augmenter le plus fortement. Ces territoires abritent ce que l’on appelle les « nouvelles classes populaires », ces ouvriers, employés, retraités, jeunes peu diplômés qui, pour le dire de manière rapide, sont là où il ne faut pas être.

Pour la première fois dans l’histoire, en effet, les classes populaires ne se trouvent pas là où se crée la richesse. On pourrait même aller jusqu’à dire que l’on n’a plus besoin d’elles pour créer la richesse. C’est une situation inédite, car si l’on prend l’exemple des ouvriers au xixe siècle, ils se trouvaient dans la grande ville, là où les choses se passaient. Le problème de fond, c’est la place des classes populaires dans le contexte de la mondialisation. Pour cette raison, la question des mobilités est primordiale ; aujourd’hui, nombre de familles ne peuvent plus payer à leurs enfants des chambres de bonne « en ville » pour faire leurs études, et leur offrir ainsi une possibilité d’ascension sociale. Les jeunes restent donc bloqués dans des territoires en déshérence ; ils ont l’impression d’être en dehors de l’histoire, ce qui a un impact symbolique très fort sur la manière dont ils perçoivent le monde.

Le périurbain n’est donc qu’une des dimensions de cette France périphérique, de la situation de ces nouvelles classes populaires, un symptôme de leur crise. La situation économique et sociale de ces catégories est indissociable des questions identitaires ; il faut les envisager comme un continuum. L’un des aspects les plus frappants des résultats des dernières présidentielles a été l’explosion du vote FN chez les jeunes de ces territoires. La logique identitaire émerge (ou réémerge) à travers ces populations, qui perçoivent la grande ville comme un lieu d’opportunités auquel ils n’ont pas accès, et la banlieue comme le lieu où se concentrent les politiques urbaines, au détriment de leurs territoires à eux. Et il est vrai qu’une bonne part de l’ingénierie sociale se concentre dans les métropoles ; et que la politique de la ville (sur le plan de l’affichage, sinon des dépenses effectives…) est présentée comme une politique de la banlieue. On en arrive donc à un discours un peu paradoxal, de rejet de l’État-providence, non pas au nom d’une logique libérale, mais sur le mode du : « On donne tout aux autres. » C’est dans cette conjoncture de facteurs économiques, sociaux, symboliques, que se développent la xénophobie, la critique de la mondialisation et le besoin de protectionnisme.

L. Davezies – Nous sommes, sans aucun doute, dans une situation historiquement inédite, dans laquelle les riches n’ont désormais plus besoin des modestes. Dans la lutte des classes, en effet, c’est la confrontation entre les deux qui fait progresser la société ; or, actuellement, il n’y a plus de confrontation, mais une mise à distance spatiale. Les conséquences sur le plan politique sont évidentes : alors que lorsque l’on est dans une logique de lutte des classes, il y a un rapport de force, et l’on a quelque chose à gagner, quand on sort de ce rapport de force, il n’y a plus rien, sinon la mise à distance dont le vote FN – et, encore plus, l’abstention – est le signe.

La fragilisation d’un modèle

On peut cependant faire une lecture du processus de périurbanisation comme du résultat d’un combat victorieux d’une classe salariale qui entreprend de se réapproprier cette terre d’où elle était venue à la ville et qui décide de l’acheter pour y vivre et non pour y travailler. C’est tout le sens du rôle du jardin, du bricolage comme activité de loisir, de la campagne comme décor naturel et non plus comme cadre imposé. On retrouve ce qu’on a perdu (la nature à la campagne, le cadre de vie, la maison individuelle) et on en profite grâce à ce que l’on a gagné. C’est-à-dire un modèle de solidarité qui protège notre revenu, qui nous épargne le coût des formes de solidarité directes (des voisins, du village…), qui nous émancipe donc de la société et de ses contraintes.

La difficulté devient alors celle de la fragilisation de cette condition salariale, de la nécessité où l’on s’est trouvé, depuis une trentaine d’années, de recourir à la dette pour maintenir ce modèle salarial, à un endettement qui n’a cessé de s’accumuler et fait aujourd’hui partie d’un mode de vie.

Concernant le périurbain, il s’agit de comprendre si la part de ce périurbain tentée par le populisme ne serait pas celle qui a été le plus victime de l’illusion de ce modèle salarial. Est-ce que les ouvriers, les employés qui votent FN ne sont pas ceux qui sentent qu’ils vont faire les frais de l’adaptation de ce modèle à de nouvelles exigences ? Les victimes d’un modèle remis en cause sont toujours ceux qui en ont profité, aussi parce qu’ils ont « bénéficié » de l’envie de ses promoteurs de maintenir l’illusion de sa pérennité. Ne faut-il pas alors faire davantage le lien, comme vous le suggériez, entre les conséquences politiques et les conditions économiques et sociales ?

L. Davezies – Il est certain que ces personnes étaient dans un projet du long terme, dans une certaine vision de l’installation et du ménage durables, etc., d’où leur endettement. Ils ne se sont pas installés dans les villes, d’une part parce que les prix de l’immobilier étaient trop élevés, d’autre part parce qu’ils ne voulaient pas du mode de vie purement urbain. Il ne s’agit pas, dans ce mouvement d’éloignement des villes, d’un désir de construire une communauté à la campagne, mais de réaliser un projet individuel. C’est ce qui fait, aussi, que ces populations ont plutôt mauvaise presse ; car elles se sont, dans une certaine mesure, mises en marge elles-mêmes.

Ch. Guilluy – Cette question du choix résidentiel est plutôt une question des années 1970. Aujourd’hui, on peut se demander quelle est la marge de choix dont dispose véritablement quelqu’un qui va s’installer au fin fond de la Seine-et-Marne, car les prix de l’agglomération parisienne sont trop élevés et qu’il n’a pas accès au logement social. Ce dernier point est d’ailleurs capital, dans le rapport que ces populations construisent à l’État-providence. Le logement social, personne n’est vraiment contre, mais personne n’en veut chez soi ; et les « nouvelles classes populaires », bien souvent, pourraient en bénéficier mais ne veulent pas y vivre.

Les conséquences politiques de la situation économique et sociale sont très grandes ; finalement, les personnes qui votent pour le Front national font au moins preuve d’une forme de rapport au politique. Ce qui est le plus frappant, c’est le nombre de gens, dans ces territoires, qui ne votent pas, qui n’ont plus aucun rapport au politique. Ce qui ne signifie pas pour autant qu’il ne s’y passe rien, que les gens ne cherchent pas des solutions à leur situation. Il n’existe pas d’études là-dessus, cela reste très flou, mais il y a une contre-société qui se construit. À titre d’exemple, entre Niort et La Rochelle, les gens parfois partagent leur voiture avec d’autres pour économiser du carburant ; on n’est pas là dans un rêve communautaire, mais dans des sociabilités nouvelles. Il n’y a pas de désaffiliation absolue dans ces espaces, autre chose se construit. Cette autre société peut d’ailleurs être préoccupante, dans son rapport à l’autre, dans sa volonté de s’affranchir, de s’éloigner de l’autre, qui a des conséquences très concrètes sur le plan urbain : l’étalement urbain continuera en effet aussi longtemps que les gens ne voudront pas vivre les uns avec les autres. Et là où cet étalement se retourne contre les classes populaires, c’est qu’en s’éloignant des banlieues (pour ne pas vivre avec les immigrés), elles s’éloignent aussi des centres-villes, donc des marchés de l’emploi dynamiques.

Cependant, la vision de ces populations comme des populations qui « fuient » (l’immigration, la mondialisation…) est partielle. Certes, ils ne sont pas intégrés économiquement, mais ce n’est pas faute d’avoir essayé, si l’on peut dire. Dans ces régions, si le taux de chômage n’est souvent pas parmi les plus élevés, le nombre de temps partiels est en général très important. Autrement dit, les salariés ont joué le jeu de la mondialisation, en quelque sorte, ils ont accepté de s’adapter, sans obtenir en retour de stabilisation de leur situation. Ils sont « au front » de la mondialisation ; et d’ailleurs, les gens qui votent pour le Front national sont souvent des actifs des classes populaires (là où – si l’on parle en termes de grandes masses – l’électorat du PS est surtout composé de fonctionnaires et celui de l’Ump de retraités, donc des gens relativement à l’abri de la mondialisation).

L. Davezies – Cette situation économique se trouve aggravée par la crise, mais avec un effet à retardement. En effet, le gros de la crise se situe entre 2007 et 2009 ; mais, au cours de cette période, les revenus non marchands (salaires publics et prestations sociales) ont plus que compensé les pertes de revenus du travail. Or, avec la crise des dettes souveraines en 2011, dont en France on n’a commencé à réaliser les conséquences – sur le plan de la réduction des déficits – qu’en octobre 2012, lors des discussions budgétaires, les dépenses publiques se rétractent, et le filet de sécurité se relâche4. Or, pour ces populations, le chômage, si l’on peut dire, a des conséquences plus graves que pour d’autres : il n’y a souvent qu’un actif dans le ménage, et un prêt immobilier à rembourser. Ces personnes sont dans un projet de long terme, dont tous les éléments (emploi, carburant, chauffage, immobilier) sont simultanément remis en question. Jusque récemment, ce diagnostic était tempéré par le discours du « retour de la croissance », dont on voit bien aujourd’hui qu’il est peu convaincant, tant on se trouve face à une baisse mécanique et tendancielle. La seule solution, c’est de retrouver de la création d’emplois ; il y a des secteurs dans lesquels c’est possible. Il faut aussi, bien sûr, recréer du lien, mais cela ne peut se faire ni seulement par des prestations sociales, ni en se contentant d’attendre que les populations s’auto-organisent.

Quelle politique territoriale ?

Puisque la redistribution sociale et territoriale ne permet plus de maintenir de manière inchangée ce modèle salarial, comment rétablir un rapport entre la compétitivité économique et la redistribution qui permette une sortie positive de la crise, qui retienne la montée du ressentiment, c’est-à-dire du sentiment d’avoir été floué, du sentiment d’être menacé par l’irruption de l’étranger tel qu’il s’exprime par le vote populiste ?

L’objectif d’égalité des territoires a-t-il un sens, dès lors que la redistribution « égalitaire » se traduit par une injustice de ses effets ? Ne faudrait-il pas, d’une part rétablir du « lien faible » dans les banlieues, pour que les populations puissent mieux exploiter le capital spatial dont elles disposent par leur proximité avec la métropole, et d’autre part rétablir des « liens forts » (dans les communautés) dans le périurbain, pour compenser le manque de capital spatial ? Faire de ces territoires, en somme, des lieux de vie sociale et pas seulement des décors de vie privée ?

L. Davezies – Le concept d’égalité des territoires est en lui-même très problématique. Si l’égalité sociale est une notion assez simple et donc puissante, l’égalité spatiale, qui s’exprime non par l’égalité de droits mais par l’égalité des résultats, ne veut pas dire grand-chose, car elle repose sur des indicateurs de revenus moyens. En d’autres termes, l’égalité des territoires ne renseigne en rien sur le modèle social de ces territoires. On considère les territoires comme des stocks, dont personne ne sort, où personne n’entre, comme des entités fixes. Or, si l’on prend l’exemple des quartiers dits « sensibles », bien souvent le fait que le quartier aille de plus en plus mal peut signifier que les gens vont de mieux en mieux, car ceux qui réussissent quittent le quartier, et ceux qui n’y avaient pas accès y entrent. La question qu’il faut se poser est la suivante : fait-on une politique pour les territoires ou pour les gens ? Le territoire, dès lors, doit être envisagé en ce qu’il est un frein ou un accélérateur de l’égalité sociale.

La notion d’égalité des territoires a du reste encore moins de sens aujourd’hui qu’il y a trente ou quarante ans. Depuis les années 1980, on est sortis du cycle de la révolution industrielle pour entrer dans un nouveau cycle, ce qui induit une redistribution des avantages comparatifs. La croissance se fait par certains territoires, par certaines compétences. En début de cycle (celui de l’économie immatérielle qui a débuté dans les années récentes), les inégalités augmentent toujours et partout dans le monde. Ce qui ne signifie pas qu’il ne faille pas tenter de les réduire ou de les contenir. Dans le projet de loi sur la décentralisation, par exemple, qui a le mérite de mettre en avant les métropoles, ce qui est inquiétant, c’est que cela pourrait se faire au détriment du reste des territoires. La rupture n’est-elle pas en train d’être inscrite dans la loi ?

Pour ce qui est de la répartition entre capital spatial et capital social, on remarque qu’en fin de compte la valorisation du capital spatial des habitants des banlieues se fait assez bien. En revanche, recréer du capital social dans les lieux éloignés des métropoles est une entreprise bien plus complexe.

Ch. Guilluy – Il ne s’agit rien de moins que de repenser l’État-providence et la géographie des territoires prioritaires, en identifiant les besoins, en finançant la formation. Si l’on prend la Seine-et-Marne, par exemple, ou les zones rurales, on constate que l’accès des lycéens à l’enseignement supérieur y est faible, tout simplement parce qu’il n’y a pas d’université à proximité. La banlieue se caractérise par la concentration des problèmes, ce qui crée des difficultés, mais également une relative facilité d’intervention, en termes de lieux à cibler. Ce dont on parle, c’est du « social dispersé », plus difficile à identifier, et surtout beaucoup plus coûteux.

Le succès des métropoles crée, en retour, un phénomène de relégation sociale, culturelle et spatiale de certaines populations. C’est là qu’est le nœud du problème. Les banlieues peuvent compter sur le marché métropolitain, ce que ne peuvent pas faire les territoires qui en sont éloignés, et donc exclus. La disparition du département, par exemple, qui accompagnerait la métropolisation, est très problématique pour les populations de la France périphérique, dans la mesure où elles se trouveraient alors encore plus enfoncées dans leur vide. Dans le même temps, les territoires métropolitains, pourtant très inégalitaires, renforcent leur poids économique et, demain, politique.

L. Davezies – La seule manière d’y parvenir, c’est en travaillant sur les mobilités. Il ne faut pas retenir les jeunes sur les territoires peu attractifs, mais au contraire les encourager à partir. Les élus ne sont pas les gardiens des territoires, mais au service des gens qui y vivent. C’est pour cette raison qu’il est impératif de fluidifier la circulation entre les territoires. Par des réformes concernant tous les statuts d’occupation du logement, du côté de la mobilité résidentielle. Un premier pas, du côté des mobilités quotidiennes, serait de faire de véritables audits citoyens, de développer des formes d’advocacy planning, pour identifier finement les problèmes et trouver des solutions techniques. À partir du moment où l’on ne peut plus compter sur la redistribution des revenus de l’État-providence, il faut trouver d’autres leviers d’action. Car la mondialisation n’est pas une alternative ; elle est là. Il faut donc faire en sorte qu’elle fonctionne.

La question devient alors celle de la représentation de la mondialisation qui est donnée par la classe politique. On est pour l’instant dans une perspective d’affrontement, du global contre le local. Ce qui se dessine, c’est une décentralisation à la carte, sous le contrôle de l’État. On oppose la France métropolitaine et la France périphérique, or les inégalités sont très présentes au sein même des métropoles. Ne faudrait-il pas revoir cette représentation des métropoles, en allant chercher ceux qui n’y sont pas, plutôt que de rester dans un discours de fracture (spatiale, sociale, culturelle, identitaire) ?

L. Davezies – Le fait est qu’en matière de discours sur la mondialisation, les choix sont limités. Il faut bien trouver des moyens de dire que l’on va s’en sortir pour remobiliser une société qui ne perçoit pas toujours clairement les risques de la non-mondialisation. Mais, au-delà du discours, il faut aussi des moyens concrets. De ce point de vue, les secteurs mondialement porteurs en France ne manquent pas : on songe, par exemple, à la santé, au Btp, à l’environnement, à la gestion des réseaux, aux infrastructures. L’environnement et la congestion métropolitaine, où nos entreprises sont compétitives, représentent, au niveau mondial, un marché colossal actuel et plus encore en perspective. Par ailleurs, ces domaines peuvent créer des emplois accessibles à une main-d’œuvre peu qualifiée (par exemple, dans le domaine de l’environnement, les travaux d’isolation des bâtiments). Nous avons loupé le virage des biens personnels de haute technologie. Nous sommes en revanche bien préparés, voire leaders, pour le virage suivant qui sera celui des biens et services collectifs.

Pour revenir aux territoires, si les métropoles sont importantes, leurs hinterlands le sont également. C’est le lien entre les deux qui garantit le succès d’une métropole, un tandem réussi et interactif entre la ville et son environnement5. C’est le cas à Rennes, à Nantes ; c’est en revanche plus problématique en ce qui concerne, par exemple, la région parisienne. Là où peut se jouer la coupure, effectivement, c’est entre les « métropoles » et le reste du territoire, pour lequel les mécanismes de solidarité de développement peuvent s’enrayer. Il est essentiel, dans nos actes ultérieurs de décentralisation, de mettre en place des dispositifs permettant cette solidarité. Mais on se trouve face à un problème très profond, à savoir que la décentralisation est un processus dans lequel le monde entier s’est jeté, sous les formes les plus variées, mais pour lequel il n’y a finalement pas de concepts solides, pas de doctrine, pas de méthodologie. Il faut donc s’accommoder de ce pragmatisme, de cet empirisme, et prendre des décisions, non pas sur la base de grandes idées générales comme l’insaisissable égalité des territoires ou l’incompréhensible « respiration démocratique », mais à partir de peu d’objectifs élémentaires bien plus concrets, alliant urgence économique, justice sociale et acceptabilité politique.

  • *.

    Laurent Davezies est l’auteur de la Crise qui vient. La nouvelle fracture territoriale, Paris, Le Seuil, coll. « La République des idées », 2012. Christophe Guilluy, géographe, a publié Fractures françaises, Paris, François Bourin, 2010.

  • 1.

    Voir « Cartogramme du vote Le Pen, 22 avril 2012 », Laboratoire Chôros/Jacques Lévy/École polytechnique fédérale de Lausanne (Epfl), paru dans Le Monde, 24 avril 2012.

  • 2.

    L. Davezies, « Ces 6 000 communes qui ont placé Le Pen en tête », Mediapart, 7 octobre 2012.

  • 3.

    Voir « La crise frappe de nouveaux territoires », Le Monde, 27-28 janvier 2013.

  • 4.

    Voir L. Davezies, la Crise qui vient…, op. cit., et l’éditorial d’Esprit en février 2013, « La France à quatre vitesses ».

  • 5.

    L. Davezies et M. Talandier, l’Émergence de systèmes territoriaux productivo-résidentiels. Territoires productifs, territoires résidentiels : quelles interactions ?, Paris, Datar, La Documentation française, 2013, à paraître.