De la rue à la mairie. Sociologie du municipalisme de David Hamou

Le municipalisme incarne la promesse de dépasser la démocratie strictement représentative, en faisant de la municipalité un lieu de “proximité”


Faut-il voir dans le nouvel acte de décentralisation souhaité par Sébastien Lecornu une réponse à la crise démocratique française ? À lire le sociologue David Hamou, auteur d’une thèse sur l’expérience municipale barcelonaise de 2015 à 2023, le renforcement des pouvoirs locaux est une piste prometteuse. La mairesse de Barcelone, Ada Colau, élue sur une liste citoyenne (« Barcelone en commun ») issue de mouvements sociaux anti-austérité ayant pratiqué l’occupation de places publiques (15-M) en mai 2011, a symbolisé le renouvellement démocratique apporté par le municipalisme en Espagne. En 2015, plusieurs listes citoyennes remportèrent ainsi des grandes villes comme La Corogne, Madrid et Valence. Leur choix de briguer des mandats locaux découlait du constat d’un « plafond de verre » dans leur activisme. Il s’agissait pour eux de transformer de l’intérieur les mairies, d’en faire progressivement des institutions du « commun » grâce à de nouvelles formes de participation. Pour Hamou, l’étude du cas barcelonais – nourrie par de l’observation participante et des entretiens sur plusieurs années – se justifiait par une tradition locale ancienne d’activisme social et par la réélection d’Ada Colau, contrairement à la majorité des autres listes citoyennes. Comment ces élus issus de mouvements sociaux ont-ils gouverné ? En quoi ont-ils contribué à l’émergence d’une autre voie entre l’État et le marché ? Quels ont été les apports de ce mouvement, mais aussi ses limites ? Ce sont des questions que s’est posées Hamou, qui entend tirer les leçons de cette expérience alors que l’essor des listes citoyennes en France ne s’est pas démenti en 2026, dans la continuité des précédentes élections de 2020.

Cette histoire barcelonaise trouve son origine dans les mobilisations pour le droit au logement. Le contexte espagnol diffère en effet à plusieurs titres du nôtre, dans la mesure où le logement social y est très peu développé. La défaillance des emprunteurs a pu parfois conduire à la fois à l’expulsion de leur logement et à l’obligation de finir de rembourser leur prêt, créant des situations dramatiques. En réaction, plusieurs associations anti-expulsion se sont constituées, dont la Plataforma de afectados por la hipoteca (Plateforme des personnes affectées par l’hypothèque, PAH). Celle-ci se caractérise par la diversité de son répertoire d’actions collectives : assemblées, entraide, désobéissance civile et propositions législatives. Afin de pouvoir en bénéficier, il est obligatoire de participer à ses actions, ce que résume la formule « Personne ne va le faire à ta place », entendue lors d’une assemblée par le sociologue.

Ada Colau, future mairesse de la capitale catalane, était l’une des porte-parole du PAH à ses débuts, qui donnera naissance par prolongement à la liste victorieuse aux municipales de 2015. Dans le programme de celle-ci figuraient des promesses tributaires de cet engagement : droit au logement, lutte contre le surtourisme et les inégalités. À cela s’ajoutait le souci de proposer un renouvellement démocratique : « Le municipalisme incarne la promesse de dépasser la démocratie strictement représentative, en faisant de la municipalité un lieu de “proximité” […] entre gouvernants et gouvernés […]. [Il] ne cherche pas uniquement à prendre le pouvoir localement, mais à transformer les institutions de l’intérieur, en les soumettant à la participation et au contrôle des habitants » (p. 16).

Hamou s’intéresse à la fois au bilan de « Barcelone en commun », par rapport à ces intentions, et aux relations entre l’équipe municipale et les mouvements sociaux dont elle est issue. Cette victoire électorale a-t-elle renforcé ces derniers ou les a-t-elle au contraire canalisés ? En étudiant ces effets, Hamou entend dépasser le débat sur la participation ou non au pouvoir. Il précise d’emblée que le municipalisme n’est ni un communalisme à la Murray Bookchin (qui entend se passer d’État), ni un populisme de gauche (qui repose encore trop sur une représentation politique classique), ni une démocratie participative (qu’il résume à une consultation accrue des citoyens). Hamou l’entend comme un « municipalisme social », soit un « projet, encore inachevé, [qui] vise à renforcer l’autogouvernement collectif à la fois dans et hors les institutions publiques » (p. 21). De fait, il observe des « synergies et [une] conflictualité » entre les élus et les mouvements sociaux. Son analyse s’inscrit aussi dans une perspective du « commun » envisagée sous l’angle politique, et conceptualisée par Pierre Dardot et Christian Laval, soit « des formes institutionnelles et politiques qui ne sont pas étatiques, des agencements de la capacité collective d’agir qui échappent à la souveraineté de l’État et à la propriété privée » (p. 22). Hamou qualifie ce municipalisme de « puissance instituante » et de « démocratie mouvementiste ».

Hamou n’élude pas les échecs de cette expérience. « Barcelone en commun » est certes arrivée en tête des élections municipales, mais sans la majorité, ce qui l’a obligée à composer avec d’autres partis politiques mieux établis. L’« inertie de l’institution », c’est-à-dire des services municipaux, a également entravé la réalisation de toutes leurs promesses, moins par opposition idéologique des fonctionnaires qu’à cause du fonctionnement de l’administration. Les velléités de changement des nouveaux élus, notamment celles d’aller vers plus d’horizontalité, se sont heurtées aux contraintes organisationnelles des services. En retour, la « vision protestataire de ceux qui critiquaient la représentation se mue lentement en une vision plus compréhensive et globale des différents intérêts en jeu dans les conflits urbains » (p. 159). En parallèle, le mouvement se transforme progressivement en parti politique.

Comment maintenir pour la mairie le lien avec la rue ? Paradoxalement, le succès de la liste citoyenne a contribué à fragiliser les mobilisations sociales de plusieurs manières : « captation du personnel militant, affiliation partidaire, bureaucratisation des mouvements sociaux et relégitimation de la représentation politique » (p. 194). Pourtant, ces mouvements n’ont pas disparu. Hamou constate davantage une transformation de la « conflictualité sociale », qui prend la forme d’une « collaboration conflictuelle » entre élus et mouvements sociaux. En effet, le « municipalisme a besoin de la vitalité des mouvements sociaux pour surmonter l’inertie institutionnelle, et, à l’inverse, les foyers démocratiques de la société ont besoin du relais du municipalisme pour que l’institution ne les bloque pas », l’objectif ultime étant d’« accroître l’autogouvernement collectif de la municipalité » (p. 225). Plus que par des procédures démocratiques, le municipalisme avance grâce à une « culture politique de démocratie non représentative et de formes démocratiques d’auto-organisation  » (p. 243) partagée entre élus et militants. Hamou estime que la lutte est donc nécessaire à l’intérieur et à l’extérieur des institutions, nommant cette forme de dialectique « démocratie mouvementiste ».

Dans De la rue à la mairie, Hamou articule un travail de terrain approfondi à des réflexions plus théoriques, certaines issues de l’anthropologie anarchiste (Pierre Clastres, David Graeber), exprimées dans une langue claire. Ses analyses sont subtiles et caractérisées par un souci de ne pas taire les écueils observés, malgré sa participation active à certains de ces mouvements. Hamou sous-estime sûrement les relations déjà existantes entre les pouvoirs municipaux « classiques » et les associations, qu’il s’agisse de leur rôle de contre-pouvoir ou des circulations de leurs militants vers la politique. Pour autant, il livre des enseignements plus larges sur les processus de politisation des mouvements sociaux, sur les rapports entre partis politiques et associations, en particulier dans un chapitre final à l’optique comparatiste et programmatique, qui permet une montée en généralité bienvenue.

Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2026
280 p. 13 €