France et Europe centrale : vers la convergence ?

Depuis l’invasion de l’Ukraine, les visions stratégiques de Paris et de Varsovie ou Prague n’ont jamais été aussi convergentes : il s’agit de bâtir la défense européenne contre la Russie et avec les voisins orientaux de l’Europe. Mais des dissonances persistent sur le rapport aux États-Unis.


Longtemps, le dialogue stratégique entre la France et les pays d’Europe centrale a relevé du dialogue de sourds. Des perceptions de la menace et des visions de la sécurité européenne par trop divergentes les ont souvent conduits à adopter des positions contraires dans les débats européens, qu’il s’agisse de l’élargissement de l’Union européenne, des relations avec la Russie, du rapport aux États-Unis ou de l’autonomie stratégique européenne. Ces dissonances et ces antagonismes n’ont été que renforcés par une méconnaissance et des stéréotypes mutuels. À bien des égards, la France et les pays d’Europe centrale ont semblé figés dans les images qu’ils avaient forgées les uns des autres au moment de la crise iraquienne du début des années 2000 : les seconds voyaient la première comme fondamentalement anti-américaine et prompte à forger une alliance de revers avec la Russie, et la première percevaient les seconds comme d’incompressibles atlantistes qui faisaient peu de cas du statut ou des ambitions géopolitiques de l’Union européenne.

L’invasion de l’Ukraine par la Russie de Vladimir Poutine et la perspective d’un retour de Donald Trump à la Maison Blanche ont changé cet état de fait. Les visions stratégiques de Paris et de Varsovie ou Prague n’ont jamais été aussi convergentes. Des changements intervenus dans les politiques de la France à l’égard de l’Ukraine et de la Russie l’ont notamment rapprochée de certaines des positions de ses partenaires centre-européens.

Virage français

Tout d’abord, la France a renoncé à ses velléités de construire l’architecture de sécurité européenne avec la Russie, et semble au contraire dorénavant encline à bâtir la défense européenne contre elle. De Jacques Chirac à Emmanuel Macron, plusieurs présidents français avaient cherché à nourrir un dialogue avec la Russie, dans l’espoir de contribuer à la stabilité du continent, d’amener à une attitude plus coopérative de Moscou sur certains dossiers internationaux cruciaux et de permettre à l’Europe de s’affirmer comme une puissance géopolitique indépendante face aux pressions systémiques de l’hégémonie américaine puis de la compétition sino-américaine. Aujourd’hui, le président français ne cherche plus à impliquer la Russie dans la sécurité collective du continent, mais affirme au contraire qu’une mise en échec de la Russie en Ukraine est la condition de la sécurité européenne. Il est même récemment allé plus loin que la plupart de ses partenaires en déclarant que l’envoi de troupes occidentales en Ukraine ne devait pas être exclu.

La nouvelle posture de « faucon » de la France sur la Russie la rapproche des pays qui le sont de longue date, au premier rang desquels la Pologne, les pays baltes et, en fonction des alternances gouvernementales, la République tchèque. Ces pays ont souvent construit leur sécurité et leur identité contre la Russie. Dès avant les premiers soubresauts de la crise ukrainienne en 2014, ils voyaient en elle non un interlocuteur incontournable, mais une menace irrémédiable. Dès lors, ils s’opposaient à l’idée même d’un dialogue avec la Russie et vouèrent aux gémonies l’initiative de Brégançon du président Macron, d’autant que, de leur point de vue, l’architecture de sécurité régionale ne devait pas préserver la marge de manœuvre de l’Europe face aux États-Unis mais, au contraire, ancrer ces derniers politiquement et militairement sur le Vieux Continent. Néanmoins, prise dans son ensemble, l’Europe centrale ne constitue pas un bloc homogène et cohésif dans son attitude à l’égard de la Russie : en 2021, une majorité des opinions publiques de la région ne percevaient pas la Russie comme une menace1, et la Hongrie et la Slovaquie comptent aujourd’hui parmi les États membres les plus proches de la Russie. Il n’en demeure pas moins que les voix dominantes de la région se sont distinguées et imposées dans les débats européens en prônant une approche dure.

La nouvelle posture de « faucon » de la France sur la Russie la rapproche des pays qui le sont de longue date.

Ensuite, Paris est passé de frein à soutien voire moteur de ce qu’on pourrait nommer la géopolitisation des politiques européennes à l’égard du voisinage oriental (Ukraine, Moldavie, Bélarus et pays du Caucase). Longtemps, la France s’est refusée à aborder cette zone comme l’objet d’un jeu à somme nulle et d’une compétition territorialisée de puissances entre l’Occident et la Russie, comme le faisait le Kremlin ou, en son temps, l’administration Bush. Elle considérait qu’une telle approche était contre-productive et de nature à exposer ces pays sans avoir les moyens de les protéger. Aujourd’hui, Paris compte parmi les soutiens d’une adhésion de l’Ukraine à l’Otan, au même titre que Prague et Varsovie, mais au contraire de Berlin et Washington. L’élargissement de l’Union européenne est dorénavant explicitement conçu comme un instrument géopolitique, ce ne sont plus les jeux à somme nulle mais les zones grises qui sont perçues comme des sources d’instabilité, et au niveau bilatéral, la France a conclu un accord de sécurité avec l’Ukraine, un partenariat de défense avec la Moldavie et d’importantes livraisons d’armes à l’Arménie.

Les États membres d’Europe centrale ont, pour leur part, longtemps abordé l’espace post-soviétique par le prisme de la géopolitique. Ils partagent une frontière, un espace et, parfois, une histoire avec ces territoires. Surtout, ils ont eu tendance à projeter sur eux l’image de leur propre identité historique d’« Occident kidnappé ». La principale politique de l’Union européenne à l’égard de la région, le Partenariat oriental, fut avant tout conçue et inspirée par la Pologne, et lancée sous la présidence tchèque en 2009. Dans l’esprit de ses concepteurs, l’objectif n’était pas seulement de promouvoir la bonne gouvernance, la démocratie libérale et l’économie de marché dans la région, mais également, dans une certaine mesure, de chercher à progressivement refouler l’influence russe, même si de telles considérations n’apparaissaient pas de façon explicite dans leurs propositions pour qu’elles puissent être acceptées à Bruxelles. Les élites stratégiques polonaises voient de longue date en une Ukraine démocratique et libre de l’influence russe une condition sine qua non de la sécurité, voire de l’existence, de leur État.

Réception centre-européenne

Ces changements intervenus dans la politique extérieure de la France sont d’importance pour ses relations avec les pays d’Europe centrale, car ils la rapprochent de leurs propres positions, mais également car ils ont été en partie pensés ou, à tout le moins, articulés en référence à la région. La nouvelle attitude de la France à l’égard de la Russie et de l’Ukraine relève de la poursuite d’objectifs traditionnels dans un contexte radicalement transformé par la guerre, à savoir l’affirmation de l’Europe comme un acteur géopolitique autonome et du leadership français en son sein. Mais cette double affirmation implique d’emporter l’adhésion d’une région dont la voix porte davantage dans les débats européens depuis le déclenchement de l’invasion et où la France s’était jusque-là très peu investie, même si une évolution favorable était notable à partir de 2017. Le discours prononcé par le président de la République à Bratislava le 31 mai 2023 incarne ce nouvel activisme diplomatique de la France à l’égard de l’Europe centrale. Il y avait révélé, pour la première fois, le changement de pied de la France sur l’adhésion de l’Ukraine à l’Otan, tout en concédant, en référence au mot d’humeur de Jacques Chirac au moment de la crise iraquienne, que Paris avait « parfois perdu des occasions d’écouter » les pays d’Europe centrale.

La réception, dans la région, de cette nouvelle approche de la France conditionnera en partie la mise en œuvre et le succès de son programme de souveraineté européenne. Une brève enquête réalisée en début d’année 2024 auprès de diplomates et d’experts centre-européens révèle que tous reconnaissent un changement « notable », « impressionnant » et « paradigmatique » dans l’attitude de la France à l’égard de leur région, de l’Ukraine et de la Russie2. Dans le même temps, beaucoup affichent une forte dose de circonspection quant à la longévité et à la durabilité de ces nouvelles orientations, pointant à la fois des décennies de politiques dans la direction opposée et une tendance perçue aux coups d’éclat et aux revirements diplomatiques de la France et de son président. Ils demandent plus de gestes concrets ou, en d’autres termes, espèrent obtenir davantage, qu’il s’agisse de déploiements de troupes françaises sur le front oriental de l’Otan ou de livraison d’armes à l’Ukraine. Mais cette circonspection centre-européenne est également nourrie, ainsi que l’ont reconnu plusieurs interlocuteurs, par une vision parfois stéréotypée de la politique étrangère de la France en général et une méfiance profonde à l’égard de son projet d’autonomie stratégique en particulier.

En effet, si les visions sont plus convergentes sur l’Ukraine et la Russie, des dissonances et des incompréhensions persistent sur le rapport aux États-Unis. Les mots du président français sur la Chine et le danger de voir l’Europe « prise dans des crises qui ne sont pas les siennes » par « suivisme des États-Unis » avaient causé au moins autant de remous en Europe centrale que certaines de ses déclarations sur la Russie. Beaucoup dans la région considèrent que le nécessaire soutien de Washington face à une menace russe renouvelée implique d’adhérer au maximum à ses priorités sur la Chine, et ils rejettent plus profondément tout ce qui pourrait s’apparenter à une mise à distance symbolique des États-Unis des affaires européennes ou, a fortiori, à une dévaluation de l’Otan. En témoignent des réactions parfois impulsives à la notion même d’autonomie stratégique, bien qu’elle renvoie aujourd’hui, dans la vision française, avant tout à un pilier européen au sein de l’Otan, ce à quoi beaucoup de pays d’Europe peuvent souscrire.

Mais là encore, face à la guerre en Ukraine et aux évolutions de politique intérieure aux États-Unis, les lignes sont peut-être en train de bouger. Deux tendances s’opposent dans la région. Certains semblent dorénavant plus ouvertement souscrire à l’idée d’un renforcement des capacités stratégiques spécifiquement européennes, et parmi eux, plusieurs savent gré au président français de formuler une vision géopolitique dans le contexte actuel. D’autres continuent néanmoins à voir en l’Europe de la défense une chimère ou une dangereuse diversion, et en la France un trouble-fête de la relation transatlantique, temporairement assagi, plutôt qu’un leader en devenir. L’avenir dira comment l’issue des élections présidentielles américaines affectera ces deux tendances et leur équilibre : une nouvelle présidence Trump pourrait accroître les inquiétudes de l’Europe centrale ou chercher à faire de cette dernière la tête de pont de sa politique européenne, ou les deux.

  • 1. En 2021, 65 % des Hongrois, 61 % des Slovaques et 57 % des Tchèques considéraient que la Russie n’était pas une menace pour leurs pays, contre 21 % des Polonais. Voir Daniel Milo, The Image of Russia in Central & Eastern Europe and the Western Balkans [en ligne], GLOBSEC, avril 2021.
  • 2. David Cadier, Changes in France’s Policies towards Ukraine and Russia: Implications for Central Europe [en ligne], Institut de relations internationales de Prague, janvier 2024.