Le paradoxe britannique
Une décennie de politiques conservatrices, dont le Brexit, expliquent les difficultés que subissent les Britanniques aujourd’hui. Des voies de résolution existent pourtant, dans la résilience des institutions démocratiques, le caractère fédérateur de la monarchie, et un apaisement souhaité avec l’Union européenne.
Si le Royaume-Uni doit surmonter des difficultés, à l’exception du Brexit, que les autres États européens connaissent également – conséquences de la pandémie de Covid-19, guerre en Ukraine, urgence climatique, crises sociale, économique et migratoire –, les Britanniques semblent subir plus violemment ces événements. Les raisons en sont multiples, mais l’une d’entre elles se dessine comme une évidence : les politiques menées par les conservateurs. Ce sont leurs dirigeants qui ont voulu le Brexit qui n’est pas le succès de court terme annoncé par ses thuriféraires ; ce sont eux qui sont à l’origine de l’affaiblissement considérable des amortisseurs sociaux depuis l’ère Thatcher ; ce sont eux qui peinent à régler la question migratoire malgré leurs promesses irréalisables1 ; ce sont eux qui accentuent la fracture démocratique avec les citoyens à travers des scandales qui sont une constante de la vie politique outre-Manche ; ce sont eux qui exacerbent les dissensions territoriales en négligeant durablement l’Irlande du Nord et en s’arrangeant de la domination des nationalistes en Écosse ; ce sont eux qui, impuissants à résoudre les difficultés internes, trouvent des boucs émissaires en stigmatisant l’Union européenne et la Cour européenne des droits de l’homme ; ce sont enfin eux qui ont aggravé la débâcle économique au début de l’automne 2022 sous le bref mandat de Liz Truss.
Jouant les « gouvernements pompiers » pour éteindre les multiples foyers de tensions dans la société britannique, mais sans envisager des réformes structurelles indispensables, les conservateurs n’ont pas la capacité de proposer un programme apte à résorber des inégalités dont ils se satisfont depuis des décennies, ou de porter la réindustrialisation du pays tout en répondant pertinemment à la crise climatique. Le levelling up du nord de l’Angleterre qui poursuivait notamment cet objectif apparaît d’ores et déjà relégué au second plan par le gouvernement de Rishi Sunak. À ces aspects s’ajoute l’action sécuritaire et migratoire liberticide, commencée dans les années 1980 puis accélérée après les attentats des années 2000-2010. Elle s’est à nouveau concrétisée par deux textes juridiques préoccupants : le Public Order Act de 2023 restreint le droit de manifester de façon drastique, suscitant de vives critiques de la commission paritaire sur les droits humains du Parlement britannique et des associations de défense des droits et libertés fondamentaux. Quant au projet de loi sur l’immigration illégale soutenu par la très droitière ministre de l’Intérieur, Suella Braverman, il a soulevé l’opprobre de la part de la commission sur la Constitution de la Chambre des Lords.
Une grande démocratie parlementaire
Ce sombre tableau ne doit cependant pas occulter les lueurs d’espoir qui rappellent que le Royaume-Uni reste une grande démocratie parlementaire, capable sinon d’un sursaut, du moins de choisir l’apaisement politique. Plusieurs facteurs sont susceptibles d’y participer.
Le Royaume-Uni reste une grande démocratie parlementaire.
Le premier concerne les institutions et la résilience du système constitutionnel britannique face à des secousses qui auraient ébranlé plus d’un régime politique. Après la crise de l’année 2019 et la chute de Theresa May, la démission de Boris Johnson en juillet 2022 dans la foulée des révélations relatives au partygate2 a ouvert une nouvelle période de turbulences qui a accru la récession et plongé le parti conservateur dans des abysses sondagiers. Après une campagne de piètre niveau pour l’accession à la direction du parti, Liz Truss est devenue Première ministre. Rompant avec les promesses de Boris Johnson de 2019, celle qui pensait connaître un destin similaire à celui de Thatcher a défendu un plan économique ultraconservateur favorable aux plus riches, mais surtout fondé sur une irrationalité budgétaire qui a considérablement inquiété les marchés financiers. Acculée par les milieux économiques et les parlementaires, elle aura battu le record de brièveté au 10, Downing Street. Rishi Sunak l’a remplacée le 25 octobre 2022. La succession de cinq Premiers ministres depuis juin 20163 est évidemment un signe de crise politique, mais aussi la manifestation de dispositifs institutionnels efficaces contre des personnalités publiques qui ne peuvent pas mener à bien un programme qui n’est pas soutenu par une majorité (Theresa May ou Liz Truss), qui ont violé délibérément des règles et des principes élémentaires de la Constitution britannique (Boris Johnson) ou qui ont engagé leur responsabilité à l’occasion d’un scrutin démocratique (David Cameron). Contrairement à d’autres démocraties, comme la France, la victoire lors des élections nationales n’emporte pas un blanc-seing pour toute la durée d’un mandat. Que ce soit pour les cas de Theresa May, de Liz Truss ou de Boris Johnson, les parlementaires de la majorité ont joué un rôle capital dans leur démission, loin de l’image de députés godillots attachée à ceux qui sévissent par exemple au sein de l’Assemblée nationale française. Par le renouvellement (trop) rapide des chefs de gouvernement, la majorité tory a contribué à révéler ses propres limites et, sans le vouloir, à promouvoir la nécessité de l’alternance.
Cet horizon d’une victoire de l’opposition travailliste (peut-être avec le soutien des libéraux-démocrates, en principe de centre-gauche) pourrait d’ailleurs être un autre signe de vitalité démocratique. Les conservateurs sont au pouvoir depuis 2010 et leur gestion des affaires publiques ponctuée de nombreux scandales ces derniers mois4 justifie le changement. Le parti travailliste est nettement en avance dans les enquêtes d’opinion, mais le succès n’est pas pour autant assuré lors des prochaines élections parlementaires, qui devraient avoir lieu au plus tard en janvier 2025. En effet, la perte des bastions écossais au profit du parti national local depuis plusieurs scrutins impose à la gauche de reconquérir le mur rouge du nord de l’Angleterre brisé par Boris Johnson en 2019 et de remporter des circonscriptions au sud de l’Angleterre (le « mur bleu » favorable aux tories). Si les élections locales du printemps 2023 laissent entrevoir une telle éventualité, la sécurisation d’une majorité absolue des sièges à la Chambre des Communes est loin d’être acquise. En outre, les travaillistes peinent à promouvoir un véritable programme de rupture d’un point de vue économique qui rappellerait les excès du précédent chef du parti, Jeremy Corbyn. Son successeur, Keir Starmer, n’est pas non plus un personnage très charismatique et manque de conviction pour affirmer une ligne politique claire. En dernier lieu, l’opposition n’a pas été exempte de scandales, en particulier sur les propos antisémites de certains de ses membres.
Europe et droits fondamentaux
Concernant les relations avec l’Union européenne (UE) et la protection des droits fondamentaux, les travaillistes souhaitent un apaisement qui rejoint de simples considérations de bon sens. Sept ans après le référendum du 23 juin 2016, les conservateurs ont aussi compris que l’affrontement avec l’UE, souvent mis en scène et surexploité politiquement par les brexiters, n’est pas une stratégie productive, qui plus est en période de guerre sur le Continent. Rishi Sunak est ainsi crédité de quelques réussites sur le front européen. L’accord de Windsor du début de l’année 2023 est venu amender avec succès le protocole sur l’Irlande du Nord, annexé à l’accord de retrait du Royaume-Uni de l’UE, qui posait de réels problèmes d’application pratique. Bruxelles a fait aussi un geste en jetant les bases d’une future coopération réglementaire dans le secteur des services financiers. De son côté, Londres s’achemine vers un aggiornamento au moins partiel d’un projet de loi décrié et vidé en partie de sa substance par la Chambre des Lords, prévoyant la suppression radicale des règles de l’UE maintenues en droit britannique (Retained EU Law [Revocation and Reform] Bill 2022). Ces pas en avant isolent un peu plus les hard brexiters comme Nigel Farage, tandis que l’opinion britannique juge avec sévérité le Brexit dont les (fausses) promesses peinent à se concrétiser, en particulier celle d’une Global Britain aux valeurs parfois réactionnaires et championne d’un libre-échange mondialisé qui atteint ses limites.
Pour le Royaume-Uni, comme pour le reste des pays européens, les solutions aux problématiques contemporaines ne sont certainement pas dans la nostalgie d’un glorieux passé souvent mythifié, mais dans la réalisation d’une transition économique, écologique et sociale la moins violente possible. En cette période plus que tourmentée, le Royaume-Uni nous donne néanmoins à voir des moments d’apaisement riches de symboles. Les obsèques d’Élisabeth II ont montré l’unité d’une grande partie des citoyens derrière cette figure. Le sacre de Charles III, si désuet qu’il ait pu paraître, a été un épisode d’œcuménisme cultuel, culturel et ethnique entre toutes les composantes de la société britannique. L’engagement sincère du nouveau roi pour la cause écologique et son souci de cohésion entre l’Angleterre et les nations celtes furent tout autant au cœur de la cérémonie historique du 6 mai. Une fois de plus, le Royaume-Uni joue des paradoxes. Les défis d’aujourd’hui et de demain sont moins portés par les membres d’un gouvernement démocratiquement élus que par une vieille institution monarchique, qui a sans doute davantage conscience de sa précarité politique.
- 1. Le Brexit, qui a été « vendu » comme un moyen de reprendre le contrôle sur l’immigration, fut finalement un leurre. Le solde migratoire net pourrait atteindre en 2022 un record de près d’un million de personnes. Cette augmentation est largement alimentée par l’immigration non européenne.
- 2. Scandale des fêtes organisées au sein des ministères de Downing Street en plein confinement entre 2020 et 2021.
- 3. David Cameron, Theresa May, Boris Johnson, Liz Truss et Rishi Sunak.
- 4. Rishi Sunak fait notamment l’objet d’une enquête parlementaire pour ne pas avoir déclaré tous les intérêts financiers de sa famille lors de son entrée en fonction.