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Un puissant désir de protection. L’Europe face à la question naturelle

La transition énergétique engendre une perte de repères et nourrit un puissant désir de protection, que les partis d’extrême droite partout en Europe n’hésitent pas à tourner à leur avantage. La responsabilité qui incombe à la gauche est de donner, au niveau européen, une autre traduction politique à ce désir.


Des années 2020, on retiendra qu’elles ont vu les droites, extrêmes et radicales, marquer le paysage politique européen et imposer au cœur des débats publics le contrôle des migrations, la dénonciation des élites, les critiques de l’État de droit, le rejet du multilatéralisme, la défense des valeurs chrétiennes… On retiendra aussi que la « question naturelle » a pris une importance croissante dans cet ordre du jour réactionnaire et a fini par faire imploser le consensus, aussi large que superficiel, qui avait porté l’ambition européenne de prendre la tête du mouvement mondial de transition climatique. Confrontée à la colère des agriculteurs, la Commission européenne a proposé au cours de l’hiver 2024 de mettre en veilleuse les réformes environnementales qu’elle avait elle-même placées au cœur de son action depuis le début de la législature. Il n’en fallait pas plus pour que les droites extrêmes se sentent pousser des ailes. Après avoir séduit de vastes franges des classes ouvrières, en attisant les peurs de la mondialisation dans des régions frappées par les délocalisations, après avoir rapproché les franges les plus conservatrices des opinions occidentales et les mouvements populistes d’Europe orientale dans une même célébration des valeurs chrétiennes menacées par les migrations et par les élites libérales, les droites radicales pouvaient espérer rallier à leur cause les classes moyennes vivant aux lisières des villes, en agitant la crainte de voir les normes environnementales remettre en cause leur style de vie.

Confrontées à cette vague contestatrice, les forces pro-européennes se sont enfermées dans des postures défensives. Dénonçant sans nuances tous les populismes et tous les nationalismes, prenant la défense de la citadelle libérale assiégée, elles se drapent dans une forme de supériorité morale qui n’a pour effet que de renforcer la méfiance populaire à l’endroit des élites. Le risque est grand, dans ces conditions, que s’enclenche un effet de spirale qui peut conduire à paralyser durablement l’Union européenne. Seul un sursaut machiavélien, au sens que précise Céline Spector dans ce dossier, peut nous en prémunir. L’Europe a longtemps fui le conflit, misé sur l’intégration par la diplomatie, le droit et les marchés, mais cette méthode a atteint ses limites. Elle doit désormais assumer la confrontation et organiser l’opposition entre plusieurs versions de l’idéal européen pour consolider ses bases constitutionnelles1. Et puisque la question naturelle est au cœur des affrontements contemporains, elle peut aussi être le creuset de ce tournant florentin.

Désintégration européenne

La réaction conservatrice des années 2020 a des racines profondes. Dans un livre magistral, le politiste italien Stefano Bartolini décrit les processus de déstructuration politique qui travaillent le Vieux Continent. L’Europe politique telle que nous la connaissons, rappelle-t-il, est le fruit d’un mouvement d’intégration politique pluriséculaire. La formation de l’État, du marché et de la nation a commencé au xvie siècle et s’est étendue, dans la majeure partie de l’Europe, sur trois siècles au moins. Les institutions démocratiques et la protection sociale, quant à elles, se sont développées, non sans heurts, au fil d’un long siècle qui s’étend de 1860 à 1960 – et plus tard encore pour les pays d’Europe orientale2. Notre culture civique s’inscrit dans cette longue durée. Les conflits territoriaux et fonctionnels qui caractérisent l’époque féodale se sont estompés au profit d’une confrontation politique simplifiée. Tout citoyen peut alors avoir le sentiment que son vote détermine vraiment le choix d’une équipe gouvernementale et que celle-ci peut réellement mettre en œuvre les politiques affectant son existence. D’autant que le cadre géopolitique de la guerre froide offre une relative stabilité et qu’un long cycle de croissance économique permet d’améliorer les conditions d’existence des classes laborieuses comme jamais dans l’histoire de l’humanité. Même s’il n’a duré que quelques décennies, ce moment démocratique a laissé dans nos consciences collectives des traces profondes : nous considérons comme normal que le peuple contrôle les élites et que celles-ci soient en mesure de répondre aux demandes populaires. Et tout ce qui contrarie ces aspirations engendre une frustration profonde.

Or, poursuit Bartolini, l’intégration européenne a pour effet de dissoudre ces structures modernes du politique, sans leur en substituer de nouvelles. En effet, comme l’écrivait Fernand Braudel, l’intégration du continent est « une course de vitesse entre l’économie et l’État, dans laquelle la première, à tout instant menacée d’être rejointe, a toujours réussi jusqu’à ce jour – et sans doute, à nos yeux, plus que jamais – à reprendre l’avantage3 ». Le premier acte de cette pièce s’est joué dans les années fondatrices : les dirigeants européens ont d’emblée accepté de supprimer de nombreuses régulations nationales pour construire un espace économique sans frontières et se sont privés au passage de leur politique commerciale, devenue compétence exclusive de l’Union. Le « tournant libéral » de l’intégration européenne, au temps de l’Acte unique (1986) et du traité de Maastricht (1992), a ouvert un deuxième acte. La libéralisation des secteurs stratégiques du transport, des communications et de l’énergie a drastiquement réduit la voilure de l’action publique nationale, sans renforcer celle de l’Union, qui n’y a gagné qu’une capacité de régulation indirecte et partielle. La politique monétaire est devenue à son tour compétence européenne exclusive, tandis que les politiques budgétaires, toujours plus coordonnées, étaient axées exclusivement sur la réduction des déficits et dettes publics, réduisant inexorablement le champ des politiques économiques. Les politiques fiscales et sociales, quant à elles, continuent d’être régies dans les faits par une forte compétition entre États, qui renforce la pression concurrentielle sur les pays dont les niveaux de régulation sont les plus élevés. Les réponses apportées à la crise financière de 2008 auraient pu corriger ce biais libéral, comme cela fut le cas dans l’histoire des États-Unis au moment du New Deal. Mais, depuis cette époque, les gouvernements réunis au sein du Conseil européen ont au contraire renforcé le contrôle des déficits et conditionné toujours plus le soutien budgétaire apporté aux États à la mise en œuvre de réformes économiques d’inspiration libérale. Dans un tel contexte, Bartolini feint de se demander : « Est-il possible que la nouvelle droite du Heimat, la préoccupation de l’identité et de l’indépendance nationales, la peur de l’ouverture des frontières à l’immigration, l’insistance sur le “nous contre l’autre”, la défense et la fierté de la prospérité nationale, le refus chrétien orthodoxe de la vision séculière de l’élite économique et technocratique, la peur périphérique des bureaucraties lointaines, n’aient rien à voir avec l’Europe et n’aient rien à voir les uns avec les autres4 ? »

Ces résistances identitaires auraient pu conduire les élites européennes à s’interroger sur la pertinence de leurs choix, mais il n’en fut rien. Pris en tenaille entre les gauches et droites radicales, les libéraux, conservateurs modérés et sociaux-démocrates bon teint ont tenté de former un « front européen » ou une « grande coalition » pour protéger l’héritage des pères fondateurs contre les nouveaux barbares5. Ces réflexes défensifs révèlent le caractère inachevé de l’intégration du continent. Dans un système politique stabilisé, on s’oppose plus sur le contenu à donner aux politiques publiques que sur le cadre constitutionnel. À l’inverse, qu’il reste aujourd’hui difficile de proclamer à la fois l’attachement à l’Union et la critique de ses politiques démontre que le cadre européen demeure fragile. L’enjeu du « moment machiavélien » est de dépasser cet état immature de l’espace public européen en permettant que s’affirment à la fois un attachement plus large au cadre européen et à ses institutions et un débat plus ouvert sur la manière dont ces dernières fonctionnent et sur les politiques qui s’y forment.

Le grand détournement

Malgré sa relative jeunesse et le fait qu’elle soit dotée de règles de décision complexes qui favorisent plus la recherche de compromis que les affrontements majoritaires, l’Union européenne a vu sa vie politique se polariser au fil des dernières décennies. Dans l’ensemble, les formations politiques européennes de gauche sont plutôt fédéralistes, attachées aux valeurs libérales de l’État de droit et de la laïcité ; elles soutiennent la régulation du marché et la redistribution des richesses entre les territoires et les groupes sociaux ; elles sont aussi les premières avocates du Pacte vert. Celles de droite sont plus attachées à la souveraineté des États, à la liberté du marché et aux valeurs traditionnelles, et se méfient des régulations environnementales. L’alignement des astres idéologiques demeure imparfait : les gauches et droites européennes sont encore traversées de profondes divisions autour des enjeux liés au pouvoir fiscal et budgétaire de l’Union, aux politiques commerciales ou aux migrations6. Depuis quelques années, c’est de la droite de la droite que sont venues les tentatives de réalignement politique les plus puissantes. Au mitan des années 2010, écrit Chloé Ridel, s’est produit un « grand détournement ». Alors que les forces politiques pro-européennes étaient incapables de donner un second souffle à leur idéal, « l’idée européenne des droites identitaires a su proposer un objectif existentiel : la préservation de la civilisation européenne, blanche et chrétienne. Elle a exprimé une doctrine institutionnelle : le pouvoir aux États-nations, avec une coordination minimale à Bruxelles. Elle a enfin porté un programme : l’immigration zéro, la restriction de l’État de droit, la protection de la famille “traditionnelle”7 ». À l’Europe du droit et de la technocratie, informelle et froide, les droites identitaires ont opposé un sentiment d’appartenance, un « nous » ancré dans l’idée de l’Europe chrétienne. Transférant les thèmes de la fermeture des frontières et de la défense des valeurs traditionnelles du cadre des États vers celui de l’Union, elles tentent de former une internationale réactionnaire et ne cachent pas leur ambition d’accéder au pouvoir en se rapprochant des droites classiques.

Le Pacte vert apparaît comme une « menace extérieure », mettant en péril tous les repères de l’existence.

Dans cette reconfiguration politique, les enjeux liés à la « question naturelle » prennent une importance croissante8. C’est que la transition énergétique, présentée comme une réponse aux dérèglements climatiques, et les politiques de préservation de la nature, visant à freiner la perte de biodiversité, touchent toutes les dimensions de notre existence. Les normes issues du Pacte vert européen transforment nos manières d’habiter le territoire, de nous loger, de nous déplacer, de nous alimenter, de consommer des biens matériels et de loisirs… Elles affectent de vastes secteurs industriels et bouleversent les territoires liés à la production de notre alimentation. Les droites, traditionnelles ou radicales, ont vite compris le parti qu’elles pouvaient tirer de ces bouleversements, qui altèrent objectivement les conditions de vie et de travail de vastes pans des populations européennes. En France, le mouvement des Gilets jaunes a montré comment une augmentation de la taxation des carburants, présentée à tort comme une mesure environnementale, pouvait faire basculer des centaines de milliers de personnes dans la précarité. Partout en Europe, la réduction programmée de l’usage des pesticides, sans solution de rechange, alarme les agriculteurs. Les travailleurs des énergies fossiles, du transport et de la logistique, des industries automobile ou aéronautique s’inquiètent eux aussi des conséquences d’une révolution énergétique dont ils risquent de faire les frais. Après les vagues de libéralisation des années 1980 et 1990, après les délocalisations liées aux élargissements et à l’ouverture commerciale des années 2000 et 2010, l’Union européenne apparaît, une nouvelle fois, comme le levier d’une modernisation industrielle menée à marche forcée, sans conscience des tensions sociales qui en découlent. Les droites ont beau jeu de présenter la transition vers une économie décarbonée comme le projet d’élites urbaines déracinées, imposant leur mode de vie à des territoires et à des groupes sociaux confinés dans les espaces ruraux ou périurbains9. La rhétorique réactionnaire peut recycler, sans beaucoup d’efforts, l’antique ressentiment que suscite le pouvoir bureaucratique lointain, menaçant les modes de vie traditionnels et la liberté individuelle. Elle peut réveiller la méfiance ancestrale des territoires relégués et des groupes sociaux oubliés à l’égard des élites libérales des grandes villes. Comme la globalisation commerciale et financière, comme l’intégration européenne, comme les flux migratoires, le Pacte vert apparaît comme une « menace extérieure », mettant en péril tous les repères de l’existence.

Le tournant florentin

Difficile, en examinant cette confrontation, de ne pas penser à l’analyse par Karl Polanyi de La Grande Transformation que connut l’Europe au tournant des xixe et xxe siècles10. Dans les deux cas, des évolutions technologiques profondes et rapides, altérant l’organisation du travail, les rapports sociaux et les relations entre les humains et la nature engendrent une perte de repères et nourrissent un puissant désir de protection. Les groupes sociaux les plus directement touchés par la mondialisation des échanges financiers et commerciaux d’aujourd’hui ressemblent à s’y méprendre aux victimes de la première mondialisation : paysans broyés par les géants de l’agroalimentaire et de la chimie, ouvriers menacés par les délocalisations et la concurrence étrangère, petits employés déclassés par la numérisation des services, habitants des territoires semi-périphériques désertés par les services publics et méprisés par les élites métropolitaines… Ils sont au cœur de la nouvelle alliance que les extrêmes droites tentent de forger en associant dans un même rejet la démocratie libérale, l’intégration européenne, la mondialisation, les migrations et la transition climatique.

Dans l’entre-deux-guerres, la gauche a échoué à former un contre-projet assez puissant pour contrer ces tentations nationalistes et a laissé le champ libre aux forces autoritaires. Le désir de protection s’est mieux incarné dans le retour aux petites patries et le rejet de l’étranger que dans l’encadrement du marché par l’État et la sécurité sociale. Il a fallu attendre la défaite et la reconstruction pour que se forme une réponse démocratique et sociale au projet identitaire et autoritaire. L’enjeu, aujourd’hui, est le même : il s’agit de former une majorité sociale et politique capable de porter une autre forme de protection que celle proposée par les droites radicales. Cela suppose d’abord de contrer le récit réactionnaire de la transition climatique, en démontrant qu’elle n’est pas source de régression mais porteuse de progrès sociaux pour une large majorité de la population mondiale, y compris dans les pays riches. Il est vrai que la gauche a parfois tendu le bâton pour se faire battre : en portant une écologie ascétique, associée à moins de déplacements en voiture et en avion, à une moindre consommation de viande, de vêtements et d’équipements électroniques, à de plus petits logements, voire au renoncement aux animaux de compagnie, elle prive les classes moyennes de leurs menus plaisirs et les classes populaires de leurs désirs. Mais ne voir que cet aspect de la transition est réducteur. Les groupes sociaux qui vivent sous le revenu médian et produisent quinze fois moins de gaz à effet de serre que les 1 % les plus riches ne sont pas mus par la peur du changement. Dans les quartiers populaires, écrit Fatima Ouassak, « l’inquiétude est plutôt que rien ne change (on ne veut pas que nos enfants aient la même vie que nous)11  ».

Comparaison n’est pas raison, mais l’expérience réussie de la démocratisation des sociétés européennes au lendemain de la Seconde Guerre mondiale porte des leçons utiles. Face aux craintes que suscitent la marchandisation du monde, la libéralisation des échanges et la financiarisation de l’économie, la gauche forme alors un projet qui repose sur deux piliers : la réduction des inégalités et le plein-emploi. La transition climatique offre une occasion unique de réactualiser cette réponse démocratique et sociale au désir de protection qu’éprouvent aujourd’hui toutes les victimes de la mondialisation et de l’intégration européenne. Une planification écologique et sociale qui donnerait accès à des logements thermiquement bien isolés, à des transports en commun efficaces, à une nourriture naturelle, à des espaces verts, à des services sociaux et sanitaires de qualité à toutes celles et ceux qui en sont aujourd’hui privés, et qui générerait des dizaines de milliers de nouveaux emplois peut être désirable pour une majorité de citoyens. Un vaste programme d’investissements renforçant les biens communs, s’appuyant sur des politiques fiscales beaucoup plus redistributives, fut possible dans les décennies d’après-guerre et demeure pensable aujourd’hui. Il permettrait à une majorité sociale vivant aux confins de la précarité de voir ses conditions de vie s’améliorer considérablement et associerait dans les esprits la transition climatique à un surcroît de bien-être12. Ce keynésianisme vert peut en outre alimenter un nouveau cycle de gains de productivité et aider l’Europe à renforcer son autonomie énergétique par rapport au reste du monde. Une nouvelle alliance sociale peut se former autour de ces enjeux, associant les milieux populaires aux classes moyennes convaincues de l’urgence climatique, les ouvriers et techniciens aux ingénieurs, architectes, urbanistes et fonctionnaires territoriaux qui pensent et mettent en œuvre la transition climatique13.

La réplique sociale et démocratique au projet de protection des droites identitaires ne sera crédible que si elle réactive dans le même mouvement l’idéal du plein-emploi. Les institutions économiques internationales multiplient les rapports indiquant que la double révolution technologique en cours, énergétique et numérique, fera disparaître des millions de postes de travail, en même temps qu’elle en créera des millions d’autres. Une grande transformation du travail, aussi vaste et profonde que celle qui s’est produite entre la fin du xixe siècle et le milieu du xxe siècle, se déroule sous nos yeux, sans que nous en prenions clairement conscience. L’histoire enseigne pourtant, comme l’ont écrit Simone Weil et Karl Polanyi au moment de l’avènement du fascisme, que quand le travail et les rapports sociaux qu’il engendre sont bouleversés, c’est toute la société qui est secouée14. Dans les régions industrielles historiques, où prospère l’extrême droite, le travail a longtemps été le principal pilier de structuration de la vie sociale : pour les ouvriers, il est non seulement la seule source de subsistance, mais aussi la manière de définir leur rapport au monde et leur identité, et l’espoir de voir leurs enfants connaître une vie meilleure. Sa disparition soudaine, au gré des délocalisations et des restructurations, a privé les classes laborieuses de leurs revenus, mais aussi de leur statut et de leurs droits, de leur identité collective et de leurs espérances. Là aussi se fait jour un puissant désir de protection. Plutôt que de subir la grande transformation, il faut l’anticiper : identifier les secteurs menacés et les filières émergentes, rétablir une politique industrielle européenne, mettre en place une garantie d’emploi et de vastes programmes de formation professionnelle… Il faut, en d’autres termes, dénoncer le mythe libéral de la « destruction créatrice » et plaider pour une planification écologique et sociale, en ancrant cette dernière dans les mobilisations démocratiques que portent les organisations syndicales et les pionniers de la transition que sont, pour paradoxal que cela puisse paraître, les Gilets jaunes, les ouvriers des industries fossiles et les agriculteurs15. C’est la grande leçon de la pandémie, trop vite occultée : nous aurons toujours besoin de femmes et d’hommes pour produire et distribuer notre alimentation, bâtir et entretenir nos lieux de vie, éduquer nos enfants et soigner nos malades… L’enjeu est moins de se libérer du travail que de le libérer des rapports de domination qui le traversent – et dont les femmes et les personnes issues des milieux populaires ou d’origine étrangère sont les premières victimes. Cela implique de le répartir justement, pour que chacun conserve du temps pour soi, de continuer à se battre, dans les entreprises, pour la qualité de l’emploi et des salaires justes, de poursuivre le développement des services publics universels, qui offrent des biens essentiels et créent de nombreux emplois soustraits à la logique marchande, et d’instituer, à côté du marché et de l’État, une troisième sphère de reconnaissance du travail, en donnant enfin la place qu’il mérite au vaste champ de l’économie sociale et solidaire, où s’inventent déjà les métiers de la société décarbonée, ceux qui prennent soin de la nature et des humains, et réparent ce que le marché a tant abîmé.


Confrontées aux demandes de protection qui s’incarnent dans le retour aux nations, aux frontières et aux valeurs traditionnelles, les forces pro-européennes se contentent le plus souvent de dénoncer, non sans arrogance, les populismes de tout poil. Elles feraient bien de se souvenir de la leçon de Machiavel : « Ceux qui condamnent les tumultes entre les nobles et la plèbe me semblent blâmer ce qui fut la cause première du maintien de la liberté de Rome et accorder plus d’importance aux rumeurs et aux cris que ces tumultes faisaient naître qu’aux bons effets qu’ils engendraient16. » Que les pionniers de l’intégration aient cherché, au sortir de la guerre, à diminuer l’intensité des confrontations politiques en s’appuyant sur la diplomatie, le dialogue bureaucratique, l’intégration par le droit et les marchés peut se comprendre. Mais, trois générations plus tard, l’Europe est assez solide pour affronter ses tensions existentielles. Et les bouleversements qu’annonce le grand retour de la question naturelle ne nous en laissent pas le choix. L’Europe sera politique ou elle ne sera pas.

  • 1. J’ai entamé cette réflexion dans Paul Magnette, “Europe’s ‘Machiavellian moment’. How can Europe deal with the risk of falling apart?”, dans Jean-Michel De Waele, Giovanni Grevi, Frederik Ponjaert et Anne Weyembergh (sous la dir. de), Rethinking the European Union and its Global Role from the 20th to the 21st century. Liber amicorum Mario Telò, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, coll. « Études européennes », 2019, p. 127-138.
  • 2. Stefano Bartolini, Restructuring Europe: Centre Formation, System Building, and Political Structuring between the Nation State and the European Union, Oxford, Oxford University Press, 2005.
  • 3. Fernand Braudel, Grammaire des civilisations [1963], Paris, Flammarion, coll. « Champs essais », 2013, p. 463.
  • 4. Stefano Bartolini, Restructuring Europe, op. cit., p. 319 (nous traduisons).
  • 5. Voir les conférences de Justine Lacroix, Les Valeurs de l’Europe et l’indétermination démocratique [vidéo et audio en ligne], au Collège de France, du 15 au 23 novembre 2023.
  • 6. Voir Céline Spector, No demos ? Souveraineté et démocratie à l’épreuve de l’Europe, Paris, Seuil, coll. « L’ordre philosophique », 2021.
  • 7. Chloé Ridel, D’une guerre à l’autre. L’Europe face à son destin, Paris, Éditions de l’Aube, 2022, p. 73.
  • 8. Voir Ivan Krastev, « Démographie, écologie : le nouveau clivage » [en ligne], trad. Sébastien Lumet et Vianney Mennecier, Le Grand Continent, 17 janvier 2022.
  • 9. En France, 76 % des personnes interrogées pensent que « la sobriété énergétique est imposée seulement au peuple, mais pas aux élites », et 79 % estiment que « ce sont les plus pauvres qui paient la crise climatique et énergétique alors que ce sont les plus riches qui en sont responsables ». Voir Jean-Yves Dormagen, « Quand le clivage politique devient saillant. Pourquoi les politiques de transition vont devenir un enjeu de plus en plus structurant des systèmes politiques européens », GREEN, no 4, octobre 2023, p. 39-53.
  • 10. Karl Polanyi, La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps [1944], trad. Maurice Angeno et Catherine Malamoud, préface de Louis Dumont, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 1983.
  • 11. Fatima Ouassak, Pour une écologie pirate. Et nous serons libres, Paris, La Découverte, coll. « Petits cahiers libres », 2023.
  • 12. J’ai développé cette proposition dans P. Magnette, La Vie large. Manifeste écosocialiste, Paris, La Découverte, coll. « Petits cahiers libres », 2022.
  • 13. Voir Pierre Charbonnier, « Il n’y a pas d’impasse climatique. Comment naviguer dans le triangle politique de l’anthropocène », GREEN, no 4, octobre 2023, p. 30-36.
  • 14. Voir Simone Weil, La Condition ouvrière [1951], éd. Robert Chenavier, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2002.
  • 15. J’ai développé cet argument dans P. Magnette, L’Autre Moitié du monde. Essai sur le sens et la valeur du travail, Paris, La Découverte, coll. « Petits cahiers libres », 2024.
  • 16. Nicolas Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live [1531], trad. Alessandro Fontana et Xavier Tabet, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de philosophie », 2004, IV, 1, p. 69.