G. W. Bush sur la pente glissante
La sagesse française prévient : « la première fois ça passe, la deuxième fois ça lasse, la troisième fois, ça casse ». Le parti républicain risque d’en fournir la preuve le 7 novembre lors des élections de mi-mandat. La prise de 15 sièges (sur 435) donnerait une majorité aux démocrates à la Chambre des représentants alors qu’au Sénat (où seulement un tiers des 100 mandats est en jeu), il leur faudrait 6 mandats pour y prendre le contrôle. Du côté démocrate, la confiance règne.
Les républicains jouent une carte familière : celle de la peur. Elle a bien marché en 2002 quand le pays était toujours sous le choc des attentats du 11 septembre. Rejouée lors des présidentielles de 2004, elle permettait à George W. Bush de se présenter comme un homme de volonté alors que le démocrate, John Kerry, était traité de « girouette » opportuniste sans convictions fermes. Si la victoire était ainsi acquise, le grand projet du président réélu – la réforme de la sécurité sociale – n’a pas pris forme. Et ce n’est pas un hasard, car la carte de la peur renforce les instincts conservateurs du public alors que les projets de George Bush mettaient en question les acquis du New Deal.
Néanmoins, la réussite de cette tactique électorale s’explique quand on se rappelle que l’Amérique a toujours été protégée par deux océans. Il fallait l’attaque surprise du 7 décembre 1941 à Pearl Harbor pour lui faire prendre au sérieux une guerre mondiale qui durait déjà depuis deux ans. Le 11 septembre 2001 ouvrit une brèche dans les murs protecteurs d’une Amérique contente d’elle-même et ignorante de son rôle dans un monde globalisé. Le réveil était rude, et la politique n’était pas capable de lui imprimer une forme positive. Il en résultait un genre de sourde angoisse sans nom provenant de la perte des repères connus. La tactique de George W. Bush – dessinée par son consigliere Karl Rove – cherchait à donner à cette angoisse un contenu, à capter l’angoisse autour d’un point fixe : la peur du terrorisme. Plus qu’une arme défensive, cette tactique avait une implication offensive, la guerre dite préventive contre le régime de Saddam Hussein, accusé de détenir (ou d’être en train de fabriquer) des armes de destruction massive et, pour bien arrondir les comptes, d’entretenir des liens avec Al-Qaida.
On sait ce qu’est devenue cette guerre, que les prétextes qui devaient la justifier s’étaient montrés nuls et non avenus, et que la justification rétroactive d’un projet de démocratisation du pays (sinon de la région) fait long feu. Malgré ces évidences (confirmées par des sondages où la popularité du président avoisine les 35 %), le parti républicain rejoue cette carte aujourd’hui pour la toute simple raison qu’il n’en a pas beaucoup d’autres. Au-delà de l’enlisement en Irak, la chronique de la première année du nouveau mandat était marquée surtout par une série de déboires domestiques dont les suites du cyclone Katrina étaient symboliques. Dans les deux cas, les reproches revenaient à un seul : l’incompétence (rendue plus grave par l’hybris d’un pouvoir incapable de reconnaître ses limites, et accentuée par une corruption qui touchait la majorité républicaine au Congrès aussi bien que la présidence2).
Malgré cette pente déclinante de la popularité du président, les jeux ne sont pas faits. Le public a beau être mécontent de la politique menée à Washington, les enjeux d’une élection sont locaux dit la sagesse politique et l’électeur apprécie les services rendus par son député de circonscription. Celle-ci, par ailleurs, aura été découpée pour favoriser le représentant sortant. Ceci explique qu’au début de la saison électorale, il n’y aurait eu au maximum que 40 sièges en jeu à la Chambre alors que les républicains devaient facilement garder le contrôle du Sénat.
Comme toujours, la vie politique est marquée par des péripéties. Ainsi, un député républicain compromis dans une affaire de pédophilie vient de démissionner. Dans un parti où les militants fondamentalistes jouent un rôle clé, et dans un pays où la question des « valeurs » fut décisive lors des élections de 2004, l’affaire prend de l’importance. Elle est montée vite jusqu’à la direction du parti ; des voix s’élèvent pour demander la retraite du président (le Speaker) de la Chambre. D’autres en sont éclaboussés. On aurait tu l’affaire pour ne pas risquer la perte du siège ; le « parti des valeurs » est démasqué. De fil en aiguille, il y aurait maintenant 48 sièges à pourvoir… et le Sénat pourrait lui aussi basculer.
Comme toujours, de telles péripéties ne prennent forme que sur un fond déjà préparé. Celui-ci était fourni par les conséquences de la guerre en Irak. Le dernier livre de Bob Woodward en est symbolique. Ce journaliste bien introduit avait déjà publié deux livres élogieux sur la présidence Bush. Or, celui qui vient de paraître – State of Denial: Bush at War – dénonce le volontarisme d’un pouvoir incapable d’entendre une critique même bienveillante, et aveugle au point de vue de l’autre (allié ou ennemi). Pis, le gouvernement aurait su, et depuis longtemps, que les choses allaient mal mais, du fait de ses déchirements internes, l’opportunisme électoral l’aurait contraint non seulement aux mensonges publics mais au refus de reconnaître la réalité.
Face au mécontentement du public contre une guerre dont les pertes américaines vont bientôt dépasser le nombre de victimes du 11 septembre, George W. Bush essaie de changer le sujet. Depuis le mois de septembre, à toutes les occasions – dont un discours solennel à partir du bureau ovale de la Maison Blanche – il ne parle plus de la guerre en Irak mais de la lutte contre le terrorisme. Et, pour rappeler la bonne guerre faite jadis aux derniers qui osaient enfreindre les murs protecteurs de l’Amérique, ce dernier est dénommé « islamo-fasciste ».
Le morceau est trop gros, ce qui explique que le scandale de la pédophilie prend de l’ampleur. Face à un public désillusionné, la carte de la peur n’arrive plus à faire oublier les dérives d’un exercice du pouvoir monopolisé du parti républicain. La pédophilie apparaît comme le symptôme d’un mal plus profond3. Pour avoir trop prêché, les républicains apparaissent comme des hypocrites. Un autre adage vient à l’esprit du public, celui de Lord Acton : « Le pouvoir corrompt, et le pouvoir absolu corrompt absolument. » Et le public guette les prochaines révélations, qui ne tarderont pas à se manifester.
C’est là où se situent en dernier lieu les enjeux. À supposer que les démocrates prennent l’une des chambres, ils jouiront d’une arme que le monopole républicain leur interdisait : la possibilité d’instituer des Commissions d’enquête sur un nombre assez important d’affaires – de corruption, d’incompétence, de vénalité – et surtout sur la première des affaires : celle qui aboutit à l’invasion de l’Irak et la démultiplication des jihadistes qui s’ensuivit.
- 1.
Une version de ce texte est parue dans Ouest-France le jeudi 12 octobre 2006.
- 2.
Voir mes chroniques hebdomadaires de la première année de la présidence Bush, rassemblées dans la Démocratie à l’épreuve, Paris, Buchet-Chastel, 2006.
- 3.
Chaque jour semble apporter son lot d’affaires. Une assistante du président contrainte à démissionner à cause de ses rapports avec le lobbyiste maintenant en prison, Jack Abramoff ; un député d’Ohio condamné à la prison pour ses rapports avec le même lobbyiste ; un autre assistant du président inculpé… C’est une chronique qui ne prend pas fin…