Penser la Grande Guerre à partir de l'expérience allemande


Dans la somme qu’il a récemment publiée sur la Première Guerre mondiale, l’historien allemand Herfried Münkler revient non seulement sur le déroulement du conflit, mais également sur les interprétations politiques qui en ont été données tout au long de l’histoire allemande. Une manière de décentrer notre perspective.

La coupure historique et les traces laissées dans le siècle par la guerre de 1914-1918 ont suscité d’intenses controverses idéologiques en Allemagne. Au commencement du siècle, la nation allemande, enfin unifiée sous Bismarck, avait démultiplié des progrès dans tous les domaines ; des avancées matérielles, soutenues par le progrès des sciences, vite traduites dans la technologie et l’industrie, avaient favorisé l’émergence d’une classe moyenne élargie, alors que le nouvel État s’occupait du bien-être des nécessiteux et de ceux qui travaillaient dans les grandes usines. L’affirmation de la nation se traduisait aussi par la puissance grandissante de son armée et de son corps d’officiers professionnels, la croissance de sa marine et ses ambitions coloniales. L’historien américain d’origine allemande Fritz Stern avait raison de souligner récemment la remarque de Raymond Aron, qui y voyait la naissance d’un « siècle allemand1 ». Hélas, les quatre années de la Grande Guerre ont transformé le rêve en cauchemar, et l’histoire de cette guerre s’est prêtée à une politisation qui fit le lit des idéologies. Dans une Allemagne réunifiée redevenue une puissance centrale au sein d’une Europe qui se cherche, il vaut la peine de revenir aux origines des errements d’un siècle à la recherche d’un ordre politique stable et démocratique.

Les idéologies allemandes au xxe siècle

Comme la Révolution française a fait en France l’objet de conflits d’interprétation tout au long du xixe siècle, au point de faire oublier, comme le pointait François Furet dans Penser la Révolution française, la réalité proprement politique des événements, la Grande Guerre se trouve en Allemagne au centre de controverses idéologiques fondamentales. Pourtant, depuis 1978, aucune histoire synthétique du conflit n’avait été proposée, ce qui fait de la synthèse proposée par Herfried Münkler2 la première depuis la réunification, c’est-à-dire la première à réinscrire le récit historique et politique du pays, au-delà de la division et de la rivalité des deux Allemagnes.

Herfried Münkler est un historien qui travaille aux frontières de la science politique et de la philosophie. Auteur d’une remarquable étude sur Machiavel dans son temps et au-delà3, Münkler s’est ensuite consacré, comme coéditeur, à une imposante histoire de la pensée politique en cinq volumes4. Par la suite, il a étudié les transformations historiques de l’État, dans son rapport notamment à la guerre depuis la guerre des Paysans déclenchée par la Réforme en Allemagne. Ce n’est pas par hasard qu’il s’est consacré aux théories de Clausewitz dans un ouvrage qui propose une lecture des transformations de la guerre et de leurs implications politiques dans la foulée du 11 septembre 20015. Cette étude de l’actualité de la « guerre asymétrique » a trouvé sa contrepartie dans l’analyse historique des différentes formes impériales et la tentation d’étendre leur pouvoir au-delà de leur cadre6. Il manquait encore une étape dans la réflexion politique de Herfried Münkler avant d’aborder cette grande synthèse qu’est Der Grosse Krieg : c’est l’étude de l’imaginaire allemand, dont il propose une archéologie à partir des mythes nationaux primitifs (Barbarossa, les Nibelungen…) qui rebondissent dans la figure de la lutte contre Rome (Tacite, Canossa…) ; une nouvelle épaisseur de cet imaginaire mythique s’est fait jour avec la montée de la Prusse, qui trouve sa contrepartie contemporaine dans la mythologie des forteresses isolées ou des petites villes de haute culture (la Wartburg, Weimar…). L’inventaire de cette mythologie s’achève avec les « mythes politiques » nés après la Seconde Guerre mondiale (résistance antifasciste du côté de la Rda, miracle économique en Rfa7…).

Droite et gauche ont dû donner une place aux événements de la Grande Guerre dans leur interprétation politique de l’histoire allemande. Elles l’ont fait avec leur sensibilité propre mais en convergeant étrangement vers des conclusions proches qui ont donné lieu au fort consensus de Bonn puis de Berlin. La doxa de la droite représente l’Allemagne en victime, en butte à des forces hostiles alors qu’elle vient tout juste de s’unir. Elle fut d’une certaine manière la victime de ses vertus, car la prospérité montante de la nation faisait peur aux puissances voisines jalouses qui voulaient freiner l’essor d’un rival potentiel. Encerclée par les forces plus nombreuses de l’Entente (France, Angleterre, Russie), l’armée allemande aurait été contrainte de se battre héroïquement, le peuple allemand aurait supporté les sacrifices imposés, mais sans que la morale civique et la vertu guerrière ne suffisent à la victoire. À qui la faute ? Y avait-il des trahisons intérieures à démasquer, purger et abattre pour retrouver l’unité de la nation ? La question était déjà posée par l’action des leaders militaires (Hindenburg et Ludendorff) qui ont démissionné après l’échec de la deuxième bataille de la Somme pour faire assumer par les parlementaires, surtout les socialistes, la signature de la reddition8. C’est ainsi qu’est créée la première doxa de la droite : la légende du « couteau dans le dos » (Dolchstoss­legende) des traîtres qui perdirent le pays.

Ce n’était qu’un début ; car cette lecture eut une longue carrière dans l’interprétation du siècle. L’Allemagne victime dut subir des jalousies et la revanche de ses ennemis, comme l’a montré en premier lieu le traité de Versailles où les Alliés, menés par les États-Unis, imposèrent la fameuse clause 231 qui stipulait la responsabilité allemande dans le déclenchement de la guerre. À ce stigmate moral s’ajoutèrent des réparations qui donnèrent lieu à une inflation explosive qui détruisit ce qui restait des classes supérieures possédantes. Pour la droite allemande, l’expérience de Weimar fut alors le règne de la finance déracinée… mais aussi celui d’une politique républicaine incapable de rétablir la santé du pays. C’est alors que, comme par une sorte de fatalité, Hitler et ses nazis prirent le pouvoir, sous le parrainage de Hindenburg. Si la droite qui émerge de la défaite en 1945 désapprouve bien sûr les excès du régime hitlérien (et, après coup, son antisémitisme), elle insiste sur le fait que ce sont les Allemands qui en ont été encore une fois victimes (en l’occurrence, des dégâts des bombardements alliés pendant la guerre puis de la division du pays et de son amputation territoriale). Dans l’Allemagne de l’Ouest des années de l’après-guerre, cette idéologie subit une curieuse mutation ; elle devient la vision irénique d’un monde où l’affirmation (imaginaire ou réelle) de la puissance nationale perd toute légitimité ; le fondement de cette nation voulue au xixe siècle par Bismarck, le « chancelier de fer », serait au xxe une Europe enfin pacifiée et démocratique.

Cette dernière mutation de l’idéologie de la droite pacifiée (au sein de la Cdu de Helmut Kohl) rejoignait la doxa de la gauche réformée au congrès de Bad Godesberg en 1959, qui mit fin à l’idéologie marxiste. Malgré l’attraction des chantres d’un « internationalisme » prosoviétique, la gauche ouest-allemande allait trouver aussi des racines dans la Grande Guerre. S’identifiant comme le parti de l’« anti-impérialisme » mais libérée des schémas marxistes, elle fut réconfortée par la publication en 1961 des recherches de Fritz Fischer, Griff nach der Weltmacht9. L’historien voulait démontrer que la politique agressive de l’Allemagne avait sciemment déclenché cette guerre dont le pays pensait profiter. Suscitant des polémiques – souvent menées par des vétérans de cette guerre, qui en portaient encore les plaies –, Fritz Fischer confortait la doxa de la gauche social-démocrate à l’Ouest… mais aussi celle des communistes à l’Est, qui prétendaient avoir créé la « bonne » Allemagne, guérie des tares d’un passé impérialiste. Finies la démesure et la volonté de conquête, acceptons la culpabilité, et que vive la modestie apolitique ! L’Allemagne a été pacifiée par la force ; elle est devenue maintenant la meilleure des pacifistes. Mais curieusement, comme le note Herfried Münkler, le fait d’assumer une telle culpabilité est aussi un acte d’hubris qui attribue à l’Allemagne une puissance quasi démoniaque10.

Les mécanismes de la guerre

On voit donc comment la doxa de gauche pouvait sans difficulté rejoindre celle de la droite irénique de l’après-guerre. C’est ce consensus apolitique qui est mis en question par Herfried Münkler dans Der Grosse Krieg. Le livre ne se propose pas d’offrir des leçons pour la politique contemporaine11. Il s’agit d’abord d’une brillante narration de l’histoire – des histoires, car l’auteur sait bien qu’il faut prendre en compte les attentes imaginaires et la situation réelle des uns et des autres, ce qui impose la prise en compte du vécu des civils et des militaires, des officiers et des sans-grade, des hommes politiques et des intellectuels d’un côté comme de l’autre. Si l’acteur central est l’Allemagne, Münkler s’en sert pour raconter ce qu’il appelle laconiquement « Le monde 1914-1918 ». Au-delà des cinq grandes puissances qui déclenchent la guerre (rejointes en 1915 par l’Italie opportuniste), l’auteur poursuit les péripéties de la lutte dans les territoires de l’Empire ottoman, d’abord à partir des Balkans (après la Serbie, la Roumanie et la Bulgarie) pour atteindre les terres du Proche-Orient arabe et même les colonies africaines et asiatiques. À cette géographie s’ajoutent des pages fascinantes qui décrivent la guerre maritime et en expliquent l’évolution tactique12.

Der Grosse Krieg est aussi une histoire militaire qui explique non seulement les choix tactiques mais aussi les stratégies imposées par l’invention de nouvelles armes – la première utilisation tactique du gaz, par exemple, produit d’abord un effet de boomerang, avant des raffinements successifs de sa composition chimique qui vont permettre son utilisation stratégique. Le lecteur suit également l’évolution de l’avion de reconnaissance qui remplace la cavalerie avant de devenir l’avion de chasse, puis les gros avions de bombardement. Mais si les armes deviennent de plus en plus lourdes, on voit aussi comment le trop gros char utilisé par les Anglais dans les Flandres s’enfonce dans la terre boueuse tandis que les petits chars légers inventés par Renault jouent un rôle fondamental dans les derniers mois de la guerre13. En effet, la technologie devançait souvent la tactique, contraignant à des adaptations improvisées complétées par des réformes stratégiques. Sur les mers, l’emploi sans merci du sous-marin contre les vaisseaux commerciaux rendait inévitable l’entrée dans la guerre des États-Unis en 1917 ; le fait que le sous-marin ne puisse pas aborder l’ennemi ni secourir les matelots blessés imposait des changements dans le droit de guerre maritime. Au-delà, ou plutôt en deçà, il y avait bien sûr cette affreuse guerre des tranchées, avec son lot d’ennui, de crasse et de froid14, interrompu périodiquement par de grands bombardements qui précèdent des attaques meurtrières au travers de barbelés face à des armes de plus en plus puissantes. Des avancées de quelques centaines de mètres étaient payées par des milliers et des centaines de milliers de morts (à Verdun, les Français auraient perdu 315 000 hommes, les Allemands 280 000 : quelle victoire !). Au-delà de la froideur des chiffres, Herfried Münkler nous offre des images de ces barbelés étendus entre les tranchées ennemies où gisaient encore des blessés et des morts. Cette guerre, insiste-t-il, aura été la première où l’on n’a pas enterré ses morts à la suite des batailles15.

Penser la fin et les fins de la Grande Guerre

Cette observation perspicace par un historien, qui recherche toujours des traces du passé dans le présent, nous introduit au troisième volet de Der Grosse Krieg, celui du politique. On a vu que son récit historique met en question les visions idéologiques que la droite et la gauche tiraient de l’expérience de la Grande Guerre. Mais Herfried Münkler n’accepte pas pour autant la vision libérale d’une guerre dont le déclenchement aurait été accidentel, mais pourtant inévitable et enfin fatal. Il faut bien sûr faire la part à l’accident ou l’imprévu, par exemple cet espion allemand bien placé dans l’ambassade russe à Londres qui avait alerté Berlin des négociations russo-anglaises, ce qui avait fait croire aux Allemands qu’il fallait intervenir avant la conclusion d’une telle alliance. Le mois de juillet 1914 fourmille de ce genre de malentendus liés au hasard, aux occasions manquées et aux conflits au sein des gouvernements. Mais peut-on dire quelle fut la véritable goutte qui fit déborder le vase ? Comment l’assassinat de l’archiduc dans la lointaine ville de Sarajevo pouvait-il aboutir à la fin d’un monde ? Si l’historien doit comprendre l’attitude des populations et expliquer les choix des politiques, il doit aussi penser ce panorama globalisé qu’il décrit.

Selon Herfried Münkler, le déclenchement de la guerre révèle l’échec du politique. Après tout, les grands pouvoirs avaient fait face à des menaces similaires, plus graves mêmes, dans les régions appartenant autrefois à l’Empire ottoman. La crise du Maroc en 1906 ainsi que ses rebondissements à Agadir en 1911 furent maîtrisés malgré les craintes ; et les grandes puissances ont pu limiter les dégâts des guerres des Balkans en 1912-1913. Mais soudainement en 1914, de tous les côtés, le politique a failli. Des historiens comme Christopher Clark (dans les Somnambules16) ont décrit les étapes de cet échec au jour le jour. La thèse de Der Grosse Krieg est plus large, et plus simple ; elle concerne le politique plutôt que les calculs quotidiens de la politique : tout le monde dans tous les pays s’attendait à une guerre, ce qui avait pour effet de rendre légitime et même nécessaire la guerre préventive. Ainsi, l’attente d’une guerre imminente finit par rendre nécessaire son éclatement : bel exemple de prophétie autoréalisatrice ! Voulant prévenir l’attaque de l’autre, on se mobilisait pour se donner l’avantage du premier coup, ce qui contraignait l’autre à la mobilisation à son tour, enclenchant une machinerie diabolique.

Si c’est malgré tout l’Allemagne qui a pris l’initiative, c’est pour une raison avant tout politique. Dans cette course à la mobilisation, Berlin voyait s’ouvrir une fenêtre d’opportunité pour mettre en œuvre son plan Schlieffen. Élaboré et raffiné depuis les années 1880, ce plan, qui se voulait scientifique dans sa précision, visait à éviter les désavantages de la situation géopolitique d’une Allemagne dont la situation du milieu risquait de l’entraîner dans une guerre simultanée sur deux fronts. Le plan articulait minutieusement une guerre éclair à l’Ouest qui, faisant fi de la frontière belge, foncerait sur Paris pour mettre fin à une guerre courte avant de se retourner contre les Russes, arriérés et lents à mobiliser leurs armées massives mais peu agiles. Sur le papier, le plan était brillant ; et d’une certaine façon, son exécution ne laissait rien à désirer : les armées allemandes se trouvaient là où elles devaient être – devant les portes de Paris – début septembre. Or, comme on le sait, cette offensive allemande fut arrêtée par la contre-offensive française lors de la bataille de la Marne, qui stabilisa la ligne de front et opéra le passage à la guerre de tranchées.

Évidemment, le meilleur des plans de guerre imaginable ne pouvait prendre en compte le retournement de situation opéré grâce au « miracle de la Marne ». Herfried Münkler souligne une importante faiblesse politique du plan ; les généraux avaient oublié l’une des leçons principales du grand théoricien Carl von Clausewitz, qui montrait que dans la guerre, il y aura toujours de la « friction » qui perturbe la logique apparemment claire du meilleur des plans possibles. En l’occurrence, cette friction était le sentiment national belge : les Belges, contre toute attente, opposèrent une forte résistance. Celle-ci devait néanmoins être vaincue, au prix de nombreuses victimes civiles, ce qui ne manqua pas d’être exploité dans la propagande et précipita en outre l’entrée en combat des forces expéditionnaires anglaises pour défendre « les petits Belges ». Pis, le plan avait élaboré une logique si détaillée, et les militaires allemands furent si fidèles dans son exécution, qu’ils négligèrent une deuxième leçon de Clausewitz : le besoin de flexibilité pour faire face à l’inattendu. Ainsi, une fois l’avancée sur Paris arrêtée, la guerre qui devait être courte devint une guerre de position qui allait durer des années, où l’avantage restait toujours du côté de la défensive. Les forces allemandes qui devaient être transférées sur le front de l’Est étaient contraintes de rester sur place ; et la mobilisation russe, plus vite et mieux organisée qu’on ne l’avait anticipé, empêcha l’envoi de renforts du front Est à l’Ouest.

L’enthousiasme initial des populations qui comptaient triompher dans une guerre éclair s’évapora rapidement ; il revint alors au politique de donner un sens à cette boucherie sans fin (si tant est qu’elle ait pu en avoir17). L’intervention du politique eut lieu à plusieurs niveaux. Il y eut d’abord l’autojustification par le dénigrement de l’Autre. Cela commença en premier lieu lorsqu’il s’agit de justifier l’entrée en guerre contre ceux qu’on dénonçait comme des ennemis de la civilisation. Pour les Allemands, y compris les sociaux-démocrates, ceux-ci étaient les Russes. Entre Français et Allemands, il y avait une « guerre des plumes » pour défendre les « valeurs » de leur nation. Du côté français, par exemple, Henri Bergson prononça à l’Académie le 8 août 1914 un discours opposant la « civilisation française » à la barbarie militariste allemande. La réponse allemande ne tarda pas ; signée par quatre-vingt-treize intellectuels et universitaires, leur „Erklärung an die Kulturwelt“du 4 octobre accusait d’hypocrisie ceux qui refusaient de reconnaître que la lutte contre le supposé militarisme allemand était en fait une attaque contre la culture allemande elle-même.

Il ne s’agissait pas simplement de critiquer l’Autre ; il fallait se mettre soi-même en valeur. En Allemagne, pays où les progrès de l’industrie et l’urbanisation allaient de pair avec la croissance du mouvement social-démocrate, l’anticapitalisme jouait un rôle dans cette autodéfinition. Le sociologue Georg Simmel – qui avait enfin trouvé une chaire à l’université de Strasbourg à l’âge de 57 ans – prononça en novembre 1914 un discours sur « La transformation interne de l’Allemagne » pour encourager « la naissance d’un homme nouveau ». Reprenant une idée du philosophe Max Scheler, l’économiste Werner Sombart publia l’année suivante un livre au titre significatif : « Marchands et héros » (Händler und Helden). L’un, le commerçant capitaliste, se demande ce que la vie peut lui donner alors que l’autre, le héros, est prêt à donner sa vie pour sauver le monde. Hélas, de telles vues de l’esprit n’étaient pas faites pour convaincre les membres de l’Entente qui, pour leur part, voyaient en ce début de guerre surtout la « barbarie » de la répression de la résistance belge18.

À mesure que la guerre de position meurtrière s’installait, du côté allemand les valeurs « héroïques » prenaient le dessus ; le mythe se superposait à la cruelle réalité quotidienne sans en faire émerger un sens. Les sacrifices sur le front se répercutaient dans la société ; l’enthousiasme des premiers mois diminuait. Le sens de la guerre n’était plus évident… ou, devrait-on dire, devenait trop bêtement évident, à savoir qu’il fallait continuer afin que les sacrifices déjà consentis ne soient pas vains. Ainsi, les « héros » étaient ceux qui tenaient bon, qui reprenaient le boulot et se montraient dignes de ceux qui étaient morts pour la cause. Cette logique se ressentait donc aussi bien chez les civils que dans l’armée. Ainsi cette « cause » devint-elle une fin en soi, sans contenu, indéfinie dans ses fins comme dans sa fin.

Pourtant, un changement se fit jour ; le « héros » se démocratisa car la longue guerre et ses pertes humaines affectaient la société entière. Un des résultats de cette démocratisation fut la redéfinition implicite des buts et du sens de la guerre. Ce ne furent plus les intellectuels qui se chargèrent de ce travail de redéfinition ; c’était la société au sens large qui cherchait le sens de ses souffrances. Les « héros » se retrouvaient au quotidien, c’étaient ceux qui persistaient, qui étaient prêts à continuer jusqu’à la victoire. Ils n’étaient plus seulement de la chair à canon ; leur voix, sourde et peu articulée, se faisait néanmoins mieux entendre. Ils voulaient la paix, la fin des souffrances ; mais ils ne la voulaient pas à n’importe quel prix. Dans ce contexte, des tentatives de négociation (qui existaient) ne pouvaient pas avancer car le « héros » démocratique est devenu pour le coup nationaliste : il tient à la paix, mais à une paix victorieuse, par les armes : ein Siegfrieden. On entend dans cette parole un appel implicite à la mythologie nationale qui servait de facto à rationaliser les demandes d’annexer des terres conquises pour agrandir le Reich. Or, comme on l’a vu au début du récit, la paix enfin consentie par le Parlement, après la démission des chefs de l’armée, allait donner lieu à la légende du « couteau dans le dos » et à la méfiance antipolitique qui, par la suite, s’affirma à nouveau pour mettre fin à la république de Weimar… dont on sait, hélas ! les suites.

Une autre analogie politique

La lecture de cette somme historique de Herfried Münkler m’a fait penser aux questions posées à l’historiographie française par la révolution de 1789. La course impétueuse entamée en 1789 semblait impossible à arrêter. Comment sortir de la Révolution ? L’histoire politique française du xixe siècle, pour François Furet, est la tentative de répondre à cette question. Pour l’Allemagne, la guerre des tranchées continuait et l’on ne voyait pas comment s’en sortir. Dans les deux cas, on peut déceler la lancée vers une conquête dont le but était inassignable, une fuite en avant sans limites, en fin de compte un nationalisme fondé sur la glorification du peuple. Ce qui conduit Herfried Münkler à décrire son travail comme une histoire totale, à la fois sociale et globale.

Mais cette analogie franco-allemande est la mienne ; Münkler relève une autre analogie historique, celle qui fut proposée lorsque les Allemands débattaient en 1916 de l’extension illimitée de la guerre sous-marine, et donc de la guerre tout court. Eduard Schwartz, professeur de lettres classiques, cherchait à repenser le fondement politique de la mythologie démocratisée du héros à partir de l’analogie avec les conditions qui avaient conduit à la guerre du Péloponnèse analysées par Thucydide. Cette analogie est bien allemande, elle reflète l’héritage d’une bourgeoisie qui s’identifiait à l’image classique de Weimar, la ville des Dichter und Denker (« les poètes et penseurs ») qui aurait repris l’héritage d’Athènes. Selon cette analogie, les voisins d’Athènes étaient jaloux de sa puissance, envieux de sa domination et des richesses qu’elle accumulait. Ils craignaient aussi sa culture, le raffinement qu’elle apportait et l’assurance fière du peuple dont Périclès fit l’éloge dans son fameux Discours funèbre. Ce mélange de jalousie et de crainte expliquait qu’Athènes se méfiât d’une attaque de ses ennemis coalisés. Au lieu de leur laisser le choix de l’heure et du lieu, les Athéniens devaient chercher une occasion pour mener une attaque préventive. Or, suggère l’analogie, il ne faut pas confondre cette occasion accidentelle avec la cause de la guerre. La cause de la guerre aurait été la crainte des voisins face à l’hégémonie croissante d’Athènes, qui n’en est donc pas coupable. De même, devrait-on conclure en 1916, l’Allemagne n’est pas responsable de cette guerre terrible. Or par cette argumentation, note Herfried Münkler, « l’analogie devient une apologie » ; ce sont la jalousie et les intentions agressives des autres qui ont provoqué la guerre. Münkler n’est nullement apologiste. Il faut donc aller plus loin pour comprendre l’engrenage.

Il ne faut pas oublier que cette analogie (qui résonnait chez la bourgeoisie éduquée) fut proposée pendant le débat sur l’extension de la guerre par l’Allemagne. La guerre illimitée sur les mers revenait à abolir les limites politiques sur les buts de la guerre. Eduard Schwartz lui-même rappelait les conseils de Périclès face à l’agression de ses voisins : du fait de la supériorité civilisationnelle d’Athènes, il convenait de rester sur la défensive, laissant aux autres le temps de s’épuiser. Or après la mort de Périclès, les Athéniens ne suivirent pas ses sages conseils ; c’était le temps de ce que j’appelle ici celui des héros démocratiques. Athènes s’est laissée aller à une guerre expansionniste dont l’aboutissement fut la désastreuse (mais bien populaire) invasion de la Sicile. La défaite catastrophique au terme de cette aventure laissait la cité démunie face aux années chaotiques d’une dictature puis d’une démocratie tellement peu sûre d’elle-même qu’elle finit par voter la mort du critique qu’était Socrate avant de disparaître enfin sous la force des Macédoniens. Est-ce là le message d’Eduard Schwartz ? S’agit-il de rappeler que le politique doit savoir reconnaître ses limites, faute de périr, victime de sa propre folie ?

Herfried Münkler revient à l’argument d’Eduard Schwartz dans sa conclusion pour en tirer une autre leçon. Schwartz aurait relu à nouveau Thucydide avant de reprendre ses arguments en 1919 dans un livre qui porte le titre tout universitaire, Das Geschichtswerk des Thukydides. Selon cette nouvelle lecture, Thucydide serait revenu à la distinction entre les causes de la guerre et les occasions qui la favorisent pour tirer la conclusion que cette guerre était nécessaire, fatale même, bien que son heure et son jour n’aient été ni prédéterminés ni le résultat d’une cause déterminée. La même chose vaudrait, semble-t-il, pour la Grande Guerre. Cette indétermination semble laisser aux politiques la responsabilité des choix qui l’ont déclenchée. Or, dit Herfried Münkler, si tel était le cas, il n’y aurait plus de responsabilité politique car les décisions prises ne seraient que l’exécution d’une nécessité préinscrite dans les choses ; intervenir ou s’abstenir ne changerait rien au destin, si ce n’est la date et l’heure de la guerre inévitable.

Pourquoi avoir relevé cette analogie d’Eduard Schwartz ? Dans la conclusion du livre, Herfried Münkler affirme que les Allemands de droite qui avaient (et ont toujours) recours à l’idée d’un conflit inévitable inscrit dans l’histoire se fondent sur une vision de l’histoire qui, en dernier lieu, n’est pas différente, du point de vue de la logique, de celle de l’historien de gauche Fritz Fischer, dont la critique de la politique impériale présupposait que l’Allemagne était appelée par son destin (son Sonderweg) à être un modèle paisible, cultivé et florissant pour ses voisins. Ni l’une ni l’autre de ces visions ne laisse la place à l’autonomie du politique ; dans les deux cas, la politique n’est qu’une actualisation de l’inévitable. Les deux feraient bien de relire la Préface à la Philosophie du droit de Hegel, où le philosophe insiste sur les limites de la philosophie, qui ne peut que « peindre en gris sur du gris ». Aussi critique soit-elle, la théorie ne peut pas renouveler le monde, ce pourquoi la « chouette de Minerve » ne s’envole qu’au crépuscule. À la fin de son « investigation globale » de la Grande Guerre, Herfried Münkler dit à son lecteur qu’il n’y a pas de « leçon » politique à tirer de cette première guerre moderne qui s’appliquerait à notre propre modernité. La Grande Guerre reste – surtout pour la pensée allemande – aussi bien l’origine des théories politiques héritées du xxe siècle qu’un défi pour ces théories. Elle fait comprendre que le politique est nécessaire pour éviter l’explosion du conflit mais elle prévient aussi contre la dissolution des limites du politique, qui sont imposées par la présence continue du conflit.

  • *.

    Philosophe.

  • 1.

    Voir Fritz Stern, Einstein’s German World (Princeton, Princeton University Press, 1999), qui cite Raymond Aron dans ce même contexte. Voir aussi l’autobiographie historienne de Fritz Stern, Five Germanies I Have Known (New York, Farrar, Straus and Giroux, 2006).

  • 2.

    Herfried Münkler, Der Grosse Krieg. Die Welt 1914-1918, Berlin, Rowohlt, 2013. Professeur de science politique à l’université Humboldt de Berlin, Herfried Münkler est l’un des penseurs les plus créatifs sur la scène publique de l’Allemagne contemporaine. Il est étonnant, et regrettable, qu’un seul de ses livres soit traduit en français, les Guerres nouvelles, Paris, Alvik, 2003, et que celui-ci semble être passé inaperçu du public.

  • 3.

    Id., Machiavelli. Die Begründung des politischen Denkens der Neuzeit aus der Krise der Republik Florenz, Francfort, Fischer, 1984.

  • 4.

    Id., Pipers Handbuch der politischen Ideen, dont le premier tome a été publié en 1985.

  • 5.

    Id., Die neuen Kriege, Berlin, Rowohlt, 2002.

  • 6.

    Id., Imperien. Die Logik der Weltherrschaft – vom Alten Rom bis zu den Vereinigten Staaten, Berlin, Rowohlt, 2005.

  • 7.

    H. Münkler, Die Deutschen und ihre Mythen, Berlin, Rowohlt, 2009.

  • 8.

    La grande réputation dont jouissent les deux généraux fut acquise sur le front de l’Est, surtout lors de la bataille de Tannenberg à la fin août 1914. Münkler souligne le rôle de ce lieu « mythique » dans la création de l’image héroïque de Hindenburg, dont la victoire aurait effacé la défaite des chevaliers teutoniques devant les armées polonaise et lithuanienne sur ce même terrain en 1410 ! Hindenburg deviendra l’incarnation de l’unité retrouvée de l’Allemagne pendant la République de Weimar avant d’être la caution de la désignation de Hitler comme chancelier.

  • 9.

    Le sous-titre du gros livre de Fritz Fischer (896 pages, fortement documentées grâce aux archives impériales allemandes) mettait les points sur les « i » : Die Kriegszielpolitik des kaiserlichen Deutschland (Düsseldorf, Droste Verlag, 1961, trad. française, les Buts de guerre de l’Allemagne impériale, Paris, Éditions de Trévise, 1970). Or, faut-il le noter avec Münkler, ce ne sont pas les objectifs d’un seul pays qui déterminent la politique internationale, quelle que soit la puissance de ce pays.

  • 10.

    Est-ce que le fait que Fritz Fischer avait été membre du parti nazi entre 1939 et 1942 influençait sa lecture des documents, comme l’ont affirmé des critiques ? Voulait-il se dédouaner de son passé ? Pour une analyse récente de la controverse, voir Stephen Pezoldt, “The Social Making of a Historian : Fritz Fischer’s Distancing From Bourgeois-Conservative Historiography, 1930-60”, Journal of Contemporary History, avril 2013, vol. 48, no 2. En tout cas, les thèses de Fischer font aussi le bonheur de ceux qui soulignent le parcours atypique (le Sonderweg, la voie unique) de la nation allemande.

  • 11.

    C’est le projet – élaboré comme toujours chez Münkler sur un fond historique et doxographique – de Mitte und Mass. Der Kampf um die richtige Ordnung (Berlin, Rowohlt, 2010). Frappé par l’ambiguïté de la position du milieu, Münkler revient dans son introduction et dans sa conclusion à l’analogie entre la position géopolitique du Reich en 1914 et celle de l’Allemagne réunifiée de 2013. Alors que Bismarck avait su éviter l’enfermement par le maintien de sa capacité à intervenir dans des querelles périphériques, ses successeurs se sont montrés incapables d’éviter l’éclatement de la guerre dans la foulée de Sarajevo. Qu’en sera-t-il aujourd’hui ? Qui occupera le milieu ? Les agissements de la Russie à la périphérie de l’ancien empire soviétique ravivent ces questions sur la nécessité de prévenir un emballement dans cette région.

  • 12.

    J’ai particulièrement apprécié l’astucieuse utilisation de photographies des bateaux en formation de lutte, accompagnées d’une carte montrant l’évolution des manœuvres de la cruciale bataille du Jutland (Skagerrak pour les Allemands) au début de l’été 1916 (p. 499). Le livre comporte 12 cartes et 80 photographies, accompagnées de brefs commentaires toujours pertinents car perspicaces et sans lourdeur.

  • 13.

    Photographies p. 648 et 717.

  • 14.

    Münkler consacre neuf pages de la description de la vie dans les tranchées aux questions d’hygiène au sens large du terme sous le titre « Latrines et bordels » (p. 377 et suivantes). Il rappelle aussi bien des témoignages littéraires allemands que français et anglais sur la vie et la mort dans ces abris qui n’en étaient pas.

  • 15.

    Voir la photo p. 454 et celle de la p. 365, où l’auteur souligne ce fait sans précédent. Il faudrait mentionner ici le remarquable travail de Philippe Dagen, le Silence des peintres. Les artistes face à la Grande Guerre (Paris, Hazan, 2012), qui se demande pourquoi cette forme de guerre nouvelle se refusait à la figuration par les moyens de la peinture classiquement moderne du début du xxe siècle.

  • 16.

    Christopher Clark, les Somnambules, Paris, Flammarion, coll. « Au fil de l’histoire », 2013.

  • 17.

    Voir par exemple les belles pages où Camus décrit l’incompréhension de sa mère, et de son père, lors de la mobilisation puis de la mort de celui-ci dans le Premier Homme (Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1994, p. 78-84). À un autre niveau, voir l’étude des dilemmes des artistes pendant la Grande Guerre de Ph. Dagen, le Silence des peintres, op. cit.

  • 18.

    Voir la célèbre photo de la bibliothèque médiévale de Louvain, détruite par des « francs-tireurs imaginaires ou réels », p. 254. Herfried Münkler note que chez les libéraux, l’entrée en guerre se justifiait par la lutte contre la barbarie tsariste qui réprimait toutes les libertés tandis que d’autres, plus à droite, adoptaient plutôt la position de Sombart, voyant l’Angleterre capitaliste comme l’ennemi principal.