Une longue histoire américaine
Esprit – Pour une personne formée dans les revendications pour les droits civiques, qui connaît bien le sud des États-Unis, quel effet cette élection fait-elle au regard de cette histoire militante ?
Dick Howard – En effet, lorsque j’ai fait mes études pendant les années 1960 à la Rice University de Houston au Texas, l’université était encore ségrégée. Avec des amis, j’ai créé un groupe pour agir contre cette discrimination, ce qui m’a amené à participer au mouvement des droits civiques. Aujourd’hui, quand je réfléchis à cette activité, ce qui me frappe, c’est que l’arrêt Brown de la Cour suprême avait déclaré illégale la ségrégation en 1954, mais qu’elle avait ajouté à ses considérants que cela devait se faire « à une vitesse délibérée » (with all due speed). Pour que l’arrêt de la Cour devienne réalité, il fallait le mouvement des droits civiques. Je mets le mot « mouvement » en italique pour signaler qu’il s’agissait d’une action qui émanait de la société civile, car la prudence des partis politiques ne leur aurait jamais permis de rompre radicalement avec les usages en place depuis 1896, lorsque la Cour suprême avait légalisé, dans l’arrêt Plessy, la doctrine ségrégationniste « séparés mais égaux ».
Cette expérience me conduit à souligner que la campagne d’Obama ressemblait plus à un mouvement de société qu’à une organisation électorale. Sa victoire sur Hillary Clinton était un rejet de l’appareil du parti, tenu en grande partie par des alliés de Bill Clinton. Lorsqu’il gagna la nomination du parti, Obama tint à installer son siège de campagne à Chicago plutôt qu’à Washington. Et surtout, son utilisation des nouveaux médias (internet) pour créer un réseau de millions de militants qu’il pouvait mobiliser par courrier électronique fait que sa victoire symbolise la redécouverte de la politique par la société civile. Je ressens ce triomphe comme la réalisation des rêves de ma jeunesse. Ce n’est que le lendemain matin, en regardant la « une » du New York Times où on lisait simplement « Obama », que l’énormité de la chose m’a saisi, et que, de joie, j’ai éclaté en sanglots.
Une dernière remarque à propos du « mouvement ». Au-delà de « Joe le plombier », John McCain cherchait à coller sur Obama l’étiquette de socialiste (et de terroriste) en évoquant son accointance avec un dénommé Bill Ayers. Ce dernier fut jadis un leader des Weathermen, une faction du mouvement qui choisit, par désespoir, et surtout par bêtise, la voie dite d’action directe. La tactique de McCain n’a manifestement pas fait ses preuves, mais elle souligne le fait qu’un mouvement n’a pas les moyens d’un parti politique qui peut expulser ou marginaliser ses membres enclins au radicalisme antipolitique. De même, un mouvement qui se focalise souvent sur une seule question se prive de la capacité d’accepter des compromis nécessaires à la réussite politique sur le long terme. On verra avec le temps si le mouvement qui portait (en partie) Obama au pouvoir saura maintenir son autonomie, ou s’il se fera écraser par ces compromis pourtant inévitables.
Au-delà du symbole
Si Obama représente un symbole par rapport à l’histoire esclavagiste et ségrégationniste des États-Unis, il ne s’inscrit pas pour autant dans une perspective de revanche vis-à-vis de cette histoire. Son histoire familiale ne correspond pas à celle des Afro-Américains et il ne s’est pas présenté comme le candidat des Noirs. En même temps, il est peut-être excessif ou prématuré de dire qu’il fait entrer le pays dans une ère postraciale ou métisse dans laquelle la couleur n’aurait plus aucun sens. Comment situer sa manière de dépasser (ou de déplacer) les termes du débat racial ?
Une image captée lors des célébrations de la victoire à Chicago en dit long sur la complexité du rapport entre Obama et le militantisme noir : celle de Jesse Jackson, jadis militant aux côtés de Martin Luther King, devenu une sorte d’entrepreneur des causes communautaires avant d’être par deux fois candidat à la nomination du parti démocrate en tant que représentant de la communauté noire. D’une part, cette image annonçait que le temps du communautarisme était en train d’être dépassé ; mais d’autre part, lorsqu’on voyait les larmes de joie sur le visage du vieux militant, on se disait que ce communautarisme était peut-être un point de passage nécessaire à son dépassement vers ce qu’on peut appeler une sorte de patriotisme constitutionnel.
Barack Obama n’a pas renié la couleur de sa peau. Il a pu revendiquer en partie l’identité noire parce que la discrimination dont cette communauté a souffert fait d’elle, par une ruse de la raison politique, la plus américaine. Ses revendications ont toujours fait appel aux valeurs fondamentales du pays et à sa tradition constitutionnelle. C’est ce que Barack Obama cherchait à expliquer dans son magnifique discours du 18 mars à Philadelphie lorsqu’il expliquait ses rapports avec le révérend Jeremiah Wright. Qui veut comprendre les rapports raciaux aux États-Unis doit s’y référer.
Enfin, le fait qu’Obama se présente comme candidat « postracial » – et que quelque 70 à 80 % des Américains, y compris ceux qui n’ont pas voté pour lui, se disent « fiers » d’être américains, me rend optimiste pour l’avenir du pays – ce qui ne veut pas dire que la « question » raciale disparaîtra de sitôt. Ni d’un côté, ni de l’autre, les habitudes et les mémoires ne s’effaceront du jour au lendemain. Celui qui est prêt à voter pour un Noir « exceptionnel » n’est pas nécessairement prêt à habiter un quartier mixte ni à inviter un collègue noir à dîner. Néanmoins, la société change ; en témoigne un dessin de presse qui montre un teen-ager noir qui dépose sa balle de basket, disant qu’il n’ambitionne plus la Nba mais la présidence.
Une dernière remarque s’impose : le vote dit « hispanique » serait à analyser de plus près, d’autant que cette population dépasse en nombre la communauté noire. La question de l’immigration et celle des « illégaux » qu’on pensait être des chevaux de bataille ont été oubliées par les uns comme par les autres. Et, à la surprise de certains commentateurs, les hispaniques aussi ont préféré Barack Obama.
Comment comprendre l’appel d’Obama à un travail bipartisan ? Est-ce un vœu un peu obligé en début de mandat ou s’agit-il d’une volonté ou d’une stratégie mûrement réfléchie ?
Dès le lendemain de la victoire, un débat s’est engagé entre ceux qui prônaient une politique agressive et partisane et ceux qui conseillaient la voie du compromis et le travail de longue haleine. Les premiers se souviennent des fameux « 100 jours » de Roosevelt, en 1933, face à la Dépression, tandis que les seconds se rappellent l’échec cuisant de Bill Clinton qui voulait réformer le système des assurances santé. Ce débat signifie qu’avant de parlementer avec les républicains, il faut que les démocrates s’entendent entre eux. Car un parti politique américain est une confédération lâche (dans les deux sens du terme parfois) composée d’élus qui ne sont unifiés que par une étiquette que chacun est libre d’interpréter comme il le souhaite. J’y reviendrai à propos de la prochaine question.
Quant aux intentions proclamées par Barack Obama, l’appel au travail bipartisan était plus prononcé lors des primaires (pour se distinguer de Hillary Clinton) qu’au fur et à mesure que l’élection générale avançait. Mais si on laisse de côté les choix tactiques, la thèse bipartisane exprime aussi que la présidence américaine n’est pas une monarchie (même pas une présidence de la Ve République). Le pouvoir exécutif est énorme – démesuré, et c’est un problème qui se pose à toutes nos démocraties modernes –, il a néanmoins besoin du concours non seulement des deux chambres mais plus largement de l’opinion publique (du moins du « mouvement » dont je parlais ci-dessus). Ce n’est qu’avec ces soutiens que la force exécutive peut devenir une autorité politique capable d’entreprendre les réformes qui s’imposent. L’échec de George W. Bush, qui avait tenté l’expérience d’une « présidence unitaire » toute-puissante, fondée sur la force de la branche exécutive, est la preuve que le président américain n’est pas l’homme le plus puissant au monde1.
Une dernière remarque dans ce contexte. Le parti républicain, qui a dominé la scène politique depuis que Ronald Reagan a su lui attirer les suffrages (et le soutien idéologique) des ouvriers blancs qui abandonnaient le « parti de Roosevelt » pour devenir des Reagan democrats, est en train de se diviser. L’alliance des fondamentalistes religio-culturels, des libéraux économiques et des libertaires moralistes ne tient plus. Sur fond de crise, cela ouvre des possibilités de collaboration, d’autant plus que, paradoxalement, le parti démocrate n’a pas de contre-idéologie à offrir. Mais cette crise pourrait inciter le « mouvement » Obama à se radicaliser dans l’idée de profiter du désespoir d’une partie grandissante de la population. Cela pourrait conduire à une séparation d’avec l’aile la plus conservatrice du parti démocrate.
À quoi faut-il donc s’attendre ? Obama est grand orateur, ses mots sont des actes. Son discours inaugural, le 21 janvier 2009, sera attendu par beaucoup d’Américains qui se souviennent des deux derniers grands espoirs de la vie politique du pays : Fdr qui, en 1933, nous expliquait que « nous n’avons à craindre que la crainte elle-même », et Jfk qui, jeune élu en 1961, répondait aux attentes d’une nouvelle génération par cet appel célèbre :
Ne demandez pas ce que votre gouvernement peut faire pour vous, demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre gouvernement.
Au tour d’Obama.
Le rôle des partis
En France, on n’a pas dit un mot des élections à la Chambre des représentants et au Sénat qui ont accompagné le vote présidentiel. Y avait-il une autonomie des campagnes, d’un point de vue des thèmes ou de la dynamique, des enjeux locaux et nationaux, ou tout était-il simplement porté par la vague présidentielle ?
Poursuivant l’analyse de la collaboration éventuelle bipartisane, il faut d’abord noter que les victoires démocrates, aussi bien au Sénat qu’à la Chambre, ont souvent délogé les républicains les plus modérés de leur parti. Ainsi, le parti républicain est plus marqué à droite qu’auparavant, ce qui le rendra sans doute moins favorable à des compromis éventuels. D’autre part, les démocrates nouvellement élus sont souvent (pas toujours) plus centristes que les députés démocrates qui siègent depuis plus longtemps. Ceux qu’on appelle les blue dog Democrats sont plus conservateurs que ne l’était par exemple le dernier député républicain du nord-est, le représentant de Connecticut, Chris Shays. Chez les uns comme chez les autres, cette situation est le résultat du « charcutage », depuis des décennies, des circonscriptions où chaque parti cherche à se créer des forteresses imprenables.
Curieusement, on n’a pas beaucoup dit que le président élu aura à nommer au moins un et sans doute deux ou trois juges à la Cour suprême (le plus âgé des juges ayant 88 ans). Or, la nomination doit être approuvée par le Sénat et une minorité de 41 sénateurs peut bloquer le vote par un filibuster2. Dans ce contexte, les démocrates veulent à tout prix arriver au chiffre fatidique de 60 sénateurs. Ils en sont à 56 pour l’instant, trois sièges n’étant pas encore attribués pour cause de redécomptage (Alaska et Minnesota) ou revote en décembre (Géorgie).
Comment expliquer ces gains démocrates ? Je disais, en réponse à la première question, que le mouvement Obama avait bousculé les apparachiks clintoniens. En fait, la situation est plus compliquée. Le président du parti est Howard Dean, celui dont la candidature fulgurante en 2004 fit comprendre les possibilités politiques que recèlent les nouveaux médias. Dean s’était fait élire à ce poste contre les clintoniens en promettant aux chefs du parti de chacun des 50 États qu’il y ferait campagne malgré les insuccès passés du parti3. Et c’est ce qu’il fit. Voici qu’en effet, les démocrates ont pris des sièges dans des États où ils étaient quasi absents depuis des décennies. Était-ce l’attraction de la candidature de Barack Obama ? Ou bien la stratégie de Howard Dean qui fit que, partant de la politique locale, le parti démocrate a mis en place des hommes et femmes qui seront le socle d’un pouvoir qui perdurera longtemps après la présidence de Barack Obama ?
Roosevelt a mis les démocrates au pouvoir en 1932, ils y étaient toujours en 1968. Mais Roosevelt, c’était le New Deal. Obama, ce sera quoi ? Faire en sorte qu’un mouvement se mette d’accord sur une plate-forme politique n’est pas aussi facile que la création dudit mouvement.
Un dernier mot, tout de même, à propos de l’instabilité de la politique américaine. Un amendement constitutionnel définissant le mariage comme l’union d’un homme et d’une femme, proposé par référendum en Californie à la suite d’un arrêt de la Cour suprême de l’État qui légalisait le mariage gai, fut approuvé par 52 % des électeurs. C’est, à ma connaissance, la première fois qu’un amendement constitutionnel enlève des droits. Or, les sondages à la sortie des urnes montrent qu’une majorité des Hispaniques et des Noirs qui ont voté pour Obama ont aussi voté en faveur de cet amendement. L’Amérique est peut-être sur la voie d’une société postraciale, mais son acquis libéral n’a pas encore été atteint par toute la population.
- 1.
Voir mon point de vue, « L’homme le plus puissant du monde ? », dans Ouest-France, 31 octobre 2008.
- 2.
Par rapport à la Cour, voir « La démocratie entre la majorité et la minorité », dans la Démocratie à l’épreuve, Paris, Buchet-Chastel, 2006, p. 163.
- 3.
J’explique cette stratégie et ses enjeux dans « Howard Dean, pour quel retour », la Démocratie à l’épreuve, op. cit., p. 85.