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© Grandfilm
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Donner du temps à Fontainhas

Vitalina Varela de Pedro Costa

Vitalina Varela, réalisé par Pedro Costa, suit les errances du personnage de Vitalina sur les lieux hantés par son mari décédé, dans le quartier de Fontainhas au Cap-Vert. Lors du festival Citéphilo, dont Esprit est partenaire, le réalisateur s’est entretenu avec Jacques Rancière au sujet de ce décor, qu’il n’a cessé de filmer.

Dans la pénombre et l’humidité du bidonville de Fontainhas (Lisbonne), il vient d’être enterré. Il était maçon cap-verdien. Lorsque sa femme Vitalina arrive au Portugal, il est trop tard. Pieds nus sur les marches métalliques de l’escalier de descente d’avion, dans le brouhaha du tarmac. Le chœur des amis et personnels d’entretien de l’aéroport qui l’accueille la prévient : « Il n’y a rien pour toi ici. Rentre chez toi. » La bouleversante comtesse aux pieds nus n’en fera rien. Arc-boutée sur sa colère, ses ressentiments à l’égard de ce mari qui a fui leur maison au pays, qui n’a pas reconnu leur fille, qui n’est jamais revenu. Contre ce pays qui lui a tant pris. Nous passerons avec elle des journées sans but, à recueillir des bribes de témoignages sur la vie de son époux, à regarder cette maison où il vécut, à tenter de vivre dans son chaos et à guetter la colère sur le visage de Vitalina, dans la pénombre de cette maison délabrée. Comment un si bon maçon a-t-il pu lui laisser une maison si laide et décrépie ? Vitalina tourne en rond, cultive un petit coin de terre au bord de la route. Sans que l’on comprenne vraiment pourquoi elle s’accroche à ces lieux inhabitables. Elle se plaint, éructe et s’entête. De sa colère, de sa douleur, s’élève un cri, qui rebat les cartes de la fiction et du documentaire, comme le note le philosophe Jacques Rancière. Son quotidien ténu à Fontainhas dans le regard de Pedro Costa confine au légendaire.

La structure traditionnelle du récit, conduisant du chevet d’un mort en ouverture vers la recomposition, à rebours de cette disparition, de ce que fut sa vie (dont le modèle de dé/construction demeure Citizen Kane d’Orson Welles en 1941), est vite contredite par la fascination que la caméra transmet pour cette femme. Dans de longs plans fixes sombres qui sont sa marque de fabrique, Pedro Costa filme les gestes de Vitalina. Et à travers eux le procès qu’elle instruit, implacable, comme depuis la chambre des morts de cette baraque inhabitable : procès en sourdine du naufrage colonial, de cet homme qui a abandonné les siens, n’a pas répondu à leurs appels quand ils demandaient de l’aide, de ce pays qui ne fait pas une place décente aux ouvriers cap-verdiens. Jusqu’à se retourner en portrait de l’inquisitrice : héroïne terrible à l’hostilité tragique. Douloureuse et cruelle, Vitalina vieillit. Au fond de cette banlieue inhospitalière, elle cherche une église et y rencontre Ventura (le héros de précédents films de Pedro Costa, En avant, jeunesse ! [2006] et Cavalo Dinheiro [2014]), interprétant ici un prêtre qui a perdu la foi. Leur rencontre est de toute beauté. Ils se racontent en peu de mots les drames qui ont scellé leur destin, la douleur et la culpabilité qui ne veulent pas s’éteindre. Le soin apporté au son, aux cadrages et aux lumières sculpte les formes dans l’obscurité, fait de chacune de ces scènes un moment de théâtre et de peinture comme magnifié par le cinéma. Le réel saisi et capté par la caméra semble scénarisé ou comme dessiné au pinceau. C’est toute la singularité et la force du cinéma de Pedro Costa de parvenir à transfigurer le réel et la fiction. « Réinventer la fiction », dit Jacques Rancière.

Citéphilo, la manifestation nordiste du mois de novembre, consacrée à une philosophie ouverte sur la ville et le public, a accordé tout un après-midi de sa programmation au dialogue que Jacques Rancière (invité d’honneur de l’édition 2021) nourrit, depuis Ossos (1997), avec Pedro Costa1. Ce dimanche 14 novembre 2021, le contraste des voix, des styles et des personnalités de ces deux grands hommes nourrissait sur scène le dialogue des pensées. Pedro Costa filme dans le même quartier de Fontainhas depuis 1997. Il s’y explique sans fin avec le passé colonial de son pays. Dans Ossos, Costa filmait alors encore avec des acteurs professionnels et un dispositif de tournage de cinéma. Depuis, son dispositif s’est réduit au strict minimum. Il s’est resserré autour de sa propre discipline de visite et de tournage quotidien dans le quartier avec ses habitants. Dans la chambre de Vanda (2000), En avant, jeunesse ! (2006), Cavalo Dinheiro (2014) et Vitalina Varela (2019) ont chroniqué la vie de ce quartier en désintégration.

Au fil de cette œuvre sombre et grave, Jacques Rancière a arrimé ses pensées vives et sa voix aiguë depuis plus de vingt ans. Écrivant dans les Cahiers du cinéma, dans Trafic, et dans ses livres sur les films de Pedro Costa au fil de leurs sorties. Il a souligné le renversement du partage traditionnel entre documentaire et fiction dans ce cinéma, en réponse à une ambition politique de mise en scène : celle de traiter sur un plan d’égalité ceux que la société portugaise ne traite pas comme des égaux. Dans un pas de deux magnifique, Pedro Costa répond au philosophe en décrivant ses rituels de travail avec ses acteurs, habitants de ce quartier qu’il rencontre et à qui il demande ce travail d’interprétation qui les projette hors d’eux-mêmes, au loin, dans un être différent, et qui ouvre pour eux la possibilité d’exprimer quelque chose d’eux-mêmes à travers ces personnages. La pensée théorique trouve dans le processus de création du cinéaste une élaboration concrète. Interrogé par Rancière sur son attachement au quartier de Fontainhas, Costa répond qu’il s’y trouve face à un scénario infini, un récit sans fin. Que, pour cette raison, il n’a jamais songé à quitter ce quartier qu’il approche avec, pour seul credo, de se donner le temps et de donner du temps à ceux qu’il filme. Expliquant au public, captivé depuis bientôt trois heures dans le palais des Beaux-Arts de Lille, que ce temps qui manque tant aux plus démunis est précisément ce que le cinéma peut leur rendre. Le cinéma peut rompre le cycle infernal des séparations, des exils et des déracinements. Leur offrir un espace et un temps : une existence aux dimensions d’un royaume et d’une vie entière.


Vitalina Varela
Portugal, 2019, 124 min. Sortie le 12 janvier 2022. Réal. : Pedro Costa. Scénario : Pedro Costa et Vitalina Varela. Distribution : Vitalina Varela, Ventura, Manuel Tavares Almeida, Francisco Brito, Imidio Monteiro, Marina Alves Domingues. Prod. : Abel Ribeiro Chaves. Dir. de la photographie : Leonardo Simões. Montage : Vítor Carvalho, João Dias. Son : João Gazua, Hugo Leitão. Prod. : OPTEC.

  • 1. Voir notamment Jacques Rancière, Les Écarts du cinéma, Paris, La Fabrique, 2011.

Élise Domenach

Élise Domenach est maîtresse de conférences, habilitée à diriger des recherches, en études cinématographiques à l’École normale supérieure de Lyon. Elle a récemment dirigé L’écran de nos pensées. Stanley Cavell, la philosophie et le cinéma (ENS Éditions, 2021). Elle est également l’autrice de Le paradigme Fukushima au cinéma. Ce que voir veut dire (2011-2013), à paraître chez Mimesis en avril…

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Comment écrire l’histoire des marges ? Cette question traverse l’œuvre de Michel de Certeau, dans sa dimension théorique, mais aussi pratique : Certeau ne s’installe en effet dans aucune discipline, et aborde chaque domaine en transfuge, tandis que son principal objet d’étude est la façon dont un désir fait face à l’institution. À un moment où, tant historiquement que politiquement, la politique des marges semble avoir été effacée par le capitalisme mondialisé, l’essor des géants du numérique et toutes les formes de contrôle qui en résultent, il est particulièrement intéressant de se demander où sont passées les marges, comment les penser, et en quel sens leur expérience est encore possible. Ce dossier, coordonné par Guillaume Le Blanc, propose d’aborder ces questions en parcourant l’œuvre de Michel de Certeau, afin de faire voir les vertus créatrices et critiques que recèlent les marges. À lire aussi dans ce numéro : La société française s’est-elle droitisée ?, les partis-mouvements, le populisme chrétien, l’internement des Ouïghours, le pacte de Glasgow, et un tombeau pour Proust.