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Les faits divers de l'amour maternel

À propos d’Une histoire de clés***

Nathalie Akoun, dramaturge et comédienne, porte seule sur la scène du Ciné-théâtre 13 l’histoire d’une mère en train de basculer. Condamnée pour « carence éducative », la jolie blonde à couette livre ses pensées les plus intimes, dans un monologue à la fois drôle et glaçant : ses enfants qu’elle aime trop, le père qui les a abandonnés, l’aîné dans « une grande souffrance psychique », répète-t-elle doctement. Surtout, elle raconte avec toute la candeur du monde, et des mots simples, comment « une vie de famille normale, normale, tout à fait normale » a dérapé. Il y a quelque chose des mères écrasées de Mike Leigh chez cette blonde-là (l’héroïne de Vera Drake, ou encore la mère de Secrets et mensonges) : la même obstination à aimer (même mal), la même bonté désarmante et la même peur du jugement des autres. Leur naïveté qui confine à la bêtise agace autant qu’elle attendrit. Mais la comparaison s’arrête là, car Nathalie Akoun prend une voie opposée au réalisme social anglais. On ignore tout du contexte de la confession à laquelle se livre son personnage. Sanglée dans son imperméable, on la croirait à peine sortie d’un tribunal ou d’un poste de police. À moins qu’elle soit en cavale, ou déjà de retour chez elle. Peu importe. Notre chance est de la rencontrer avant qu’elle ne s’enferme dans le silence, et avant que son histoire ne soit figée dans les annales de la justice, ou dans la colonne faits divers d’un journal. À ce moment précis, elle peut encore feindre son « histoire », l’imaginer. Et tant qu’elle cogite, se débat avec les mots, avec sa culpabilité, tant qu’elle parle, cette femme tient encore debout. « Sans ces mots, elle s’effondrerait », livrait Nathalie Akoun sur France-Culture.

Durant cette heure de répit que nous partageons avec elle, la jeune femme cherche à comprendre, étanche sa soif de justifications, d’autocritiques, et livre sa version des faits. Une banale histoire de clés, en somme, l’a conduite à cette idiote condamnation pour carence éducative. Une banale histoire de clés l’a prise, ensuite, au piège de sa propre rage. Le visage émacié, elle tend au public un regard fixe et hagard, tout en confiant des vérités de plus en plus douloureuses.

Je les observe j’adore les observer […] quand ils déboulent le matin un à un ils sont tellement beaux mais ils sont tellement beaux que je me dis mais pourquoi il n’y en a pas un autre et encore un autre et encore un autre.

(p. 18)

On lui a souvent dit qu’elle les aimait trop ses enfants. Elle le sait bien, et se le reproche sans cesse. Mais quand elle les sent attaqués, c’est plus fort qu’elle. Un prof qui punit injustement, un camarade qui se détourne, deviennent aussitôt des ennemis personnels. C’est là que le bât blesse, bien sûr, dans la confusion des personnes, des identités qui s’entre-dévorent, se superposent. Incapable de surmonter la séparation par laquelle l’enfant « vient au monde », de faire son deuil d’une fusion originelle, le calvaire de cette mère est banal et immémorial.

L’économie de la mise en scène contraste avec le flot de paroles qui jaillit de sa bouche assoiffée. Un décor dépouillé, une chorégraphie de gestes obsessionnels qui interrompt la diction heurtée de la comédienne, une atmosphère musicale envoûtante, laissent au spectateur la liberté de divaguer, de projeter des situations qu’il connaît, et de se laisser emporter par les angoisses de cette femme. Sobre, cette mise en scène ouvre, à côté de la mélopée répétitive, un autre espace de récit. La vie de cette femme s’invente sous nos yeux, dans ses mots comme dans ses gestes, dans les chansons qu’elle entonne, les bruits de son enfance qui lui reviennent. Si Nathalie Akoun parvient à tenir en haleine une salle qui, dès les premières minutes, fond d’empathie pour son personnage, c’est sans doute parce qu’elle choisit la fiction ; quitte à frôler le fantastique, quitte à priver le spectateur d’une foule d’informations qu’il attend (profession, âge, etc.).

Bien sûr l’histoire évoque la foule de faits fort peu « divers » dont les détails s’étalent dans nos journaux ces temps-ci (affaire Courjeault, Maddie), qui poussent intellectuels et écrivains (Mazarine Pingeot, Marie Darrieussecq) à soulever (parfois maladroitement) le couvercle de cette boîte de Pandore qu’est l’amour maternel, et les politiques à imaginer des dispositifs d’aide aux mères précaires. Ici, ni discours creux ni volonté documentaire. On n’apprend rien de neuf sur les familles monoparentales, les rapports entre les parents et l’Éducation nationale, ou le désarroi des jeunes parents. En revanche, on vit une franche catharsis devant cet opus qui affronte sans détour la peine tragique d’une mère, désespérément seule, dans l’océan d’amour où elle a noyé ses proches. On pense à Médée, mais tout autant à la Nora de Maison de poupée d’Ibsen. Femmes pétries de moralisme, qui finissent dénoncées par une société dont elles se sont exilées en quittant leur foyer ou en enfreignant les lois ou la morale publique. Loin de s’affranchir de la morale, ces « criminelles », « épouses et mères indignes », en appellent à des principes plus hauts que les lois de leur pays, plus hauts que le conformisme de leurs voisins.

Comme dans le film d’Arturo Ripstein, C’est la vie d’après Médée d’Euripide, les dérives de l’amour maternel sont subordonnées, dans Une histoire de clés, au portrait d’une femme pour qui le lien social se réduit à ces special responsabilities que les philosophes anglo-américains peinent à situer (aux marges ou à la base de l’édifice social ?), mais qui caractérisent en principe un « reste » dans les rapports humains régis par le droit : ce qui, dans nos liens avec les autres, n’est pas épuisé par le contrat social. Entièrement mère, on devine que cette femme que peint Nathalie Akoun est aussi entièrement fille, exclusivement construite moralement par des « responsabilités spéciales ». Elle confie, dans un bel accès de vérité, que quand les autres ont du mal à se souvenir de l’enfant qui est en eux, la difficulté pour elle est de l’oublier, cet enfant qui ne cesse de se rappeler à elle, qui lui cogne dans le ventre.

J’ai vraiment du mal à tenir mon rôle c’est ça mon problème dans l’existence au lieu de réagir en tant que mère hop tout d’un coup j’ai son âge mais quand j’avais son âge pour moi c’était hier mon enfance je ne peux même pas dire que c’est des souvenirs non tout est là en moi tellement présent il y a des gens qui disent : il ne faut jamais oublier l’enfant qu’on a été mais moi je trouve qu’ils ont de la chance les gens qui ont tendance à oublier l’enfant qu’ils ont été moi ça m’envahit ça me handicape ça prend une de ces places ah si je pouvais arracher tout ça me débarrasser de tout ça.

(p. 22)

En distillant les remarques crues, grinçantes, la dramaturge Nathalie Akoun creuse un sillon tragique1, et nous invite à imaginer, dans un frisson d’effroi, une société où le lien familial serait roi.

  • ***.

    Écrit et interprété par Nathalie Akoun. Mise en scène d’Olivier Cruveiller. Chorégraphie de Yano Iatrides. L’avant-scène théâtre édition, coll. « Quatre-vents », 2006. Au Cinéthéâtre 13, 1, avenue Junot, 75018 Paris, 01 42 54 15 12 jusqu’au 15 novembre.

  • 1.

    Voir Les madones, première pièce de Nathalie Akoun, créée en 2002 au théâtre de la Tempête et à la Maison de la culture de Bourges. À paraître à l’Avant-scène théâtre édition en 2008.

Élise Domenach

Élise Domenach est maîtresse de conférences, habilitée à diriger des recherches, en études cinématographiques à l’École normale supérieure de Lyon. Elle a récemment dirigé L’écran de nos pensées. Stanley Cavell, la philosophie et le cinéma (ENS Éditions, 2021). Elle est également l’autrice de Le paradigme Fukushima au cinéma. Ce que voir veut dire (2011-2013), à paraître chez Mimesis en avril…

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