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Tahrir, place de la Libération, de Stefano Savona

octobre 2011

#Divers

Les États généraux du film documentaire de Lussas (21-27 août 2011) ont révélé le premier grand film sur « les révolutions arabes ». Tourné au Caire, à partir du sixième jour de la révolution égyptienne (le 30 janvier) jusqu’au lendemain du départ de Hosni Moubarak (le 12 février), ce film d’une heure trente est le contrepoint qu’on attendait au flot d’images médiatiques (Al Jazeera) et d’enregistrements sur les réseaux de partages vidéo : plans larges et flous, ou caméras embarquées dans les manifestations. Documentariste reconnu, primé au festival du Réel en 2011 pour Palazzo Delle Aquile, Stefano Savona est parti au Caire avec un petit enregistreur pour le son et un appareil photo numérique, le fameux Canon 5D Mark II utilisé déjà par Monte Hellman dans Road to Nowhere, qui s’impose depuis comme un outil de cinéma accessible, maniable et novateur. Dès les premières minutes, trois personnages se dégagent de sa déambulation sur la place. Ils sont les fils rouges de cette traversée des journées qui décidèrent de la chute du régime de Moubarak. L’une, étudiante en droit, s’inquiète de l’abrogation de l’état de guerre inscrit dans la constitution. Un autre, plus âgé, clame sa solidarité avec les jeunes en révolte (« Marre des garçons sans emplois, des filles sans dot ! »). Un troisième, venu de Suez, craint une récupération du mouvement par les Frères musulmans.

Une aspiration nouvelle

Savona avait déjà réalisé deux films au Moyen-Orient : Carnet d’un combattant kurde en 2006 et Plomb durci en 2009. Connaissant bien Le Caire pour y avoir étudié un temps l’architecture, il comprit aux premiers jours d’occupation de la place Tahrir l’importance des événements. Il est donc parti, « pour être là, sans savoir si je rapporterai un film ou pas1 ». Ce qui se trame sur cette place, c’est une phase aiguë d’un processus de recherche d’une parole démocratique qu’il avait filmé ailleurs, à Palerme, au cœur de l’Italie du Sud gangrenée par la mafia. Il s’était relayé avec Alessia Porto et Ester Sparatore pour filmer 24 heures sur 24 l’occupation de la mairie de Palerme par dix-huit familles expulsées de leurs hôtels d’urgence. Dans le Palais transformé en maison du peuple éclataient la gestion opaque des biens immobiliers confisqués à la mafia, la lâcheté des conseillers municipaux et l’individualisme des délogés. L’aspiration démocratique prenait la forme de la revendication d’un droit de parole pour le collectif des délogés, de l’organisation d’une représentation de leurs intérêts, de la désignation d’un médiateur et de la mise en cause de la représentativité des élus municipaux. Palazzo Delle Aquile montrait les impasses d’une démocratie où peinent à se dessiner les voies d’une revendication audible.

Ce qui se joue sur la place Tahrir est tout autre : les appels au départ de Moubarak sonnent comme des cris de liberté. Le pacifisme des manifestants est sans cesse menacé par la violence, les affrontements tout proches. Et l’appel unanime au départ de Moubarak cache mal des désaccords profonds sur ce que pourra être l’État égyptien sans Moubarak : un gouvernement avec ou sans l’armée, laïc ou religieux ? Les conditions du débat démocratique demeurent un horizon lointain. La caméra de Savona saisit au vol quelques moments d’écoute réciproque, avant que les rhétoriques de l’armée et du dirigisme reprennent leurs droits dans les forums improvisés. Un finale inquiétant montre, le lendemain du départ de Moubarak, une jeune femme qui s’égosille sur la place en train de se vider : dans un semi-délire dont on se demande s’il n’est pas prémonitoire, elle hurle sa peur que demain l’armée revienne, elle demande à ses concitoyens de poursuivre l’occupation.

Les incertitudes de l’événement

Loin d’un élan limpide vers la démocratie, Savona filme les eaux grises de la lutte pour une révolte pacifiste et le difficile apprentissage d’une parole démocratique. Tahrir, place de la Libération s’inscrit dans la filiation des grands films de foule et des documentaires sur les mouvements populaires (Vidor, Kurosawa, Eisenstein, Marker2). Mais il entretient aussi une parenté profonde, et plus inattendue, avec les documentaires sur la démocratisation en Europe de l’Est. Par exemple, Essai de microphone (1980) de Marcel Lozinski et Histoires de la table ronde (1989) de Piotr Bikont, qui s’offrent comme des laboratoires d’examen de la prise de parole démocratique (le micro devenant la figure centrale des films).

Comme eux, Tahrir donne à percevoir et à comprendre indissociablement l’aspiration démocratique d’un peuple et ses impasses, son rapport historiquement déterminé à la parole politique. Les gestes de mise en scène de Savona, dans le vif des événements, mettent à distance le cinéma direct et l’illusion d’une restitution brute de la réalité. Le choix de personnages permet de structurer le champ de la parole publique, d’articuler l’individuel et le collectif au sein de la vaste improvisation des chants politiques, balayés l’instant d’après par la déferlante d’un affrontement naissant à un bout de la place. Les pierres volent ; l’un des personnages est blessé ; on arrête un tôlard libéré, armé et payé par les sbires de Moubarak. Pourtant, ne pas céder à la violence revient comme un leitmotiv chez les manifestants. À travers ces trois personnages, on perçoit aussi la diversité des aspirations des manifestants, l’absence de leader et, en germe, les difficultés qui attendent les Égyptiens. En filmant dans leur nuque, Savona adopte le point de vue des manifestants. Dans l’obscurité il trouve les moyens de plans presque nets et magnifiques. Il donne à voir et à mieux comprendre de l’intérieur cette révolution égyptienne.

Ce film prolonge à bien des égards ce que Savona avait cherché dans les couloirs de la mairie de Palerme occupée : la mise en scène de la parole politique. Si les contextes nous placent de part et d’autre de la frontière institutionnelle de la démocratie, on perçoit dans les deux films la même revendication : la quête d’une parole qui se fonde sur soi pour parler au nom de tous. La parole qui circule dans l’assemblée des élus municipaux, entre les occupants de la mairie et leur médiateur ou encore sur la place Tahrir, ce n’est pas encore la capacité à construire ensemble un débat démocratique où chacun s’efforce de parler subjectivement avec la « voix universelle » (Kant, sur le jugement esthétique). Quand nous l’avons rencontré, Stefano Savona s’apprêtait à repartir en Égypte pour y conduire des ateliers de réalisation documentaire jusqu’aux élections. Concourir par le cinéma à notre éducation à la démocratie demeure pour le jeune documentariste italien une affaire de création cinématographique. Gageons qu’il y va aussi de la réception de films comme Tahrir.

  • *.

    France/Italie (2011). 1 h 30. Réalisation : Stefano Savona. Image et son : Stefano Savona. Montage : Penelope Bortoluzzi. Production : Picofilms, Dugong Production, Rai 3. Distribution : Picofilms.

  • 1.

    Voir aussi l’article d’Isabelle Regnier, dans Le Monde du 31 août 2011.

  • 2.

    Voir la recension du festival de Locarno, où était également projeté Tahrir, par Jean-Michel Frodon : http://blog.slate.fr/projection-publique/2011/08/10/tahrir-locarno-ce-que-voit-le-cinema/

Élise Domenach

Élise Domenach est maîtresse de conférences, habilitée à diriger des recherches, en études cinématographiques à l’École normale supérieure de Lyon. Elle a récemment dirigé L’écran de nos pensées. Stanley Cavell, la philosophie et le cinéma (ENS Éditions, 2021). Elle est également l’autrice de Le paradigme Fukushima au cinéma. Ce que voir veut dire (2011-2013), à paraître chez Mimesis en avril…

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