Photo : engin akyurt via Unsplash
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Une si puissante fatigue

La fatigue signale implicitement une norme dont elle serait la déviance : celle d’un individu concentré, actif, pleinement disponible et toujours plus efficace. La fatigue possède pourtant des vertus séparatrices et critiques. Pourrait-on en faire une force ?

Pour qualifier les exigences contradictoires pesant sur les individus vivant à l’âge du capitalisme tardif, Alain Ehrenberg évoquait en son temps la « fatigue d’être soi1  ». Paradoxalement, l’infinie parenthèse de la Covid-19 fut vécue par beaucoup de professionnels mis au chômage technique comme une fatigue de ne pas pouvoir être soi. Entre ceux à qui l’on demande de « tenir » jusqu’à l’hypothétique retour à l’activité – les indépendants, mais aussi tout particulièrement le monde de la culture et celui des arts vivants – et ceux qui, dans l’hypersollicitation des écrans, ne tiennent plus qu’à grand renfort de substances en tout genre, une fatigue profonde semble bien être le principal effet secondaire du virus. Jusqu’à quand et par quoi tenir, quand l’avenir n’a jamais été aussi incertain ? Les psychiatres font état d’un nombre alarmant de personnes souffrant d’un épuisement général. Devenus du jour au lendemain la norme par défaut, le télétravail et ses plateformes de vidéoconférences concentrent nombre de symptômes de cette société de la fatigue.

Fatigués d’être fatigués

Quand le bureau s’invite dans les lieux de vie, les frontières se brouillent entre la vie professionnelle et le temps libre. La coupure devient plus difficile, les instants de production et les instants de récréation se confondent, lorsque ces deux inventions du xixe

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Emmanuel Alloa

Philosophe et professeur ordinaire en esthétique et philosophie de l’art à l’Université de Fribourg, Emmanuel Alloa a coordonné le dossier « L’idéologie de la Silicon Valley » pour la revue Esprit (mai 2019). Il a publié récemment : Partages de la perspective (Fayard, 2020).

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Les enquêtes de santé publique font état d’une épidémie de fatigue dans le contexte de la crise sanitaire. La santé mentale constitue-t-elle une « troisième vague  » ou bien est-elle une nouvelle donne sociale ? L’hypothèse suivie dans ce dossier, coordonné par Jonathan Chalier et Alain Ehrenberg, est que la santé mentale est notre attitude collective à l’égard de la contingence, dans des sociétés où l’autonomie est devenue la condition commune. L’épidémie ne provoque pas tant notre fatigue qu’elle l’accentue. Cette dernière vient en retour révéler la société dans laquelle nous vivons – et celle dans laquelle nous souhaiterions vivre. À lire aussi dans ce numéro : archives et politique du secret, la laïcité vue de Londres, l’impossible décentralisation, Michel Leiris ou la bifurcation et Marc Ferro, un historien libre.