Statue face au Capitole montrant Trump avec Epstein.  	Joe Flood from Washington, DC, USA via Wikimedia
Statue face au Capitole montrant Trump avec Epstein. Joe Flood from Washington, DC, USA via Wikimedia

Affaire Epstein : quand la transparence attise le soupçon

En promettant de tout déclassifier sur l’affaire Epstein, Donald Trump a transformé la transparence en spectacle où le verbe outrancier remplace les faits. Sa « trumparence » séduit sa base mais nourrit la complosphère. Emmanuel Alloa montre que, même exposée, la transparence ne rétablit jamais la confiance.


« Ces esprits que j’ai évoqués, je ne peux plus m’en débarrasser. » À l’instar de l’apprenti sorcier de Goethe, qui a perdu le contrôle des forces occultes imprudemment invoquées, Donald Trump ne semble plus en mesure de refermer le piège de l’affaire Epstein, celle-là même dont le nom lui avait servi d’incantation tout au long de la dernière présidence.

En 2024, et alors même que la campagne électorale battait son plein, Trump annonçait qu’en cas de réélection il déclassifierait immédiatement tous les documents liés à l’affaire Jeffrey Epstein, ainsi que d’autres dossiers sensibles comme ceux liés à l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy ou au 11-Septembre. Cette promesse de campagne s’inscrivait dans une concurrence explicite avec le locataire antérieur de la Maison Blanche, Barack Obama, qui avait lui aussi promis d’incarner « la présidence la plus transparente de l’histoire ». Dès sa réélection en 2025, il est cependant devenu clair que Trump ne se distinguerait pas de son prédécesseur par le nombre de documents déclassifiés – non pas par une transparence administrative donc –, mais par un style performatif, celui du franc-parler, d’un verbe sans filtre : en un mot, d’une transparence rhétorique. Plus les mots employés seront crus, plus la sincérité sera crue.

Récemment, dans le cadre d’un podcast avec l’influenceur Theo Von, le ministre de la santé Robert Francis Kennedy Jr. a vanté les mesures de transparence de Donald Trump, en proposant même un mot-valise pour les caractériser : trumparency, « trumparence ». En vérité, le néologisme avait déjà été proposé en 2019 par la philosophe et psychanalyste Sara Guindani, pour décrire ce qui singularisait la transparence durant la première présidence de Donald Trump1. Depuis, ses traits distinctifs n’ont cessé de se préciser : dans le règne de la « trumparence », l’exposition permanente tient lieu d’argument et l’effet d’annonce remplace la vérification. Pour les fidèles de Trump, plus le discours est subjectif, outrancier ou approximatif, plus il sera perçu comme sincère. L’imprévisibilité comme ultime gage de franchise. Pour la publication promise du volumineux dossier Epstein, on attendra.

La « trumparence » à l’épreuve du conspirationnisme

Mais à force d’avoir inlassablement galvanisé sa base électorale, à grand renfort de suggestions complotistes au sujet des circonstances troubles entourant la mort du financier pédocriminel en 2019, Trump aura réveillé des esprits dont il ne pourra plus se défaire. Tout au long de l’année passée, il aura exhorté les Américains à tourner la page. En juillet 2025 encore, il harangue ses partisans à cesser de se concentrer sur l’affaire Jeffrey Epstein, la qualifiant de « perte de temps et d’énergie » et répétant l’assertion insensée qui fait du cas Epstein un coup monté des Démocrates pour lui nuire. Mais rien n’y fait, et la grogne ne cesse de monter au sein même de sa base électorale, entraînée par les influenceurs MAGA. En parallèle, le 19 novembre 2025, le Congrès américain promeut la loi Epstein Files Transparency Act, qui exige que le procureur général des États-Unis « rende accessibles au public » tous les dossiers liés à l’affaire. Donald Trump finit par céder. La publication doit faire taire définitivement les soupçons et permettre au président de reprendre la main sur le discours de la transparence.

En janvier 2026, le département de la Justice américain finit par publier plus de 3, 5 millions de pages de documents, processus visant, selon un communiqué du département, « à garantir la transparence envers le peuple américain ». Lourdement caviardés, aux dates barrées et aux noms rendus illisibles, ceux-ci n’apportent en réalité que peu de clarifications. Cette stratégie est directement empruntée à la psychologie de la communication : celle de la saturation informationnelle, où tout est fait pour que l’événement éclipse le contenu.

C’est sans compter que la promesse de la transparence s’alimente d’une rhétorique du soupçon – on ne peut promettre de faire toute la lumière que là où quelque chose se trame dans l’ombre, le démystificateur ne doit son existence qu’à celle d’un complot. De longue date, la base MAGA avait été préparée aux hypothèses les plus fantasques, avec comme point culminant le fameux « Pizzagate », du nom de cette théorie ubuesque liant Hillary Clinton à un réseau pédophile qui serait géré depuis le sous-sol d’une pizzeria à Washington. Lorsque certains partisans de Trump ne manquent pas de faire noter que le terme « pizza » revient fréquemment dans les milliers de pages de la « bibliothèque Epstein », la théorie du « Pizzagate » est vite remise sur le métier.

Le mécanisme est bien connu, et avait été étudié par les pionniers de la psychologie sociale, Gordon Allport et Leo Postman, qui avaient réuni les résultats de leurs travaux après-guerre dans leur classique du genre : le manuel The Psychology of Rumor (1947). La rumeur remplit alors des fonctions identifiables, dès lors qu’elle vise à réduire l’anxiété face à l’incertitude tout en corroborant des croyances solidement ancrées2. Or c’est précisément en appelant à une croyance tenace – celle qui fait de Washington le creuset des élites corrompues agissant en coulisse afin de manipuler le pays tout entier – que Donald Trump 1.0 s’était fait élire. Mais si on peut éventuellement contrôler le départ d’une rumeur, nul ne peut maîtriser sa propagation.

Les stratèges à la Maison Blanche semblent ne pas avoir assimilé que les effets du « transparentisme » ne respectent pas les délimitations partisanes. En novembre 2025, sur son compte Truth Social, et juste après avoir ordonné la publication des documents, le président américain reprenait l’argument moralisateur dont se prévalent tous les transparentistes – “We have nothing to hide” (« Nous n’avons rien à cacher ») –, non sans enchaîner immédiatement sur le fait qu’il était désormais « temps de passer à autre chose après ce canular des Démocrates ». Traduisez : ceux qui n’ont rien à cacher n’ont pas à craindre les révélations, mais ne soyez pas dupes, car quelqu’un a bien dû ourdir une telle conspiration. Des propos peu propices à calmer la complosphère. Car comment ne pas entendre ce « circulez, il n’y a rien à voir » comme un « circulez, nous ne vous montrerons rien » ?

La transparence ne rétablira jamais la confiance

C’est lentement que le doute distille son poison, mais une fois durablement installé, il est difficile de chasser ses mauvais esprits : l’apprenti magicien est en train de l’apprendre à ses dépens. La découverte des ramifications planétaires du réseau Epstein a enclenché un séisme dont les répliques n’ont pas fini de se faire sentir. Celles-ci finissent également par entamer l’une des marques de fabrique du trumpisme : sa version toute personnelle de la transparence. Longtemps, en effet, les porte-parole gouvernementaux ont eu pour mission de marteler sans cesse ce même message. Comme tant d’autres collègues, et à qui veut l’entendre, la procureure générale des États-Unis, Pam Bondi, l’avait répété : Il s’agit de la présidence la plus transparente de l’histoire3.

C’est lentement que le doute distille son poison.

Pendant une période étonnamment longue, on a voulu voir dans la rhétorique déstructurée de Trump, dans son mode brouillon et sanguin, un gage d’authenticité, à rebours des calculs stratégiques de l’establishment. S’il pouvait prendre quelques libertés avec la vérité, pour ses adeptes, Trump avait réhabilité la véracité. En dépit de ses multiples manœuvres de dissimulation – qu’il s’agisse du refus de divulguer les déclarations fiscales du président, des listes des donateurs au projet de la salle de bal de la Maison Blanche, ou encore des preuves des frappes militaires meurtrières menées par l’administration contre des embarcations civiles dans les eaux internationales –, l’administration Trump a pu défendre l’idée qu’il s’agissait bien de la présidence la plus transparente de l’histoire américaine.

Mais la simple suspicion que certains fichiers du vaste dossier Epstein aient pu faire l’objet d’une rétention délibérée, fait apparaître cette prétention sous un jour plus contrasté. Au-delà du cas Trump – et au-delà du cas Epstein – les études critiques sur la transparence (critical transparency studies)4 ont bien démontré que plus de transparence ne permet jamais de restaurer une confiance ébranlée : une fois que les esprits du doute ont été éveillés, on ne les enfermera plus dans la lampe. Une fois encore, l’affaire Epstein apporte une autre preuve que la logique transparentiste est indissociable d’un mécanisme du soupçon. Rien de contradictoire donc qu’un ministre de la Santé, lui-même antivax et conspirationniste, puisse vanter les vertus de la transparence, tout en alimentant simultanément la logique paranoïaque. On est loin en tout cas, très loin de Goethe, dont la légende voudrait que sur son lit de mort, il ait encore prononcé ces mots : « Donnez-moi plus de lumière ! »

  • 1. Sara Guindani, “From transparency to ‘trumparency’”, dans Angela Condello et Tiziana Andina (sous la dir. de), Post-Truth, Philosophy and Law, New York, Routledge, 2019, p. 77-85.
  • 2. Gordon W. Allport et Leo J. Postman, The Psychology of Rumor, New York, Russel & Russel, 1947.
  • 3. “Sunday shows: Most transparent administration in history”, sur le site de la Maison Blanche, 23 février 2025.
  • 4. Emmanuel Alloa (sous la dir. de), This Obscure Thing Called Transparency: Politics and Aesthetics of a Contemporary Metaphor, Leuven, Leuven University Press, 2022.