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Dans le même numéro

À qui profite la crise des partis ? Introduction

août/sept. 2013

#Divers

Désaffiliation, abstention, volatilité du vote et rejet des identités partisanes au sein de l’opinion… Pour les partis politiques, la cote d’alerte est dépassée. La crise de la démocratie représentative est aussi une crise de confiance qui ne les épargne pas, puisqu’ils constituent l’armature de ce système. Entre déni et fatalisme, la perte de légitimité a longtemps été sous-estimée. Les dirigeants ont semblé en prendre la mesure depuis quelques années, sans toujours réussir à trouver la parade. Certains candidats ont d’ailleurs tenté d’expliquer que leur programme n’était pas issu de leur parti. D’autres, pour rassurer, se déclarent d’emblée au service de tous les Français, avant même leur élection. Du Parti socialiste jusqu’à l’Ump, la victoire semble résider dans le dépassement de son camp – et donc de son parti. Quant aux challengers, fronts ou coalitions écologistes ou centristes, ils semblent délaisser la forme partidaire habituelle pour développer une posture plus adaptée à l’air du temps : radicale et médiatique, tournée vers l’efficacité électorale, au risque de la déconnexion avec les mouvements sociaux qui pourraient les soutenir et porter leurs revendications.

De droite à gauche, en passant par le centre… fin de partis ?

Les clivages politiques n’en sont plus vraiment ; entre une gauche gestionnaire et une droite dépensière, on peine parfois à comprendre en quoi consiste l’alternance, dans certains domaines. Les expulsions et la rigueur seraient-elles moins pénibles sous le soleil de la gauche ? L’Europe gagne-t-elle à avoir un couple franco-allemand renouvelé ? Et sous quelles fourches caudines socialistes l’écologie devra-t-elle passer ?

On peut remonter dans le temps et reprendre l’analyse d’une société qui perd ses repères traditionnels pour trouver des explications à ce vide et cette absence de confiance entre les groupes et les individus projetés dans la mondialisation sans repère : vide religieux et tentations identitaires, délitement des structures sociales, financiarisation de l’économie et appauvrissement des classes moyennes, égarement des classes supérieures, dont les élites politiques…

Une ambiance dans laquelle certains lisent la fin de la démocratie1. D’autres pronostiquent sa mutation, sous les coups de boutoir des intérêts financiers d’un côté et des communautarismes de l’autre. Menacée à la fois par le peu d’appétit des citoyens pour la chose publique telle qu’elle se joue aujourd’hui et par les soubresauts des crises systémiques qui donnent de plus en plus de place aux forces économiques et à leurs intérêts, elle semble aujourd’hui bien fragile, et le système des partis n’aide pas à sortir de cette insignifiance généralisée.

Ce qu’il reste aux partis : des visages, des figures

Comme leur création les y destinait, les partis restent des instruments taillés pour la conquête du pouvoir, en général au service d’une ambition personnelle, qu’ils sont censés servir exclusivement. Cette marque d’origine a des effets au long cours. Difficile de reprendre, derrière son fondateur, le Rpr de Jacques Chirac, ou le PS de François Mitterrand. Ce fut le cas pour l’Ump du « président » Chirac, qui est devenue en chemin l’instrument du candidat Nicolas Sarkozy. Les objectifs auxquels leur fondation était subordonnée s’inscrivent durablement dans leur mode de fonctionnement, car « les partis conservent dans leur organisation la marque, même estompée avec le temps, des conditions de leur naissance », rappelle Maurice Duverger2.

Le parti reste un outil efficace de sélection et de préparation pour les futurs candidats et élus, un lieu privilégié pour nouer des contacts et bénéficier de la force des réseaux constitués au fil du temps. Mais, à l’instar du Parti communiste français, qui surplombe l’imaginaire politique militant, la toute-puissance des instances partisanes a connu de sérieux revers depuis les années 1980.

Ces dernières années, l’utilité même de l’appartenance au Parti socialiste a pu être mise en cause ; en effet, à quoi bon prendre la tête d’un parti si cela ne conduit plus à être le candidat naturel de son camp à l’élection présidentielle ? De même, à quoi peut bien servir une carte d’adhérent, si cela ne confère rien de plus qu’à des millions d’électeurs se déclarant de gauche ? À l’heure où les think tanks prolifèrent, à quoi riment les secrétariats thématiques ? Les boîtes à idées médiatisées réduisent d’autant le poids des militants dans la définition des axes stratégiques et programmatiques (voir l’encadré de Lucile Schmid). Et à gauche comme à droite, l’important est clairement de disposer d’accès aux médias (une figure médiatique valant tous les votes internes) et aux moyens de communication (agences, conseillers et sondages) à usage rapide, voire immédiat.

Déboires et perte d’influence des appareils partisans

Du côté de l’Ump, la perte est sans doute moins sensible, car la droite n’a jamais fait mystère de son peu d’intérêt pour le champ du débat d’idées et pour la démocratie interne. Une tradition bonapartiste et libérale permet traditionnellement de réguler le champ d’intervention des militants : voter pour le candidat en position de gagner. Et lorsque la situation se complique, on laisse les choses se faire comme par elles-mêmes ; ainsi en 1995, entre Balladur et Chirac, ou en 2012, entre Copé et Fillon : que le moins mauvais gagne.

La guerre des chefs aura donc bien lieu, après la pause acceptée par les deux camps. Une trêve qui a permis de voir le parti du candidat Nicolas Sarkozy s’engager dans une vaste quête de dons auprès des sympathisants pour résorber un déficit supplémentaire creusé par son champion (à hauteur de onze millions d’euros, pour cause de comptes de campagne 2012 invalidés par le Conseil constitutionnel). Le retour de l’ancien président n’empêche pas certains dirigeants de proposer de passer par des primaires pour reconquérir le pouvoir en 2017. Ici encore, le pouvoir semble résider dans le personnage, plutôt que dans le parti.

Après le 21 avril 2002 : un PS à la dérive

En face, le PS s’enfonce dans une crise amplifiée par l’usure très rapide du pouvoir. Le parti subit le double écueil de n’être pas associé aux décisions et de subir les effets de la déception à l’égard du gouvernement. Dépendant des élus pour les désignations et d’organes extérieurs pour le programme et le débat d’idées, les dirigeants socialistes sont pris en tenaille. Ce que les partis ont gagné en ouverture et en délégation de pouvoir, peut-être l’ont-ils perdu en capacité d’action et de décision.

2002-2012 : batailles internes et absence de direction

Il ne faudrait pas prendre les conséquences de cette perte de pouvoir du parti pour les causes. Le Parti socialiste d’Épinay avait été imaginé pour l’avènement d’un homme et d’un futur président. François Mitterrand disparu, Lionel Jospin a dû gagner sa légitimité au fil du temps, jusqu’au soir du 21 avril 2002, qui a marqué la fin d’un espoir et d’une époque ; derrière l’échec du jospinisme, c’est aussi celui d’un parti et de ses dirigeants qui est apparu au grand jour. Depuis, le PS a été maintenu en état comme un organe nécessaire à la reconquête par étapes, au service d’élus locaux et d’ambitions diverses. En 2002, la défaite était due à l’impéritie des stratèges. En 2007, ce sont les luttes d’ego, les dissensions entre éléphants et la peur de certains de se voir dépossédés de leurs prébendes qui ont entraîné la défaite de la candidate.

La primaire de 2011 ne marque pas l’affaiblissement du Parti socialiste ; il était déjà moribond depuis des années quand certains ont proposé de le réformer, de l’ouvrir à de nouveaux adhérents, de désigner un(e) candidat(e) au grand jour (2006), ou de créer un lieu de réflexion externe (Terra Nova) qui portera l’idée d’organiser de véritables primaires en 2011. L’ironie de l’histoire veut que ce soit le premier secrétaire de la défaite du 21 avril 2002, homme des synthèses réputées prudentes, hésitant à être candidat en 2007 pour cause d’échec du référendum de 2005 sur le Traité constitutionnel européen, laissant la direction à sa concurrente directe, qui a bénéficié finalement de l’évolution vers la primaire en 2011. Une ironie mordante et assez confondante, au vu de la faible cote de popularité de ce président, un peu plus d’un an après son élection.

Un parti léthargique, au service de barons locaux

Après une décennie dans l’opposition, tout en gagnant la plupart des élections intermédiaires, le Parti socialiste s’est effacé au profit de ses élus devenus puissants sur leurs territoires, s’entourant de collaborateurs et d’élus intermédiaires, militants eux aussi (voir l’article de Frédéric Sawicki). Et aujourd’hui, la décentralisation, les métropoles, comme la question de camps de Roms ou de l’application des rythmes scolaires sont du ressort de ces grands élus qui ont porté leur champion à la présidence du pays. La boucle est bouclée ; de Jospin à Hollande, le parti a joué la continuité et masqué sa déliquescence derrière des victoires locales et la perpétuation de son mode de résolution des problèmes : l’ignorance et le déni. Au prix de guerres intestines et de sabotages volontaires (contre la détestée Royal), une caste de barons socialistes a imposé sa loi au parti affaibli par les échecs successifs à la présidentielle (et aux législatives) et assuré sa perpétuation à la tête d’exécutifs locaux. On sent bien que la victoire présidentielle ne leur paraît pas une bonne nouvelle, en vue des prochaines échéances. Et personne, parmi eux, ne semble jalouser Harlem Désir, à l’approche des européennes.

Partis d’élus, challengers et indépendants

La répartition des rôles entre les partis semble obéir à une règle qui n’a plus grand-chose à voir avec la réalité sociologique du pays. On évacue la plupart des sujets de fond (crise économique, position européenne, crise des ressources…) qui pourraient faire débat et on se focalise sur le sempiternel clivage gauche-droite, pour perpétuer une opposition entre deux familles supposées opposées, qui permet d’exclure les autres postulants. Pourtant, sur à peu près tous les thèmes, on voit poindre en réalité une forme de tripartition de la vie politique dans laquelle on pourrait imaginer de distinguer une gauche alternative et écologiste, un vaste centre social-démocrate et une droite populaire (et populiste). Mais dans un système majoritaire, une telle répartition obligerait à revoir la règle du jeu et verrait les deux partis en place perdre leur primauté.

Plus prosaïquement, à regarder la typologie des acteurs en lice, on trouve aujourd’hui trois types de partis dans le panorama. D’abord et surtout, les deux partis de masse et de gouvernement, qui tendent à devenir surtout des partis d’élus en place (locaux et nationaux, par le biais du cumul). Ensuite, on distingue quelques challengers porteurs de radicalité, qui ont choisi de rassembler des sous-ensembles au sein de « fronts » aux deux extrémités du champ (FN ou Fdg), eux-mêmes entourés de partis dans leur galaxie, d’extrême droite nationaliste, ou à l’inverse les partis trotskistes (Npa et LO), qui ont pesé jusqu’à 10 % en 2002 ; une catégorie à laquelle on peut ajouter Europe Écologie les Verts (Eelv), en ce qu’il tente de coaliser deux versions de l’écologisme (les Verts historiques et les ralliés de l’aventure Europe Écologie de 2009). Enfin, on peut pointer quelques partis se réclamant comme « indépendants », tout en occupant un espace parfois proche des grands partis : du Modem à la nouvelle Udi, jusqu’au Prg (et autres radicaux valoisiens), qui n’ont en fait d’indépendant que la posture, entre chaque consultation électorale.

Chaque groupe joue un rôle dans la répartition générale. Et certains partis passent d’un ensemble à un autre, selon les circonstances : de challenger à « indépendant », par exemple, à l’instar d’Eelv, lorsqu’il tente une fois encore d’exister en profitant d’un accord de législature avec le grand frère socialiste… au risque de connaître le destin du Pcf en son temps. Mais derrière les différences et les intérêts contradictoires, cet ensemble tient par l’acceptation au moins tacite (ou imposée) de règles du jeu qui favorisent le statu quo, au nom de la stabilité et de la démocratie.

Une règle du jeu conservatrice : scrutins majoritaires et bipartisme

Notre pays compte plusieurs dizaines de partis politiques. La plupart restent inconnus, ou n’apparaissent qu’épisodiquement sur la scène électorale. Une dizaine anime le débat et un peu plus de la moitié monopolise toute l’attention lors des consultations nationales et entre chaque période de scrutin. Mais dans les faits, le jeu politique est beaucoup plus restreint ; il s’organise principalement autour de deux camps opposés et complémentaires, qui s’incarnent dans les deux partis de gouvernement qui ont préempté le cœur du système : le PS et l’Ump partagent au moins un objectif, celui d’empêcher l’émergence d’un concurrent qui viendrait briser la litanie de leur alternance au pouvoir.

Pour l’Ump comme pour le PS, il s’agit d’empêcher les adversaires, qui sont parfois aussi des partenaires (les Verts ou le Pcf, pour le PS), d’accéder au statut de partis de gouvernement potentiels. Pour cela, le mode de scrutin majoritaire (à deux tours) et l’élection présidentielle qui précède les législatives sont des armes redoutables, que le risque d’accession du Front national au statut de parti de gouvernement (présent à l’Assemblée) permet de justifier depuis quelques lustres. Dès lors que la prééminence des partis capables de rassembler une majorité de l’électorat (avec ou sans abstention) ne peut être remise en question, les deux partis qui se succèdent au gouvernement et dans les exécutifs locaux ont tout loisir de s’abandonner à leur penchant pour l’autoperpétuation de leur pouvoir. La structure vient alors se mettre au service des itinéraires et des parcours personnels, servant les intérêts d’élus peu pressés de céder la place.

Une crise de légitimité démocratique : les partis en question

Pour exister, un parti doit avoir des adhérents, des électeurs, des ressources diverses, mais aussi et surtout un ou plusieurs porte-parole reconnus. Quand le médiatique dicte ses règles au champ politique, mieux vaut disposer de bons ténors plutôt que de trop nombreux musiciens, souvent invisibles. La règle du nombre n’est pas la seule à produire ses effets, surtout dans un pays où les partis politiques peinent à rassembler largement et durablement. Les règles du financement ont entériné cette approche : les législatives sont devenues le rendez-vous incontournable pour qui veut bénéficier de la manne étatique. Les petits partis n’ont d’autre choix que de nouer une alliance pour espérer exister. Les coteries d’antan et les ligues se sont muées en rassemblements larges, pour espérer contraindre le sort des urnes et amasser les élus et le financement public. Mais l’objectif de conviction est-il encore nécessaire, à l’heure où les partis deviennent des organisations managériales, tournées vers la conquête du marché électoral ?

C’est dans les moments de doute et de recomposition annoncée qu’il est utile de réfléchir historiquement et sociologiquement à la définition de ce type de groupements, pour se pencher sur les circonstances de leur apparition. C’est ce que propose Serge Berstein, dans une relecture historique de l’apparition des formules partidaires au cours des derniers siècles et des conséquences sur les fonctions que ces structures cherchent à remplir dans nos sociétés. Jean-Claude Monod rappelle, pour sa part, le lien fondateur avec les espaces (espaces d’appartenance, espaces de manifestation) dans la représentation démocratique. Plus prosaïquement, on peut aussi chercher dans le fonctionnement tant interne qu’externe des partis contemporains des signes de leur perte d’influence sur la nature des débats, mais aussi sur leur capacité à engager la réalisation des idées dans les faits3.

De l’ouverture à la perte d’influence : où est passé l’esprit militant ?

Partis de gouvernement ou mouvements contestataires, fronts ou coalitions, les organisations politiques contemporaines connaissent des contraintes de plus en plus fortes, qui émanent de l’opinion, des mouvements sociaux, ou des médias, mais aussi de groupes d’influence constitués et organisés pour cela. La fonction de traduction des aspirations de franges de la société dans la sphère politique se fait alors de plus en plus difficilement en interne ; non seulement les partis ne parviennent pas à être la source des contestations, ou des idées nouvelles, mais ils peinent à rester une caisse de résonance et un lieu d’expression potentiel, parfois à la limite de la « récupération », trop tournés vers la conquête et la conservation du pouvoir. Le sentiment qui se développe est celui d’une déconnexion entre la nature des enjeux et la faiblesse des solutions proposées, reprises des recettes du siècle dernier ayant déjà fait les preuves de leur impéritie.

En s’ouvrant, les partis prennent le risque de laisser apparaître leurs difficultés internes au grand jour, voire de perdre ce qui leur reste de légitimité ; car à quoi servirait un parti qui ne décide de rien, qui va jusqu’à sous-traiter la désignation de ses candidats et son programme ? Des primaires aux choix programmatiques, l’ouverture des partis reste un enjeu difficile pour ces organisations de plus en plus réduites à leur statut de machine électorale. Goulven Boudic et Florence Haegel tracent les lignes qui traversent les deux principales formations (PS et Ump), en les confrontant à ce qui se passe dans les partis de masse partout en Europe : perte d’attrait militant, fin du monopole de décision et recentrage autour des élus et de leur entourage. L’exemple du FN et d’Eelv vient en contrepoint donner l’image de challengers qui tentent de conquérir les esprits, selon des méthodes radicalement différentes : forte présence dans les cœurs, mais faible attrait du parti pour l’écologie ; tandis que le lepénisme prospère dans les urnes et dans les conversations, dans son rôle de « camp des mécontents ».

Une gauche sans parti pris : la social-démocratie déclinante

La gauche à nouveau au pouvoir – et à tous les niveaux – se trouve confrontée à son absence de ligne directrice et à son manque d’ambition, dans une situation de crise systémique. En posant les tensions qui ont traversé l’Europe socialiste du siècle dernier et la place de ses « intellectuels organiques » par rapport aux partis, Christophe Sente retrace la lente et permanente réinvention du logiciel social-démocrate européen, dans lequel le Parti socialiste semble vouloir puiser pour trouver une voie de sortie de sa crise idéologique et des doutes nourris sur sa vocation anticapitaliste depuis le « tournant » de 1983. Symbole éloquent : Pierre Mauroy est décédé récemment et le gouvernement parle toujours de « rigueur4 ».

Contrairement à celui constitué par la Nouvelle Droite depuis les années 1970, qui a alimenté le camp adverse, le logiciel socialiste n’a apparemment pas réussi à passer le cap du xxie siècle. À travers l’Europe, c’est une crise de légitimité que vit la démocratie ; paradoxe d’un système qui a conquis les esprits à travers le monde et connaît une montée de critiques à l’égard des dirigeants (de droite comme de gauche), explique Nadia Urbinati, pour qui les nouvelles technologies, qui donnent l’espoir d’une démocratie plus directe, offrent aussi un espace à la défiance à l’égard des partis et du pouvoir à l’ancienne. La transparence a des vertus, mais le passage de la télévision à l’internet a montré combien le roi était nu et qu’il ne reste que des oripeaux à la démocratie représentative. L’émergence rapide du Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo en Italie est l’illustration de cette ambivalence de l’expérimentation démocratique et de l’instabilité actuelle de la scène politique, comme le montre Alice Béja.

Abstention et tentation de « reprise de voix »…

Dans l’ère de la défiance généralisée, la délégation de pouvoir pour le temps d’un mandat n’est plus considérée comme un acte démocratique abouti, mais plutôt comme un moyen de faire valoir son droit de décision sans perdre sa capacité critique5. L’élection de François Hollande apporte un éclairage sur ce phénomène qui prend des proportions de plus en plus importantes et rapides : à peine élu, le nouveau président plongeait dans les sondages d’opinion ; comme si ceux qui avaient voté pour lui ne croyaient pas vraiment qu’il remplirait leurs attentes.

Isabelle Sommier et François Miquet-Marty apportent un éclairage sur ces postures de prise de parole (voice), qui ressemblent parfois à une « sortie » (exit), à l’égard du jeu politique6. En fait, pour de nombreux citoyens en attente de nouvelles règles du jeu, la bonne position est celle de la vigilance prudente, dans une relation faite de confiance et de méfiance, entre les échéances électorales. La mobilisation de mouvements sociaux ne va pas contre la démocratie, explique Isabelle Sommier, elle en constitue plutôt une autre face, une « radicalisation », qui exige plus de lien et plus de canaux d’expression face à un système qui semble se recroqueviller autour de quelques élus souvent déconnectés du réel.

Vers une remise en cause de la « démocratie des partis » ?

Une démocratie « d’opinion », contre les partis, les élus et les dirigeants

Les différentes fonctions que les partis ont tenté de remplir au fil de leur histoire permettent de poser une définition de la notion, voire une genèse de leurs attributs principaux : prise du pouvoir, organisation partisane, formation de cadres et d’élites, constitution d’un corpus idéologique et d’une culture politique propres, sous forme de discours, d’éléments langagiers et de symboles… Mais parmi toutes ces attributions, le parti est-il encore une source, ou même un interprète des attentes sociales ? L’a-t-il jamais été, d’ailleurs ? La démocratie représentative oscille entre les formules qui confèrent aux groupes partisans plus ou moins de place et des fonctions différentes, selon que l’opinion se cristallise au travers de leurs mannes, ou en dehors.

Derrière la perte des fidélités partisanes, on a pu déceler l’éclosion d’une « démocratie du public7 », qui verrait se développer des attitudes d’investissement de la sphère politique sans parti ni appartenance. Ce qui obligerait d’ailleurs les structures politiques à innover pour coller aux attentes de ces publics en période électorale, à remplir de nouvelles fonctions et à engager des actions (suivi d’évolutions sociales, sondages récurrents, notamment).

De la probabilité d’un décrochage électoral et de ses effets possibles

Derrière les soubresauts qu’ont connu les grands partis de gouvernement dans leur histoire récente, en plus de la concurrence de challengers décidés à en découdre pour prendre la place, un divorce est en cours entre de très nombreux citoyens et leurs représentants, membres de partis politiques et élus de haut vol. Des appels à reconsidérer la délégation, voire à reprendre une partie du pouvoir confié aux dirigeants (de partis ou de gouvernement) se font jour. La mise à jour de nombreuses « affaires » touchant à des malversations financières dès les débuts du mandat de François Hollande (de Cahuzac à Tapie, en passant par Dalongeville ou Sarkozy, parmi d’autres) pose un climat de rejet à l’égard des élus et de leurs proches, dirigeants de partis et entourage du pouvoir, passé ou présent. Dans ce contexte, la crise de la démocratie se double, depuis quelques années, d’une mise en question fondamentale qui touche à son fonctionnement même et à la façon dont se comportent les relais de la classe politique auprès des citoyens : hommes de partis et de médias, jugés trop proches et connivents.

Et, tandis que la gauche a réussi à emporter au fil des ans l’ensemble des élections et des échelons de pouvoir, on s’attend déjà à la série de défaites qui verront le balancier repartir dans l’autre sens, sans que la droite ait fait quoi que ce soit pour cela. À moins qu’un challenger n’émerge de cette confusion. De la crise des partis en place, ce serait le Front national qui pourrait évidemment profiter le plus, s’il venait à apparaître comme un rassemblement puissant, capable de trancher avec l’impuissance de plus en plus affichée par les deux grands partis traditionnels, issus d’une répartition des rôles et d’un clivage dépassés. Mais une telle perspective, à laquelle les cadres du FN se préparent activement, n’offrirait qu’un dérivatif trompeur au mécontentement des électeurs. Le choix (laborieux) du non-cumul, qui contraindra les appareils à se renouveler, risque d’intervenir trop tard pour éviter le vote sanction, mais donnera des opportunités de déprofessionnaliser un peu la politique, qui doit rester l’affaire des citoyens.

  • 1.

    Voir par exemple Colin Crouch, Post-démocratie, Paris, Diaphanes, 2013, ou Emmanuel Todd, Après la démocratie, Paris, Gallimard, coll. « Folio actuel », 2010.

  • 2.

    Maurice Duverger, les Partis politiques, Paris, Armand Colin, 1961 [1951], p. X.

  • 3.

    Pour une approche générique de la définition de ces partis et de leur évolution récente, on peut renvoyer à Michel Offerlé, les Partis politiques, Paris, Puf, coll. « Que sais-je ? », 2012 (8e édition).

  • 4.

    Voir le dossier de la revue Le Débat, « Le tournant de la rigueur, mars 1983-mars 2013 », mars-avril 2013, no 174.

  • 5.

    Pierre Rosanvallon, la Contre-démocratie. La politique à l’âge de la défiance, Paris, Le Seuil, coll. « Points Essais », 2008.

  • 6.

    Suivant la célèbre distinction développée par Albert O. Hirschman, Exit, Voice and Loyalty. Responses to Decline in Firms, Organizations and States, Cambridge (Ma), Harvard University Press, 1970.

  • 7.

    La notion est développée par Bernard Manin dans son ouvrage Principes du gouvernement représentatif, Paris, Calmann-Lévy, 1995. Il la complète et précise les différences avec les formes nouvelles de « participation politique non institutionnalisée » en progression (manifestations, pétitions, etc.) dans sa postface inédite à l’édition en poche chez « Champs Essais » (Paris, Flammarion, 2012).

  • *.

    Sociologue, auteur de livres sur le Front national et l’écologie politique, notamment : Dictionnaire de l’extrême droite, Paris, Larousse, 2007 ; Des écologistes en politique, Paris, Lignes de repère, 2011 et Face au FN, Neuvy-en-Champagne, Le Passager clandestin, 2013.