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Isolés

par

Esprit

mars 2020

Depuis bientôt deux mois, la Chine est aux prises avec une nouvelle épidémie. Les spécialistes de maladies infectieuses à travers le monde ont beau vouloir calmer les esprits, rappelant que ce coronavirus est plutôt moins meurtrier que la grippe saisonnière et, dans tous les cas, nettement moins contagieux que la rougeole ou la tuberculose, l’imaginaire de l’épidémie, lui, est toujours aussi puissant, et encore amplifié par son traitement médiatique. Paradoxe que cette nouvelle civilisation ultra-­scientifique, où les moyens d’identifier les souches de virus – celui-ci a déjà changé de nom trois fois – aussi bien que de comprendre comment il se propage ou d’en soigner les symptômes, progressent à grande vitesse, tandis que se réveillent les réflexes archaïques les plus profonds : la peur se répand bien plus vite que le virus, y compris dans les quartiers chinois de Paris, où les épiceries et les restaurants restent désespérément vides, tandis que circulent les clichés racistes et diverses théories de la conspiration.

Pendant ce temps, le pays le plus peuplé de la planète, sa deuxième puissance économique, est littéralement coupé du monde, transformé en une île terrestre. Les liaisons aériennes sont interrompues, et on s’inquiète de pister, aux quatre coins du globe, les hommes d’affaires ou les touristes qui ont pu se rendre en Chine ces derniers mois. Dans l’intérieur du pays, plusieurs agglomérations urbaines abritant des dizaines de millions d’habitants sont transformées en zones interdites, où le déplacement se fait au compte-gouttes. De Pékin à Shanghai ou à Shenzhen, des milliers d’avenues, de places et de quartiers fantômes s’équipent de matériel de reconnaissance faciale et de caméras thermiques. Des drones permettent de relever à distance la température des habitants : interdits d’entrer ou de sortir de leurs immeubles, ces derniers se présentent à la fenêtre pour être « détectés ».

Cette crise sanitaire aura des conséquences économiques majeures, mais c’est aussi un test politique sans précédent pour le régime autoritaire et toujours plus centralisé de Xi Jinping. Les mesures de confinement concernent les personnes mais aussi les faits : la première réaction des autorités de Wuhan aura été de réduire au silence l’ophtalmologue Li Wenliang, premier médecin à détecter les symptômes de la maladie à la fin du mois de décembre, au motif qu’il propageait des rumeurs de nature à « déstabiliser l’ordre social ». Décédé en soignant ses malades, le bon « docteur Li » a depuis été officiellement réhabilité et érigé en héros, mais pas assez vite pour contenir le vent d’indignation qui a soufflé sur les réseaux sociaux quant au traitement subi par cet homme courageux, de fait assigné à résidence après avoir été contraint de signer une déclaration fleurant bon l’autocritique. On a même vu se répandre des slogans demandant plus de vérité et de liberté d’expression, avant que la censure omniprésente ne parvienne à tout effacer et à les remplacer par des messages de propagande.

Les manifestations de la place Tiananmen, en 1989, avaient aussi commencé par le deuil public d’une figure très respectée, celle de Hu Yaobang, traité injustement par le régime : les nouveaux dirigeants du Parti communiste ne l’ignorent évidemment pas. Il n’y a pas lieu de penser que les Chinois soient plus superstitieux que nous, et qu’ils estimeront que le mandat du Ciel a été retiré au nouvel homme fort du régime. Face aux risques de contamination et à ce que le Parti a renommé une « guerre du peuple » contre le virus, pour le moment, ils obéissent. Mais suffira-t-il au Parti communiste de faire tomber quelques têtes, comme il a déjà commencé à le faire dans la province du Hubei, pour échapper à ses responsabilités ?

Les grandes épidémies ont souvent été l’occasion de progrès majeurs dans le domaine scientifique et technique. En Chine aujourd’hui, c’est le contrôle des populations par l’intelligence artificielle qui marque une accélération décisive, par l’activation des technologies de reconnaissance faciale et de détection thermique couplées au traitement de masse des données. Big Brother s’appelle désormais WeChat, et il peut vous dire si vous avez récemment croisé la route d’une personne contaminée. Les pays totalitaires avaient autrefois besoin des manifestations d’émotion des grandes foules, ils en craignent aujourd’hui le pouvoir de mobilisation. Le risque de contamination est la justification idéale pour limiter au maximum le contact, et même la proximité, entre les êtres humains. Symbole glaçant de cette nouvelle doctrine, toutes les célébrations publiques, y compris les offices religieux, ont été interdites par les autorités de Hong Kong : on recommande aux gens de s’unir par la prière… sur Internet ! L’Union soviétique ou la Chine maoïste verrouillaient autrefois les frontières, ce n’est même plus nécessaire aujourd’hui, car les frontières passent entre les personnes, filtrées, identifiées et ciblées. À tous ces nouveaux points de contrôle des flux auxquels la mondialisation nous a habitués – portiques, tourniquets, sas –, il faudra désormais décliner, en plus de son identité, son numéro de téléphone bien sûr, et sa température.

L’épidémie de Covid-19 donne à la dictature de Xi Jinping l’occasion de tester, à grande échelle, le type de contrôle social, économique, politique et religieux, mais également biométrique qu’il applique depuis quelques années à la minorité ouïgoure. Ce qui se précise sous nos yeux ébahis, c’est le spectre de la dictature numérique, d’autant plus implacable qu’elle s’applique de façon entièrement individualisée, à des personnes que l’on a pris soin d’isoler les unes des autres : les malades deviennent à leur tour des suspects, des agents infectieux soupçonnés de porter atteinte au corps social.

Cette crise que nous suivons en temps réel sur nos écrans, tout en mesurant avec une forme de soulagement sans doute qu’elle se déroule au loin, dans un pays que nous espérons très différent du nôtre, mais qui a pris une place centrale dans notre tissu économique, montre toute l’actualité de la réflexion de Habermas lorsqu’il soulignait, au lendemain des attentats de 2001, la « vulnérabilité de notre civilisation complexe[1]». « Notre » civilisation qui, comme le suggéraient déjà les penseurs des Lumières, ne saurait être ni religieuse ni nationale, mais pleinement universelle et désormais globale – dans ce qu’elle apporte, comme dans ce qui la menace.

Esprit

[1] - Jacques Derrida et Jürgen Habermas, Le « concept » du 11 septembre. Dialogues à New York (octobre-décembre 2001), présentés et commentés par Giovanna Borradori, Paris, Galilée, 2004, p. 55.

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Le dossier, coordonné par Bernard Perret, regrette que la prise de conscience de la crise écologique ait si peu d’effet encore sur la science et les réalités économiques. C’est tout notre cadre de pensée qu’il faudrait remettre en chantier, si l’on veut que l’économie devienne soutenable. À lire aussi dans ce numéro : survivre à Auschwitz, vivre avec Alzheimer, le Hirak algérien, le jeu dangereux entre l’Iran et les États-Unis et un entretien avec les réalisateurs de Pour Sama.