Le christianisme est-il européen ?
Dans des sociétés déchristianisées où la transformation anthropologique a eu lieu et la foi se fait toujours plus rare, l’Église catholique cherche sa place. Si elle connaît une forme de renouveau, entre traditionalistes, identitaires, nouveaux convertis et poids croissant du Sud, l’Église ne peut plus se définir comme l’émanation d’une culture européenne.
Le constat est établi depuis longtemps : la sécularisation des sociétés européennes, marquée par la chute de la pratique religieuse et des vocations sacerdotales, a entraîné une déchristianisation, c’est-à-dire un divorce croissant entre une culture dominante qui n’a plus guère de références chrétiennes et une Église catholique qui se sent de plus en plus minorisée face à cette culture, qu’elle perçoit désormais plus comme « païenne » que comme simplement profane. De l’avortement au mariage homosexuel, des familles recomposées à l’extension du droit à l’euthanasie, les principes non négociables mis en avant tant par Jean-Paul II que par Benoît XVI ne sont défendus que dans des combats d’arrière-garde. Nous ne sommes plus dans la configuration des années 1960 à 1990, où l’Église croyait pouvoir s’adapter à la sécularisation tout en comptant sur une droite conservatrice pour résister aux nouvelles formes de transformation anthropologique des sociétés européennes.
Foi et culture
L’approche de la culture a été centrale durant les pontificats de Jean-Paul II et de Benoît XVI : puisque la foi était en reflux, il fallait réaffirmer la dimension chrétienne de la culture européenne, mais en l’inscrivant dans la défense d’une anthropologie humaniste menacée par la déconstruction de la famille et des pratiques sexuelles. Tout en invoquant un humanisme qui ne se réduisait pas au dogme de l’Église, cette stratégie s’appuyait à la fois sur un mouvement de réveil catholique (le Renouveau charismatique) et sur une campagne politico-juridique de défense de la norme (lobbying pour maintenir l’interdiction de l’avortement, contre le mariage pour tous et l’euthanasie). Ainsi, le cardinal Ruini (récemment décédé), président de la conférence épiscopale italienne de 1991 à 2007, tablait sur une reconquête spirituelle articulée sur ce qui restait encore d’une culture chrétienne. Mais cela n’a pas fonctionné : l’Église se cramponnait à la défense normative d’une anthropologie évanescente. Aujourd’hui, la transformation anthropologique de l’Europe est un fait, et sauf miracle, un retour en arrière paraît impossible.
La conséquence est là : les catholiques pratiquants se trouvent désormais en position de minorité (parfois en dessous de 5 % de l’ensemble de la population), non seulement en France, mais aussi dans quasiment tous les pays d’Europe, quel que soit le statut légal de l’Église. Cette minorisation lui impose de se penser différemment du temps où elle se vivait comme la boussole spirituelle de la civilisation européenne, quels que puissent être ses conflits avec les États et les idéologies. En effet, même si elle avait bien perçu la crise, elle a mis du temps à en tirer les conséquences, surtout en France. Il y avait une sorte d’illusion culturelle (« le catholicisme, c’est la France ! ») et d’illusion par rapport à la laïcité (« la laïcité ne nous fait pas peur »). En un mot : elle a cru un peu partout (aussi en Espagne et en Italie) qu’elle conservait une sorte de prééminence morale et culturelle, ainsi qu’une certaine connivence avec les États, qui la plaçaient au-dessus des autres religions. Et en France, depuis Vatican II, elle n’a cessé de faire allégeance à la république laïque, en se déclarant constamment respectueuse de la laïcité « à la française » et en se tenant soigneusement à distance du conflit entre laïcité et islam, comme si la question ne se posait plus pour elle. Elle a même brièvement proposé de former à la laïcité les imams français dans le cadre d’un enseignement à l’Institut catholique de Paris1.
Ce faisant, elle n’a pas compris que la laïcité juridique de 1905 avait fini par faire place à un laïcisme normatif qui, s’il s’est bien construit avant tout contre l’islam, ne voit dans la religion en général qu’une donnée exogène à domestiquer : le « fait religieux ». Or cette substitution du terme « fait religieux » à celui de « religion », tant dans le système scolaire que dans la recherche, signifie tout simplement l’exclusion de la religion comme telle, non pas seulement de l’espace public, mais, si j’ose dire, de la « pensée publique ». Le religieux ne peut être interpellé qu’à travers sa négation : on le considère comme une opinion personnelle, une culture, une idéologie, mais on y voit aussi de l’emprise, de l’obscurantisme, de l’homophobie, de l’anti-féminisme, etc.
La crise sexuelle dans le clergé n’a évidemment rien arrangé. La querelle (pour le moment écartée) sur l’abolition du secret de la confession est éclairante ici. La confession, sacrement pour l’Église, est perçue par l’opinion publique comme l’équivalent d’une consultation avec un psy : la notion de « sacrement » est totalement incomprise, et son sens, ignoré (ce qui n’était pas le cas des laïcards de 1905). En bref, nous sommes des deux côtés dans la Sainte Ignorance2 : l’expulsion du religieux hors de la culture, et de la culture hors du religieux. Par ricochet, l’Église découvre que la laïcité se retourne contre elle, un phénomène perçu d’abord par les cathos « tradi » : ces derniers ne se montrent évidemment pas solidaires des musulmans, mais ils dénoncent la retombée inéluctable des lois contre le séparatisme islamique sur le christianisme « de tradition » et sur la pensée conservatrice3.
L’Église catholique en Europe, qu’est-ce à dire ?
Mais qu’entend-on par « l’Église » (bien sûr en dehors de la définition théologique et spirituelle qu’elle donne d’elle-même) ? L’institution est toujours là et sous la direction de Léon XIV, elle retrouve une forme de stabilité et une relative unité, qui avaient été quelque peu secouées sous le pape François. Les attaques du président Donald Trump ont permis de resserrer les rangs autour du pape. Les cardinaux et les évêques rebelles ou critiques (Burke, Vigano, Sarah, Müller, Schneider) sont marginalisés, tout comme la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), excommuniée par l’Église catholique en juillet 2026 pour cause de schisme. Le style conciliant de Léon XIV permet d’arrondir les angles avec les autres sensibilités et avec les personnalités cléricales en conflit plus ou moins ouvert avec son prédécesseur.
L’institution paraît donc encore solidement ancrée en Europe… en tant qu’institution : le pape, chef d’État, est reçu partout en grande pompe par les autres chefs d’État, ses déclarations et ses encycliques sont discutées dans toute la presse, y compris de gauche, et, preuve de sa popularité, chacun essaie de l’enrôler dans son camp (« il est progressiste : voyez comment il défend la paix et les migrants », « il est conservateur, voyez sa condamnation de l’avortement et de l’euthanasie »). Il semble d’ailleurs que le conclave qui a élu Léon XIV n’a pas été déchiré entre conservateurs et libéraux, d’autant qu’il s’agit plus de sensibilités que de positionnement dogmatique. Le clivage qui opposerait des conservateurs identitaires anti-immigration et anti-mariage gay à des universalistes pro-immigration, libéraux et ouverts aux bénédictions de couples homosexuels est trop caricatural (ou trop français) : bien des « conservateurs » européens – en Italie, par exemple – sont engagés dans l’aide aux migrants. En somme, l’institution cléricale tient bien par le sommet.
Si crise il y a, elle est dans le troupeau. Comme le dit Yann Raison du Cleuziou : « En devenant minoritaire, le catholicisme regagne en intensité4. » Mais cette intensité touche d’abord les croyants laïcs, pris dans de nouvelles formes de religiosité. Cette évolution a commencé peu après la fin du concile Vatican II (en 1965) avec les mouvements d’inspiration charismatique, où le rôle des laïcs était central à côté du maintien d’une figure cléricale : chaque communauté était encadrée par quelques prêtres (souvent fondateurs), et se voyait octroyer une forme juridique prévue dans la tradition du droit canon (sociétés de vie apostolique de droit pontifical, famille ecclésiale de vie consacrée, association publique internationale de fidèles de droit pontifical). Le déploiement de ces communautés nouvelles offrait au pape Jean-Paul II une illustration et un instrument de son appel à la rechristianisation de l’Europe.
Le mouvement a débouché, en France, plutôt sur des communautés fermées, à la limite aujourd’hui de la secte, au point que le Vatican a entrepris, après les révélations d’abus sexuels de fondateurs, de les reconfigurer et de les remettre dans le moule de l’institution cléricale (en rognant sur leur autonomie et sur leur déterritorialisation). Une remise en ordre discrète est ainsi à l’œuvre par éviction (Mgr Rey à Toulon), par exclusion (FSSPX) ou par (ré)intégration après mise au pas. En Italie, par exemple, les communautés (qui ne sont plus « nouvelles »), comme Communion et Libération ou Sant’ Egidio, ont toutefois un ancrage social plus profond et jouent un grand rôle dans la socialisation catholique.
Les pôles du renouveau catholique
Le renouveau actuel se fait autour de quatre pôles (qui peuvent tout à fait s’interpénétrer) : les cathos « tradi », les identitaires maurrassiens, les néo-catéchumènes et… les immigrés (auxquels s’ajoutent souvent les « outre-marins »). Les deux premières catégories sont bien étudiées (en particulier, pour les cathos « tradi », par Yann Raison du Cleuziou). Les deux dernières catégories l’ont été surtout dans leur forme protestante (voir les travaux de Sébastien Fath), car jusqu’à une date récente, les conversions se faisaient essentiellement vers l’évangélisme protestant et l’islam. Or on assiste depuis quelques années à une montée des conversions/retours vers le catholicisme, sous des formes de religiosité qui ne sont pas vraiment celles qui dominent dans les paroisses.
Les catholiques de tradition
Les « cathos tradi » se mobilisent autour du maintien de la messe en latin et de la liturgie issue du concile de Trente, avec tout le décorum qui l’accompagne : dévotion ostentatoire, adoration du saint sacrement, soutanes et dentelles pour les prêtres qui encadrent le mouvement. Pour ces catholiques « tradi », tout le mal vient de Vatican II et de la décadence des mœurs consécutive aux années 1960 (même s’ils en voient les racines dans la Révolution française). La crise actuelle, dont l’immigration n’est qu’un effet visible parmi d’autres, est la conséquence de la décadence civilisationnelle et religieuse. Politiquement, ils penchent vers l’extrême droite. Le retour au christianisme symbolise pour eux une anthropologie chrétienne (la famille traditionnelle), fût-elle laïcisée en « loi naturelle ». La référence est saint Thomas (avec Aristote en prime) et le concile de Trente. On rêve d’un monde rural qui a disparu, celui de L’Angélus de Millet.
Les identitaires
Pour les identitaires européens, la crise est avant tout due à l’immigration. Leur christianisme est purement identitaire et souvent une métaphore pour désigner les « blancs », la « blanchitude ». Les modèles mythiques sont Charles Martel en 736 et la victoire de Lépante en 1571. Mais ce qu’on oppose aux musulmans, ce sont des « valeurs » européennes qui ne sont en rien des valeurs chrétiennes : on est volontiers féministe face au voile islamique, gay-friendly face aux talibans. On défend un mode de vie hédoniste contre la rigueur hallal : plaisirs de la table, cochon et bon vin (ou bonne bière). On ne va pas à la messe. On défend le carnaval, le concert rock et la liberté sexuelle. On est Vénus de Milo plutôt qu’Angélus de Millet.
Entre ces deux tendances, une position ambivalente est tenue par les « maurrassiens », qui défendent l’anthropologie catholique, et donc les normes qui vont avec elle, tout en se déclarant agnostiques. Houellebecq et Zemmour, qui a tenté de redonner une figure politique à cette position, sont fascinés par une anthropologie catholique qu’ils ne s’appliquent pas à eux-mêmes. Et ils ne sont pas les seuls dans ce cas ! Mais une telle anthropologie, parce qu’elle est loin d’être désirée par le « peuple », ne pourrait être mise en place que par une législation coercitive, donc par un régime autoritaire, qui irait forcément à l’encontre du mode de vie hédoniste des identitaires « mous ».
Comment, dès lors, concilier catholicisme « tradi » et populisme hédoniste ? Puisque le seul point commun est de faire du christianisme la marque de l’identité européenne, on s’accorde sur la mise en place d’une culture « signalétique » catholique, répercutée par les médias Bolloré. Restauration des calvaires, érection de croix sur les sommets, apposition de crucifix, pèlerinages ostensibles, troménies bretonnes, traversaines vendéennes, parcs d’attractions chrétiens, crèches dans les mairies, vont bon train. On bénit généreusement les corridas, les motos, les cartables, les appartements et les domiciles privés… C’est la « technique Puy du Fou » : un mélange de dogmatisme catholique, de bondieuseries, d’entertainment et de folklore. On convoque la religion populaire de la Bretagne à la Corse en passant par le Limousin, sur fond de banquets de cochonnaille5.
Mais pour que les normes de l’anthropologie catholique passent, il faudrait qu’elles apparaissent comme souhaitables, c’est-à-dire qu’il y ait un enracinement de la contre-révolution culturelle dans les consciences et, entre autres choses, un retour à la foi. Car c’est tout l’enjeu : il ne suffit pas de multiplier les calvaires, les pèlerinages et les messes en latin, les interviews du cardinal Sarah et les œuvres d’art d’inspiration chrétienne – les sphères de Bolloré et d’autres milliardaires ont leurs limites. Il faudrait un mouvement profond dans la société pour un véritable retournement, mais ce n’est pas le cas.
Ce n’est pas par « libéralisme » que l’Église s’oppose aux catholiques de tradition et aux identitaires.
L’Église n’est pas dupe face aux identitaires chrétiens, remis à leur place par François comme par Léon XIV, qui rappellent que le chrétien ne choisit pas ses valeurs : le christianisme est un tout, et surtout il est universel et ne saurait faire l’économie de la foi. Ce n’est pas par « libéralisme » ou au nom de la liberté que l’Église s’oppose aux catholiques de tradition et aux identitaires, c’est pour la raison déjà mise en avant lors de la condamnation de l’Action française par un pape, Pie XI, qui n’était pas un libéral : parce qu’ils prennent l’Église en otage d’un combat politique et culturel au détriment de la foi et du dogme.
Les nouveaux catéchumènes
Dans ce contexte, le renouveau religieux incarné par les nouveaux catéchumènes peut apparaître à l’Église comme ce qui permettrait de sortir de l’impasse d’un retour du christianisme otage des identitaires. Mais l’afflux en nombre de néo-catéchumènes est-il vraiment l’indice d’un renouveau annoncé de la foi dans les sociétés européennes ?
Il est évidemment trop tôt pour le dire, mais on peut émettre des doutes, car l’indice le plus important pour l’Église – le nombre des ordinations – est toujours à la baisse. Ce renouveau (qui reste à confirmer) s’inscrit en vérité dans une nouvelle forme de charismatisme, beaucoup plus individualiste que celui des années 1960-1970. On le voit dans le rôle que les prêtres peuvent y jouer : ils sont soit spectateurs – et attendent de recevoir les convertis dans leur communauté paroissiale –, soit « prêcheurs » dotés d’un charisme personnel, celui de l’influenceur – sans l’ancrage social que les communautés offraient auparavant au nouveau venu ou au revenu. Le charismatisme d’aujourd’hui est fortement lié à Internet et au « transversal », non sans rapport avec des phénomènes équivalents dans les autres religions : une religiosité exigeante, mais très individuelle et non insérée socialement (à commencer par la non-insertion dans une paroisse). C’est un mouvement festif (et en cela il peut rejoindre la culture « signalétique »), amateur de christian pride, et non clérical : il vient chercher les curés plutôt que l’inverse. Le frère Paul-Adrien6, star de TikTok, recrute dans le cyberespace : il n’anime pas une paroisse, il n’assure pas le service après conversion, en un mot il n’offre pas de socialisation à celles et ceux qu’il attire.
L’Église a mis du temps à comprendre le phénomène. Désormais, son action vise à socialiser les néo-baptisés dans le cadre de l’Église et à les faire passer du charisme au catéchisme, c’est-à-dire à l’orthodoxie catholique. Paradoxalement, on est bien plus exigeant sur la formation théologique des impétrants qu’on ne l’est pour les « nés catholiques », qui peuvent quasiment se contenter de leur certificat de baptême pour bénéficier des services de l’Église (en particulier le mariage). Les exigences de cette dernière sont plus grandes aujourd’hui justement parce qu’elle est minoritaire et qu’elle ne repose plus sur un catholicisme culturel. Elle se méfie du feu de paille et de l’enthousiasme, et craint la déception qui pourrait s’ensuivre.
Les premiers mouvements charismatiques catholiques devaient beaucoup au modèle évangélique américain. De même, l’actuel mouvement de venue ou de retour à l’Église doit beaucoup à l’émulation7 non pas avec l’évangélisme, mais avec l’islam. Il y a des formes de religiosité en commun, qui s’influencent réciproquement. Les jeunes musulmans parlent volontiers de leur « foi » (en décalage avec la normativité salafiste), tandis que les néo-catholiques mettent en avant les signes de l’appartenance et la visibilité de la pratique : le carême est soudainement valorisé8, en miroir avec le ramadan, alors qu’il était la pratique la plus délaissée depuis Vatican II (avec l’assentiment de l’Église, en principe pour le renouveler et lui donner une figure plus actuelle…). Souvent ces nouveaux catholiques rechignent à venir à la messe hebdomadaire, qui reste pour l’Église le critère le plus important de l’appartenance.
Le problème est d’intégrer les nouveaux baptisés dans les structures existantes de l’Église. Car ils se méfient de toute institutionnalisation et tiennent à garder leur côté born again plutôt que de se socialiser dans le cadre d’une paroisse. Leur religiosité, plutôt personnelle, est en décalage avec la tendance post-conciliaire, très « participative ». Pour autant, ils ne s’alignent pas vraiment sur les « tradi », d’autant que la messe tridentine, avec tous ses falbalas, leur laisse peu de place. S’ils revendiquent la christian pride, la visibilité, la présence, ils sont beaucoup moins conservateurs sur le plan politique, ou, pour le dire autrement, ils sont moins politisés que les « tradi », parce qu’ils sont aussi plus ouverts à l’autre. Ils viennent de milieux sociaux très différents et peineraient à se retrouver dans un triangle Neuilly-Versailles-Passy, symbole de la « gentrification » de l’Église. Ils sont davantage en contact avec la diversité de la société française, en particulier l’immigration africaine ou d’Asie du Sud-Est, qui adhère aussi à une religiosité plus visible.
Il ne faut pas attendre des nouvelles conversions qu’elles apportent une reconnexion culturelle du catholicisme avec la société ambiante : au contraire, elles vont plutôt dans le sens d’un rebond minoritaire. Il est difficile de faire tradition à partir d’une conversion vécue comme rupture plus que comme retour. Car, à part pour les catholiques « tradi », il n’y a plus de transmission d’une sociabilité religieuse, c’est-à-dire des pratiques d’un milieu social relativement homogène, porteur d’une tradition familiale, socialisé dans le scoutisme ou autre mouvement de jeunesse catholique et allant régulièrement à la messe dominicale.
Le « rappel au dogme » est d’autant plus nécessaire que le cyberespace est un lieu de syncrétisme. TikTok homogénéise les formes de religiosité, d’où l’importance du rappel constant du frère Paul-Adrien : le catholicisme n’est pas… protestant ou musulman. En même temps, il tente, avec plus ou moins de conviction, d’éviter le « clash des civilisations » et de s’ouvrir à un œcuménisme. Si la fréquentation de l’islam remet en avant les pratiques rituelles, l’évangélisme apporte aussi sa solution : il suffit de rencontrer Jésus, le reste n’est qu’une question de détails9.
L’enjeu est d’ancrer socialement et théologiquement les catéchumènes.
Or l’Église catholique se distingue justement par ces « détails » : le catéchisme officiel fait près de mille pages… Lui importent deux soucis dans l’accueil des nouveaux baptisés : une socialisation catholique (pratique de la messe, activités paroissiales, scoutisme et autres engagements, intégration de la famille) et une solide formation théologique pour écarter tout « fusionnisme » émotionnel (que l’on trouve par exemple dans les rencontres de Taizé sous une forme méditative et dans la Marche pour Jésus sous une forme festive). L’enjeu est donc d’ancrer socialement et théologiquement les catéchumènes, mais le risque est qu’ils rechignent devant les efforts à fournir pour « formater » leur spontanéité. Comme le dit un ouvrage récent consacré à cette intégration des convertis : « Le converti doit lutter souvent beaucoup pour se plier aux “actes extérieurs” : entrer dans un confessionnal, faire le moindre signe de croix, assister à la messe, participer à une procession. Il faut que la réalité ou le symbolisme, le sens des actes de l’Église lui soient expliqués. Il faut que les cérémonies paroissiales, la liturgie, les fêtes soient une initiation au mystère de la vie divine10. » C’est parce que le néo-catéchumène ne vit plus dans une culture catholique et parce que la foi n’est pas « enracinée » socialement et territorialement qu’il faut rappeler qu’il y a aussi des normes et des dogmes. Mais cela ne permet pas de sortir de la minorité, au contraire.
On peut interpréter la soudaine redécouverte de la religion populaire (pèlerinages, troménies, traversaines et autres pardons, polyphonies corses, etc.) comme une recherche d’ancrage social. Les traditionalistes comme les identitaires apprécient ces manifestations. Mais s’agit-il d’un retour du spirituel ou d’une folklorisation relevant de la culture signalétique identitaire ? Ces manifestations ne sont en effet plus ancrées dans une anthropologie locale. Par exemple, les grands pardons faisaient sens quand les pêcheurs bretons risquaient leur vie en mer, mais ce sens disparaît quand il n’y a plus que des pêcheurs à la ligne et que les pardons deviennent surtout l’occasion de faire des selfies et de boire de la cervoise locale.
Quelle évolution du catholicisme en Europe dans le contexte global ?
Par ailleurs, on constate le glissement de l’Église vers un autre centre de gravité : le Sud. Le pape François avait déjà fait comprendre à l’Europe qu’elle n’était ni le cœur ni même le modèle du catholicisme, en rompant avec l’eurocentrisme des papes précédents. S’il s’était rendu à Marseille plutôt qu’à Paris, c’est que pour lui Marseille représentait une ville-monde, en tout cas du monde méditerranéen. On ne peut comprendre la position de la papauté sur les migrants sans cette perspective (les deux derniers papes viennent d’ailleurs d’ordres missionnaires mondialisés : les jésuites et les augustiniens).
L’Église est toutefois simultanément confrontée à un autre type de mondialisation : celle d’une alliance conservatrice, aujourd’hui menée par MAGA (mais cette alliance a précédé le mouvement trumpien). En un mot, un christianisme à la fois identitaire et conservateur qui prône l’alliance des chrétiens traditionalistes (évangéliques, orthodoxes, catholiques) contre la pensée progressiste (« woke ») afin de rétablir non seulement une anthropologie chrétienne fondée sur la famille traditionnelle, mais aussi la suprématie occidentale, c’est-à-dire (dit ouvertement ou non) blanche, et donc le refus de l’immigration (y compris chrétienne, comme ce qui concerne les Latinos). Cette coalition des valeurs est menée aujourd’hui par Steve Bannon et par le vice-président J. D. Vance, qui s’appuient sur toute une constellation d’organisations conservatrices regroupées dans la National Conservatism Conference, laquelle multiplie les rencontres en Europe.
Or si le pluralisme institutionnel chez les protestants et les orthodoxes permet toujours de trouver des clercs pour bénir une initiative, dans le catholicisme, le pape est incontournable. L’internationale conservatrice n’a donc que deux stratégies possibles : soit imposer un « bon » pape, soit contourner le pape.
La première stratégie a culminé lors du conclave de mai 2025 : un intense lobbying, auquel a participé J. D. Vance, a tenté de faire élire un pape conservateur. L’ambassadeur américain auprès du Saint-Siège, nommé par Trump, s’est démené dans les salons romains. En pure perte : le conclave a certes choisi un Américain, mais dans la ligne Bergoglio, pour les raisons développées plus haut (en particulier le refus de réduire le catholicisme à une identité). La seconde stratégie tente d’affaiblir la papauté par un retour au gallicanisme, décliné selon les Églises nationales. Car comment se réclamer de la tradition tout en contestant l’autorité du pape ? En revenant à un catholicisme d’avant la grande vague ultramontaine du xixe siècle qui, avec le principe de l’infaillibilité pontificale, a fait du pape l’autorité absolue ; voire en revenant à un catholicisme d’avant la réforme grégorienne, quand les empereurs et les rois faisaient les papes. On peut alors délégitimer la personne du pape11 et se replier sur une Église nationale soucieuse de défendre ses privilèges et ceux de son troupeau. Le problème est qu’il faudrait que les évêques suivent cette voie « gallicane », comme Bossuet l’avait fait sous Louis XIV. Or ils ne suivent pas : le néo-gallicanisme reste une affaire de laïcs, généralement liés à l’extrême droite. Seul un empereur ou un roi absolu pourrait imposer ses vues, mais les temps modernes ne s’y prêtent pas12. Trump aurait pourtant bien aimé jouer son Philippe le Bel…
Si l’Église reste le principal obstacle à la promotion d’un ethno-nationalisme chrétien en Europe, ce n’est pas seulement pour des raisons morales, ni par libéralisme, mais parce qu’elle ne peut plus, structurellement, se définir comme l’émanation d’une culture européenne : sa base est universelle, et le pape ne peut exister qu’en se posant en surplomb des nations et des conflits. Savoir si l’Europe est encore chrétienne n’est plus le problème de l’Église, c’est celui des Européens, qui préfèrent ne pas tirer les conséquences d’une éventuelle réponse à la question.
- 1. Dans le cadre plus général de la création du diplôme universitaire « Interculturalité, Laïcité, Religions ».
- 2. Voir Olivier Roy, La Sainte Ignorance, Paris, Seuil, 2008.
- 3. Voir la tribune « Dans sa formulation actuelle, la loi sur l’entrisme islamiste recèle un grave danger pour les libertés publiques » [en ligne], Le Figaro, 12 mai 2026.
- 4. Voir l’entretien avec Yann Raison du Cleuziou, « Les juniors ont une expérience doublement minoritaire du catholicisme » [en ligne], Le Figaro, 25 décembre 2024.
- 5. On notera que le reproche principal que l’on fait aux musulmans, sous les étiquettes de séparatisme et d’entrisme, c’est justement de mettre aussi en place une culture signalétique de l’islam (voile, barbes, hallal, muezzin).
- 6. Le frère Paul-Adrien d’Hardemare, religieux dominicain, est l’un des influenceurs les plus connus et les plus controversés.
- 7. À ne pas confondre avec une « concurrence ».
- 8. Le succès, si l’on peut dire, de la célébration du « mercredi des Cendres » (qui ouvre l’entrée en carême des catholiques) auprès des lycéens depuis quelques années a été attesté par des prêtres de paroisses urbaines proches de lycées.
- 9. On voit comment des convertis privilégient le rapport à Jésus sur un mode évangélique, sans mentionner Dieu ou la Sainte Vierge. Voir aussi la participation catholique à la marche pour Jésus où « l’aplatissement » de la spécificité catholique est visible : Laura Marchais, « Marche pour Jésus : la jeunesse catholique fait entendre sa voix dans les rues de Paris » [en ligne], Aletéia, 6 juin 2026.
- 10. Voir Thibaud Guespereau, Thibaud Collin et Henri Vallançon (sous la dir. de), Renaître et vivre. Comment aider les nouveaux chrétiens à persévérer ?, Artège, 2026, p. 173-174. Voir aussi Guillaume Cuchet, Faire de l’histoire religieuse dans une société sortie de la religion, Éditions de la Sorbonne, 2020, p. 86.
- 11. Voir notamment les propos de Philippe de Villiers : « Le pape François était un pape woke », audio que l’on peut écouter en ligne sur Youtube.
- 12. Voir l’article de Jean-Benoît Poulle, « En évoquant la captivité du pape à Avignon, l’administration Trump annonce-t-elle une escalade vis-à-vis de l’Église catholique ? » [en ligne], Le Grand Continent, 10 avril 2026.