Photo : Jon Tyson
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L’espace de la délibération

Éditorial

par

Esprit

Quelles habitudes prenons-nous, quand nous attendons de regarder le discours du président de la République à la télévision pour savoir ce qu’il sera permis ou non de faire le lendemain, tandis que le Parlement se prononce a posteriori sur les mesures prises ?

Un soupir de soulagement, qui a pris la forme de scènes de liesse, était audible dans de nombreux endroits du monde, ce samedi 7 novembre 2020, lorsque Joe Biden a été déclaré vainqueur des élections présidentielles américaines, après quatre jours d’incertitude sur l’issue du scrutin. Un soulagement à la mesure de l’inquiétude que suscitait depuis quatre ans la démocratie américaine, dont la victoire de Biden paraît représenter le sauvetage in extremis.

Parmi les multiples effets délétères de la présidence Trump figure en bonne place une certaine pratique du pouvoir, dont les deux caractéristiques sont le mépris des institutions et des règles démocratiques d’une part, et l’exacerbation permanente des divisions de la société américaine d’autre part. Il est significatif qu’au moment de prendre la parole après l’annonce de sa victoire, Joe Biden ait eu ces mots : « Nous sommes peut-être des adversaires, mais nous ne sommes pas ennemis. Nous sommes américains. » Il s’agissait certes de se présenter en rassembleur d’une société profondément divisée, pour ne pas dire fracturée, entre des visions de l’Amérique aujourd’hui difficilement réconciliables. Il s’agissait aussi d’en finir avec une pratique du politique opposant systématiquement les amis aux ennemis, et substituant à l’idée de conflictualité – qui traverse toujours l’espace public démocratique – celle du combat pur et simple.

On sait que la défaite de Trump ne mettra pas fin aux maux dont il était tout autant le symptôme que la cause. Sur le fonctionnement de la démocratie en particulier, le soulagement n’interdit pas l’inquiétude. C’est en observant la société américaine que Tocqueville nous a appris que la démocratie ne repose pas seulement sur des institutions et des lois, mais sur des « mœurs », au sens où l’entendait Montesquieu : tout un état moral et intellectuel, traduit en habitudes et en croyances partagées, qui sous-tend et nourrit la vitalité des institutions. Or c’est cela que la présidence de Trump a peut-être le plus profondément ébranlé : une certaine conception de la vie démocratique, qui est au fondement de la démocratie libérale. Dans l’observation qu’en fait Tocqueville, ces mœurs se matérialisent par une large participation à la vie associative et politique qui, parce qu’elle sort l’individu de sa sphère privée et l’inscrit dans des médiations multiples, constitue la meilleure protection contre l’émergence d’un pouvoir autoritaire.

Le soulagement n’interdit pas l’inquiétude.

Cela fait des années que cette culture de l’espace public s’érode, aux États-Unis comme ailleurs. Ces derniers n’ont pas l’apanage de la transformation de la politique en spectacle permanent, ni de la confusion croissante entre espaces privé et public à travers les réseaux sociaux. L’immense vague de ressentiment qui a porté Trump au pouvoir déferle sur de nombreux pays, où elle est de nature à permettre l’arrivée de dirigeants peu soucieux de la vie démocratique. Et si Trump a encouragé l’expression d’un autoritarisme décomplexé de la part d’un Poutine, d’un Erdoğan ou d’un Bolsonaro, les sociétés démocratiques n’échappent pas à ces phénomènes. Si les élections américaines nous ont passionnés, elles doivent aussi nous alerter sur la fragilité de nos propres mœurs politiques.

À cet égard, la conjonction d’un climat sécuritaire lié aux attentats terroristes et de la crise sanitaire représente une double épreuve pour notre ethos démocratique déjà fragile, dont on ne peut sous-estimer la difficulté. L’état juridique d’exception devient peu ou prou la norme, au nom de la protection – au demeurant légitime – de notre sécurité collective ou de notre santé. Mais quelles habitudes prenons-nous, quand nous attendons de regarder le discours du président de la République à la télévision pour savoir ce qu’il sera permis ou non de faire le lendemain, tandis que le Parlement se prononce a posteriori sur les mesures prises ? Sur un autre plan, n’est-ce pas une certaine conception de la délibération démocratique qui s’affaiblit quand le débat sur ce que sont ou devraient être les « valeurs de la République » tourne à l’affrontement entre deux camps devenus ennemis ? Plus que jamais, il faut affirmer notre attachement à un espace commun de la participation civique qui fonde notre liberté politique – un espace qui peut, si nous n’y prenons garde, se refermer.

Esprit

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