La Syrie et les responsabilités occidentales
En Syrie, l’utilisation d’armes chimiques contre des civils le 21 août 2013 à la Ghouta, près de Damas, franchit un seuil dans la violence du régime contre sa population mais accroît aussi la confusion internationale face à la résolution du régime d’Assad. Au-delà de l’horreur cynique de cette attaque, c’est l’idée même d’une réaction internationale devant l’inacceptable qui perd du crédit après la transgression délibérée de ce qui était considéré jusqu’alors comme une « ligne rouge » dans ce conflit et plus généralement comme un interdit international majeur. Depuis cette attaque chimique, il ne s’agit plus seulement de savoir si la révolution syrienne contre la dictature du clan Assad mérite un soutien mais s’il reste une capacité dissuasive qui puisse soutenir un traité international comme le traité d’interdiction des armes chimiques. Parler, comme l’ont fait les autorités françaises, de « punition » a semblé excessif et trop improvisé pour paraître crédible, surtout après le recul britannique et la volte-face américaine, qui ont laissé le champ libre à un Poutine trop heureux de faire la leçon aux nations démocratiques.
Les armes chimiques sont des armes de terreur : elles sont utilisées pour diffuser l’épouvante dans la population et indiquer que le régime ira jusqu’au bout de l’horreur, y compris dans son effondrement. Parce que leur usage est par nature indiscriminé (les gaz ne font pas de distinction entre combattants et civils, jeunes ou vieux, valides ou malades), il subvertit les (faibles) normes du jus in bello. Les armes chimiques, indétectables et cruelles, dénient sournoisement toute qualité humaine à leurs ennemis et consolident la dissymétrie radicale des forces. C’est pourquoi leur usage constitue un crime de guerre. C’est aussi pourquoi on imagine mal la nature de la riposte : qu’est-ce qu’une réponse « proportionnée » à l’usage de la terreur ? Sans doute pas la réponse « incroyablement petite » promise par un John Kerry soucieux de se démarquer du pénible souvenir de l’interventionnisme messianique des années Bush Jr. Qui est légitime pour intervenir ? Les chances de succès sont-elles assez crédibles pour que l’idée de riposte soit défendable ? Toutes ces questions convergent en une seule : la dissuasion a-t-elle un sens si aucun pays ne se sent responsable de sa signature au bas du traité d’interdiction de ces armes chimiques ? Et comment imaginer un monde de relations internationales où la dissuasion ne fonctionnerait plus ? Le terme de « ligne rouge » donnait l’impression que les pays occidentaux n’étaient pas complètement irresponsables en Syrie. L’inaction incitera à l’interprétation opposée…
En annonçant son souhait d’adhérer au traité d’interdiction des armes chimiques, le régime de Damas a reconnu qu’il possédait cette arme, ce qu’il niait jusqu’à présent alors que les preuves de son usage se multipliaient et qu’on connaît les précédents du régime (Hama en 1982). Le parrainage russe – la Russie armant le régime syrien tout en dénonçant les « ingérences » occidentales – augure mal du feuilleton diplomatique qui va s’ouvrir sur le contrôle et le démantèlement des stocks chimiques syriens, avec un régime expert en manipulation et en propagande, qui gagne du temps sans rien concéder sur le fond.
Pendant ce temps, la destruction du pays continue. On invoque la dégradation de la situation en Libye et en Égypte pour se détourner du drame syrien et oublier sa singularité : les premiers mouvements civils contre Assad revendiquaient, avec l’Armée syrienne libre et le Conseil national syrien, un projet d’union nationale. En recourant à l’arme chimique, Assad a internationalisé le conflit, favorisant la médiation russe. Ce faisant, il a aussi révélé la fragilité d’un rapport de force mondial, passé en quelques années de l’hyperpuissance américaine à un monde « apolaire » instable. Il ne suffit pas de constater que l’échec américain en Irak a miné le récit optimiste de l’interventionnisme humanitaire. Car l’impunité chimique de Damas révèle aussi un inquiétant affaiblissement des capacités multilatérales de préserver la paix. Si les nations démocratiques ne tiennent pas leur rôle, elles laissent la place au pur rapport de puissance qui fait l’affaire des oligarchies et des régimes néo-autoritaires qui ont le vent en poupe.