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Dans le même numéro

Le président, sur son socle, isolé

par

Esprit

Fatalité de la gauche ? La première année de l’exercice du pouvoir de François Hollande correspond à l’anniversaire des vingt ans de 1983, cette année du « tournant » qui symbolise la rigueur et le renoncement au programme commun qui avait porté François Mitterrand au pouvoir en mai 1981. Une coïncidence de calendrier qui évoque fâcheusement le destin du socialisme de gouvernement, accusé sur sa gauche de trahir son idéal, sans pour autant convaincre, sur sa droite, qu’il soit capable de réalisme. Mais faut-il retenir de 1983 le symbole du réalisme économique et du recours à l’Europe comme utopie de secours ? On l’a souvent remarqué : l’absence de discours politique fort pour accompagner le tournant gestionnaire, puisqu’il n’était alors question que d’une « pause », a sapé toute revendication explicite de la rénovation idéologique à gauche.

Mais si la mue se faisait sans voix, c’est que les socialistes assumaient ainsi, implicitement et à contrecœur, la fin d’un exceptionnalisme à la française dans la famille socialiste européenne. Exceptionnalisme, car le programme commun formulait une démarche singulière (les nationalisations) et assumait une stratégie du « socialisme dans un seul pays »… avant d’être rattrapé par l’interdépendance économique (déjà !). Or, si la gauche française s’est rapprochée de la « social-démocratie » européenne, ce qu’elle pouvait faire en s’appuyant sur un « sérieux » économique de tradition mendésiste, elle est restée handicapée sur le terrain qui définit proprement la social-démocratie : la conception de son rapport à la société. Un rapport conçu sur un mode très politique en France, alors qu’il se traduit par une multiplication des institutions sociales chez nos voisins, à travers le monde coopératif, syndical, associatif… qui fournissent aux politiques des relais culturels profonds. Ce manque de lien à la société explique aujourd’hui la situation difficile de François Hollande.

Le socialisme français, en effet, voit son lien à la société par l’intermédiaire de l’État. Certes, l’équipe gouvernementale de Jean-Marc Ayrault montre un respect bienvenu de la négociation sociale, qui tranche heureusement avec les pratiques précédentes. Mais la décision publique impulsée par l’État reste le cœur de sa conception de l’action. Quand François Hollande tente de s’affranchir du modèle vertical des politiques publiques, il propose une « boîte à outils » que l’État met à la disposition des acteurs de la croissance économique mais sans savoir comment mobiliser cette société, passer des outils à l’action, puisque l’État ne parvient pas seul à inventer la nouvelle croissance.

Les bons scores socialistes à toutes les échelles territoriales (villes, métropoles, départements, régions) et l’arrivée d’une majorité de gauche au Sénat ont créé une illusion : occuper les lieux de pouvoir ne suffit pas à assurer une présence diffuse dans l’ensemble de la société. Le manque structurel de militants est aggravé par le cumul des mandats, qui limite l’afflux de nouveaux profils dans la vie politique et rend les partis hermétiques aux mouvements de la société. La résistance incroyable des socialistes à la suppression de ce cumul traduit une inertie intellectuelle grave pour un parti qui n’est pas capable de relayer dans les profondeurs du pays l’action du gouvernement qu’il soutient. Une lecture très politicienne des rapports de force au sein de la société, appuyée par un jeu électoral qui favorise le bipartisme et l’alternance, ne peut tenir lieu d’analyse des évolutions de la société française.

Comment, dès lors, s’étonner que les taux de soutien enregistrés par les sondeurs à la politique de François Hollande soient si faibles (autour de 25 % d’avis favorables, selon différentes enquêtes) ? Celui-ci n’est pas impopulaire, il est replié sur son socle électoral, qui est extrêmement étroit. L’élection présidentielle n’avait pas créé d’élan politique. Elle sanctionnait un désir d’alternance mais sans exprimer un changement d’ambiance profond dans un pays marqué par le repli devant la mondialisation, la crainte de l’impuissance politique, l’usure de la crise. François Hollande, qui n’a pas été élu pour soigner sa cote de popularité, doit s’inquiéter d’un autre lien politique entre le président et le pays, qui excède la fonction exécutive et les aléas de la conjoncture économique.