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Dans le même numéro

Les réserves de sens du président. Nation, religion, civilisation

par

Esprit

Dans des temps immémoriaux, quand la gauche aimait encore penser un peu, quand les noms d’Alain Badiou et de Toni Negri ne résumaient pas la pensée progressiste, les œuvres de Paul Ricœur, Jürgen Habermas et Edgar Morin avaient été valorisées, le temps d’un colloque, par la gauche socialiste. Aujourd’hui, Nicolas Sarkozy, bien conseillé, se réfère à la politique de civilisation chère à Edgar Morin, l’ancien animateur de la revue Arguments qui a contribué à acclimater en France les thèses écologiques et à dynamiser la réflexion sur le devenir des sciences. Edgar Morin n’appartient qu’à lui-même, il l’a dit haut et fort dans son Autocritique. Il fut l’un des esprits les plus lucides durant la révolution des œillets au Portugal mais plus largement durant toute la période où la critique des totalitarismes n’était pas bien vue à gauche. Mais sa « politique de civilisation » appartient à tout le monde comme la pensée de Descartes ou de Max Weber.

Nous ne résoudrons rien, affirme le président, si nous ne bâtissons pas l’école et la ville du xxie siècle, si nous ne mettons pas au cœur de la politique le souci de l’intégration, de la diversité de la justice, des droits de l’homme, de l’environnement, si nous ne retrouvons pas le goût de l’aventure et du risque.

Pourquoi reprocher à Nicolas Sarkozy ces emballements ? Mieux vaut dire cela que l’inverse… D’aucuns ont ironisé sur cette ouverture « intellectuelle » qui poursuit allégrement l’ouverture politique. D’autres y ont vu une séquence parmi d’autres d’un spectacle contrasté où la morale collective reprend de la hauteur après des épisodes plus privés. D’autres, enfin, se plaignent des excès de citations ou de références : après le discours du Latran qui défendait auprès du pape l’« Europe chrétienne » en citant à peu près tous les penseurs croyants, voici une politique de civilisation qui s’applique « naturellement » à tous les domaines (éducation, Europe, ville, intégration…). Il y a de la politique de civilisation partout et elle sera le moteur d’une nouvelle renaissance, d’un nouvel humanisme, de nouvelles lumières, de nouveaux espoirs ! Le monde est inquiétant, le risque est extrême, mais il faut reprendre espoir : le président « met du sens » dans son discours.

Mais on ne peut pas dire tout et son contraire. Politique de civilisation, cela exige d’abord d’être un peu au clair sur les valeurs universelles, sur les liens entre l’Europe – celle de Patocka et Milosz – et des autres aires culturelles. Tous les penseurs non européens oscillent entre une reprise des valeurs européennes dans des contextes non européens et un relativisme qui renvoie chaque culture à elle-même. Amartya Sen – à qui Nicolas Sarkozy a demandé de réfléchir aux « mesures » possibles de la croissance – a écrit à ce sujet des pages remarquables. Il serait heureux que l’économiste prenne aussi la « mesure » de toutes les politiques de civilisation annoncées. On ne peut se contenter d’opposer le quantitatif et le qualitatif, il est urgent de réfléchir aux traductions possibles des valeurs entre les mondes et les civilisations plurielles.

Mais, plus essentiel, la politique de civilisation n’est pas séparable, s’il ne s’agit pas seulement de séduction rhétorique, d’une confrontation à la politique réelle de Nicolas Sarkozy. Si Amartya Sen s’efforce de concilier libéralisme et morale, Nicolas Sarkozy met en œuvre pour sa part une politique que l’on peut qualifier de néolibérale puisqu’il s’agit moins de favoriser les équilibres du marché que de l’activer en organisant la concurrence. Comment nier que la politique sarkoziste vise la réussite individuelle tout en exacerbant l’esprit de concurrence au détriment de la solidarité ? En cela, sans pouvoir le dire, la politique sarkoziste accompagne l’augmentation des inégalités, la fragmentation spatiale et l’éclatement des cellules de travail. Nicolas Sarkozy, le chantre du culte de la performance, est avare de collectif, son moi est en mal de nous, et il feint de ne pas voir que le capitalisme contemporain, comme le dit le sociologue américain Richard Sennett, est « indifférent » à ceux qui sont hors jeu. Grâce à la plume d’Henri Guaino, le président a d’abord trouvé un discours moins dissociateur grâce au roman national républicain. Mais à côté de la République, dont l’invocation rituelle est sans doute un peu essoufflée, il mobilise désormais deux autres réserves de sens : la religion, d’une part, chargée d’apporter l’espoir à titre individuel, et désormais la « civilisation ». Avec ce triptyque, le président invente une nouvelle version du « supplément d’âme » chargé d’accompagner une politique qui a peu d’états d’âme. Se référer à la « civilisation » présente bien des avantages : c’est global, polysémique et vaguement moral. Mais la formule ne fait pas une politique, bien qu’un tel affichage puisse désarmer la critique de mesures renforçant le chacun pour soi et l’indifférence pour les relégués.