Mamdani et le retour du réel
L'élection de Zohran Mamdani à la mairie de New York a pu être lue comme un sursaut de la gauche culturelle américaine contre le raz-de-marée trumpien. Mais sa campagne électorale doit surtout son succès à des propositions de politiques sociales, sur fond d'une préoccupation trop souvent oubliée y compris chez les démocrates : celle pour les conditions matérielles d'existence.
Ce que la droite dit de la victoire de Zohran Mamdani doit réjouir car elle n’y comprend rien ; le souci est qu’une partie de la gauche dit la même chose. L’élection de M. Mamdani est largement présentée comme celle d’un candidat progressiste issu de la diversité, du premier musulman à être choisi pour un tel poste, d’un militant de la cause palestinienne. Les uns l’acclament, à l’instar de Philippe Close, comme l’homme « du progrès, de l’inclusion, de la solidarité » : l’irruption de Mamdani doit nous rappeler que l’Amérique tolérante n’est pas morte et que sa majorité est un tissu de minorités. Les autres, à droite et bien plus à droite encore, voient Mamdani comme le pire des fléaux. Un militant sectaire suspect de complaisance islamiste, d’une part ; un cavalier de l’apocalypse woke de l’autre. Rien de tel que de présenter l’adversaire à la fois comme un fanatique et comme le symptôme des relativismes d’époque.
Si c’était vrai, le moment ne vaudrait ni tant d’enthousiasme ni tant de haine. S’il s’agissait de faire élire un candidat issu de la gauche culturelle, nul n’était besoin de trouver Zohran Mamdani : à New York du moins, même une chèvre en tutu ferait l’affaire. Mais ce qui se serait passé à New York resterait bien sûr à New York – ou à Portland : ce qui séduit dans les salons fait perdre partout ailleurs, en Amérique comme chez nous désormais. Qu’ils viennent des droites illibérales ou parfois de gauche, ces points de vue manquent les ressorts de la campagne de Zohran Mamdani.
En Amérique comme en Europe, les nouvelles droites tiennent désormais pour acquis que la politique est d’abord une guerre culturelle, devant assurer l’hégémonie de leurs valeurs sur celles de leurs ennemis. Elles pensent qu’elles sont en train de gagner cette guerre contre la gauche. Et si elles parlent souvent de réalisme, elles tendent à penser que la qualité de leur rapport au réel compte peu à cet égard. Les discours de l’alt-right reposent moins sur une conception commune de la vérité que sur un désir de fiction commune : ce n’est pas l’exactitude perçue – à tort ou non – du message qui en fait la force, mais son intensité. Et en plus d’un sens, une part de la gauche voit les choses de la même façon, fût-ce de manière atténuée. Passées les déclarations d’attachement d’usage aux faits et à la vérité, nous entendons depuis vingt ans que la politique est d’abord une affaire de « narratifs », de « récits », de « réarmement des discours ». On décrira M. Mamdani comme un génie de la communication, un candidat pop, l’étendard authentique – ou factice – d’une génération, le signe d’une époque : dans tous les cas, comme le candidat d’un imaginaire.
Si sa communication est en effet ciselée jusqu’au dernier carat, la candidature de Mamdani rompt avec cette idée, sur le fond et sur la méthode. « For a New York You can afford » : Mamdani a construit son identité de campagne sur son programme, et non l’inverse. Sa candidature ne fait pas le portrait du candidat mais celui de la ville. Elle ne répond pas à des désirs mais à des besoins sociaux : un logement décent, des crèches pour les enfants, des écoles accessibles, des services de proximité, de la rénovation énergétique … Elle ne propose pas un récit ou une morale, mais une série de mesures visant à répondre à ces besoins, et à distribuer au mieux les ressources disponibles à ces fins. Barack Obama pratiquait la politique en idéaliste, au sens où la formation des idées précède celle des besoins auxquels elles sont censées répondre. Mamdani est un matérialiste, au sens où sa campagne postule que la formulation des besoins précède celle des idées. C’est la raison pour laquelle la droite conservatrice sera incapable de comprendre ce qu’il représente. C’est la raison pour laquelle une partie des « libéraux » américains le détestera : la campagne de Mamdani ne parle pas de nos sentiments mais de la contradiction entre les limites du monde et les nôtres. Si ces idées fonctionnent, c’est parce que Mamdani les assoit par ailleurs sur une pratique.
Depuis vingt ans, j’entends gauche et droite défendre de concert – l’une pour s’en réjouir, l’autre pour la déplorer - l’idée que la culture appartient à la gauche. Le capital économique, lui, resterait dominant là où comptent les chiffres. Les médias, les universités, le cinéma et le mode seraient les lieux à partir duquel le progrès mène sa route. L’extrême-droite s’en désole tout en en faisant son beurre, le bobo cosmopolite restant le plus formidable méchant de cinéma qu’elle ait jamais créé. La gauche diplômée s’en réjouit tout en ne comprenant pas qu’on la déteste pour cette raison même.
Or, cette idée est fausse à deux égards. D’une part, les moyens de l’hégémonie culturelle sont, la plupart du temps, largement liés à la détention des capitaux économiques. La massification des biens culturels contribue à la démocratisation de leur usage mais rarement à celle de leur détention : que la plupart des presses européennes soient détenues actuellement par quelques milliardaires n’est pas une anomalie – cela tient même du non-évènement à l’échelle de l’Histoire. Quand il parle à gauche, l’espace public se tient d’abord dans les bars, sur les tracts de chansonniers, sur des posters punaisés et, plus largement, dans ce que Oskar Negt appelle « l’espace public oppositionnel ».
D’autre part, l’hégémonie culturelle de la gauche n’a jamais précédé sa structuration comme force politique. Ce qui fait que les mouvements sociaux parviennent à se structurer puis à peser sur l’économie du pouvoir, ce n’est pas leur correspondance à l’air du temps : celui-ci parle rarement pour contredire les puissants. C’est parce qu’ils partent du réel, qu’ils font remonter à l’air libre ce qui ne va pas dans nos vies, qu’ils transforment des vécus en conscience collective. Qu’il s’agisse des Left‑Behind Small Towns Movements ou de l’investissement des ronds-points de France par les Gilets jaunes, les mouvements sociaux parlent d’abord à partir d’une réalité physique. Dans presque tous les pays d’Europe, les classes populaires votent aujourd’hui pour l’extrême-droite dès lors qu’elles ont l’impression que leur est dénié le droit de vivre quelque part : qu’elles sont chassées de chez elles d’une part, et qu’elles y sont enfermées de l'autre. Quand les citoyens demandent à la gauche de réenchanter le réel, il faut comprendre que c’est le mot « réel » qui importe. Les rues réelles, les magasins réels, les cafés réels, des lieux de solidarité où les gens se rendent des services réels. A la fois géographie physique et mentale, le territoire est, aujourd’hui, aussi bien un des objets centraux des politiques publiques que le catalyseur de la plupart des clivages politiques.
Pour faire court, Mamdani a gagné parce qu’il a compris cela. Même et surtout dans ses moments de mise en scène, il parle à partir des habitants, se photographie dans les derniers rangs d’un stade de basket, fait campagne sur le trottoir ou à l'intérieur des food trucks. Il ne met pas sa « diversité » dans un placard mais l’ancre dans l’histoire et dans les quartiers de New York. Le programme est construit sur un ancrage, et c’est cet ancrage qui justifie la pertinence du programme. Artifice ? Peut-être. Mais c’est la première fois depuis longtemps qu’une campagne électorale américaine a eu un goût de réel.
Est-ce bien nouveau, ou Mamdani revient-il simplement, avec d’autres moyens et dans un autre contexte économique, à ce qui a permis aux mouvements sociaux de se structurer décisivement lors du siècle dernier ? Qu’importe. Ce n’est pas quand elle redevient plus cool, plus consensuelle, plus radicale au contraire, ou mieux tournée vers ses publics cibles que la gauche pèse, mais quand elle parle pour notre environnement social et qu’elle agit à partir de lui. Quand elle s’occupe de nos besoins fondamentaux. Quand elle préfère la justice à la morale. Quand elle fixe son exigence de justice sur ce qui attaque nos corps, nos proches, notre milieu de tous les jours. Quand elle se construit à partir de nos territoires, y compris au niveau de ses manières d’agir et de se coaliser. Enfin, et surtout, quand elle se rappelle que le réel compte.