Notre guerre
Éditorial
La résignation gagne de nouveau une partie de l’opinion publique à propos de la guerre en Ukraine. Pourtant, à la veille des élections européennes, le Kremlin signifie plus que jamais que le projet démocratique de l’Union, auquel aspirent des sociétés qu’il considère comme son « étranger proche », doit être défait.
À l’heure où 350 millions de citoyens de l’Union européenne sont appelés aux urnes, la situation en Ukraine semble de nouveau critique. La Russie multiplie les assauts et menace la région de Kharkiv, ainsi que les dernières villes contrôlées par l’Ukraine dans le Donbass. Elle fait tourner son industrie d’armement à plein régime, tout en puisant dans l’immense stock de guerre de l’époque soviétique, et envoie de tout jeunes soldats, toujours plus nombreux, mourir au front1. L’Ukraine, épuisée, subit les retards d’approvisionnement de ses alliés. Nombre de ses soldats se battent sans discontinuer depuis plus de deux ans : le climat politique s’est tendu et, sans surprise, le débat sur les conditions d’élargissement de la conscription a été douloureux. Alors que le conflit qui sévit à Gaza mobilise l’attention et l’énergie, une sorte de résignation gagne à nouveau des pans de l’opinion publique à propos de l’Ukraine : il lui faudra bien, tôt ou tard, négocier. Analyse qui prend souvent le relais d’une conviction plus profonde, et plus problématique encore : cette guerre ne serait pas la nôtre, et nous ne devrions pas nous en mêler.
Parmi les arguments qui justifieraient d’abandonner les Ukrainiens, la méfiance à l’égard des motifs des États-Unis dans ce conflit agit, depuis le début, comme un poison. Mais comment comprendre en retour que Poutine n’apparaisse pas plus clairement, aux yeux de tous, comme une menace ? Les grandes puissances pourraient manœuvrer en eaux troubles pendant qu’une partie des Européens, à l’abri derrière les frontières de l’Union européenne et sous la protection de l’Otan, continuent de profiter de leur oasis de paix ? Réussite paradoxale du projet de réconciliation des nations européennes après-guerre : le sentiment de sécurité collective désormais acquis, nous en avons perdu le sens et n’en interrogeons plus les conditions. Ce n’est pas que la Russie risque d’envahir demain le territoire européen ou d’attaquer directement un pays membre de l’Alliance atlantique. Mais, pour éviter la contagion démocratique dans son « étranger proche », Poutine a besoin de défaire le pôle d’attraction que représente l’Union européenne. Le fait d’être désirable – pour les Ukrainiens en 2014, pour les Géorgiens aujourd’hui – est précisément ce qui fait d’elle une cible. À la différence de nos voisins d’Europe centrale, davantage sensibilisés par l’histoire et la géographie, nous hésitons encore à interroger toutes les conséquences qu’aurait un simulacre de paix aux conditions de la Russie, en Ukraine et au-delà.
Le sentiment de sécurité collective désormais acquis, nous en avons perdu le sens et n’en interrogeons plus les conditions.
Le Kremlin ne se contente pas de violer les frontières de son voisin. Il fait la loi en Moldavie, en Biélorussie et entend la faire en Géorgie. Ses mercenaires sont partout en Afrique de l’Ouest, et de plus en plus présents en Libye, ce qui lui permet de menacer directement une Europe obsédée par le risque migratoire. Il a activement soutenu le Brexit et l’élection de Donald Trump en 2016, et souffle aujourd’hui sur tous nos facteurs de division, des Gilets jaunes en 2017 aux tags des étoiles de David à Paris en octobre 2023. En dénonçant, dans son discours du 9 mai 2024, « l’Occident colonialiste », alors que les opinions publiques du monde entier s’indignent du sort fait par Israël aux Palestiniens, Poutine fait la démonstration de son cynisme – puisqu’il mène lui-même une guerre coloniale – et de sa compréhension de ce que sont les sociétés démocratiques qu’il exècre : des régimes ouverts, compassionnels, perméables au doute et à l’autocritique. En s’insinuant en nous, au cœur de nos débats, il devient le visage de notre propre incertitude.
Le projet européen manque de force si on le réduit à sa dimension fonctionnelle, à sa capacité de déployer un agir rationnel et technique pour résoudre des problèmes, en occultant au passage leur dimension politique2. On peut y voir une forme de succès, puisque plus aucune force politique à l’échelle du continent ou presque ne prétend vouloir la quitter. En dépit d’une campagne dominée par la question de l’immigration, les citoyens européens expriment des attentes croissantes à l’égard de l’Union européenne, de la santé à la sécurité, en passant par le pouvoir d’achat et l’environnement3. Mais cela laisse entière la question de savoir pourquoi ils se sentent européens, et pourquoi ils voudraient que cette Europe persévère dans l’être. L’habileté des extrêmes droites a été de prétendre que c’est à l’échelle de l’Europe que se joue pour chaque peuple la possibilité de se retrouver lui-même, en défendant par l’exclusion une culture et une identité closes. À cela, nous continuons d’opposer que l’Europe fut et demeure un projet d’émancipation par le droit, que son contenu reste ouvert et que différentes visions du monde peuvent s’y déployer. Les Ukrainiens ont voulu que ce projet devienne aussi le leur, et c’est bien ce qui est insupportable au Kremlin. Pour cette simple raison, leur guerre est aussi la nôtre. Si nous refusons de le reconnaître, rien de ce que nous pourrions attendre de l’Europe ne sera plus jamais concevable.
Esprit
- 1. Les pertes s’élèveraient à 900 tués ou blessés par jour. Voir Olivier Tallès, « Guerre en Ukraine : comment l’armée russe a repris l’offensive », La Croix, 17 mai 2024.
- 2. Cette inquiétude est au cœur du numéro de novembre 1948 d’Esprit, intitulé « Les deux visages du fédéralisme européen ». Voir aussi Esprit, « Le projet européen à l’épreuve », avril 2024.
- 3. Voir les résultats du sondage ARTE – BVA Xsight sur les préoccupations et les opinions des citoyens européens, réalisé entre le 27 mars et le 9 avril 2024, disponibles sur le site d’Arte.