Forces de Tsahal lors d’opérations terrestres dans la bande de Gaza le 1er novembre. Cette image a été prise par l’Armée de défense d’Israël et placée dans le domaine public par son porte-parole. Via Wikimedia
Forces de Tsahal lors d’opérations terrestres dans la bande de Gaza le 1er novembre. Cette image a été prise par l’Armée de défense d’Israël et placée dans le domaine public par son porte-parole. Via Wikimedia

Six mois après

Éditorial

Six mois après les massacres du 7 octobre 2023, la guerre à Gaza a fait près de 33 000 victimes. Une situation effroyable qui manifeste la persistance de deux légitimités aveugles l’une à l’autre, au cœur de ce conflit déjà séculaire. Alors que le prix de la non-reconnaissance mutuelle devient exorbitant, une solution politique est la seule issue possible.


Six mois après le 7 octobre 2023, que dire encore sur une nuit de massacres effroyables, d’une inhumanité inimaginable, que le monde, et pas seulement Israël et Gaza, n’aurait jamais dû connaître ? Rien, sinon qu’outre les morts – près de 1 200 hommes et femmes, vieillards et enfants – assassinés par le Hamas dans des scénarios de cruauté atroces, le résultat aujourd’hui, c’est près de 33 000 victimes innocentes de plus, de tous âges mais surtout des enfants, mortes sous les bombes, privées de soins quand elles étaient blessées ou malades, et risquant maintenant de mourir de faim. Sans compter 130 otages israéliens « théoriquement » vivants, monnaie d’échange pour le Hamas mais qu’une partie du gouvernement israélien, composée de colons ultraorthodoxes fanatiques, serait prête à passer par pertes et profits.

Comment le Hamas en est-il arrivé là ? La question ne taraude pas seulement les Juifs, pour qui sont réactualisés les pogroms et les tueries de leur histoire, mais tous ceux qui avaient encore l’espoir de voir résolu un jour ce qu’il est convenu d’appeler le « conflit israélo-palestinien ». Les exactions d’Israël dans les colonies de Cisjordanie ne sauraient justifier le passage à la barbarie, au crime contre l’humanité incluant une prise massive d’otages de tous âges. Ne pas le reconnaître, comme une certaine extrême gauche, et comme toutes sortes de militants propalestiniens de par le monde, est indigne. On a mis en avant la volonté du Hamas, dont le programme dénie l’existence de l’État d’Israël, de mettre un coup d’arrêt aux accords d’Abraham. Mais comment cette raison politique, si elle a existé, légitimerait-elle la violence « gratuite », qui a accompagné une tuerie déjà en elle-même insensée ? Tout observateur éclairé devrait considérer que le Hamas est disqualifié à tout jamais comme défenseur de la cause palestinienne, qu’il en est même le pire ennemi.

Est-ce à dire que Benyamin Netanyahou serait exonéré de responsabilité dans cette tragédie ? Pour mieux coloniser et mener à bonne fin ses réformes constitutionnelles, n’a-t-il pas laissé cyniquement le Hamas faire la loi à Gaza ? Il a en tout cas donné raison à la célèbre formule selon laquelle la divinité rend fous ceux qu’elle veut perdre. On en sait plus aujourd’hui, et en même temps toujours trop peu, sur les incroyables défaillances d’une armée à laquelle on prêtait toutes les qualités, non seulement militaires, mais aussi éthiques. Se pourrait-il que cette armée légitimiste ait été victime de la soumission aveugle, ou paresseuse, à un gouvernement de peu de vertu, où les ultraorthodoxes étaient et sont toujours titulaires de ministères importants ? Certes, ce gouvernement a été élu lors d’élections démocratiques. On prédit qu’aux prochaines, faute de pouvoir l’être par la rue, Benyamin Netanyahou sera éjecté du pouvoir. Mais cette fin de partie est-elle assurée ? Il garde des partisans nombreux en Israël, y compris de son unique ligne de conduite : la guerre à outrance pour éliminer le Hamas, quel que soit le prix à payer en nombre de victimes civiles à Gaza. Tous les spécialistes de ce théâtre de guerre ont beau souligner et démontrer que cette élimination est impossible et n’a guère de sens politique, Benyamin Netanyahou s’entête à poursuivre son entreprise de nettoyage radical, redonnant de l’actualité, avec cette punition collective, à la célèbre formule de la croisade contre les Albigeois : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens. » Comment s’étonner que sur les réseaux sociaux fleurissent les messages sur le thème du deux poids deux mesures : combien de Gazaouis (innocents) pour un Israélien (innocent) ?

Ce que manifeste cette guerre, c’est la persistance d’une double non-reconnaissance des parties en présence.

Ce que manifeste cette guerre, c’est la persistance – ici poussée à son paroxysme – d’une double non-reconnaissance des parties en présence, qui reste le nœud d’un conflit déjà séculaire. La question des otages, incontestablement l’une des pires facettes de ce qui se joue actuellement, traduit cette absence d’acceptation réciproque, qui barre toute possibilité de négociations : si le Hamas libérait la totalité des otages, Israël arrêterait-il l’offensive qui tue et affame des milliers de civils ? Et si Israël cessait de « nettoyer » Gaza à un prix humain inacceptable, le Hamas cesserait-il ses attaques et ses violences en se fondant dans la population de Gaza (qu’il prend aussi en otage) ? Peut-être – il faut l’espérer – un point de bascule est-il proche d’être atteint, où le prix de la non-reconnaissance de l’autre, devenu trop exorbitant, soulèvera des énergies en vue d’un véritable dialogue. Et peut-être est-ce malgré tout Israël qui, en tant qu’État démocratique, devrait faire le pas en avant décisif, et prendre le risque d’arrêter son offensive.

Une autre caractéristique de ce conflit réside dans les résonances internationales qu’il suscite, qui décuplent – et souvent déforment – l’expression de légitimités aveugles l’une à l’autre. Benyamin Netanyahou restera ainsi l’homme d’État qui aura fait détester son pays comme jamais dans une vaste partie du monde. Mais il garde ses défenseurs : une extrême droite, souvent religieuse et fanatisée, en Israël et dans le monde, le soutient indéfectiblement dans sa guerre d’extermination à Gaza et son projet d’annexion des colonies en Cisjordanie, avec le soutien de chrétiens évangéliques sionistes, trumpistes excités pour qui le retour des Juifs sur la terre de Sion annonce celui du Christ. En faveur du Hamas qui mène le « combat pour la justice », une vaste fraternisation propalestinienne voit dans le massacre du 7 octobre une réaction nécessaire, attendue même, aux violences et aux humiliations subies par les Palestiniens en Israël et dans les territoires occupés de Cisjordanie. Beaucoup considèrent même le massacre du 7 octobre comme un authentique acte de « résistance » : un mot qui fait toujours mouche quand il est invoqué en France, mais qui semble avoir trouvé une légitimité aussi dans les universités, en particulier anglo-américaines.

Dans ces conditions, le retour au politique, c’est-à-dire à la remise sur le métier d’un avenir où deux États souverains coexistent, unis par des liens de droit et de solidarité, est la seule issue possible. Qui peut penser qu’il n’existe pas en Israël et en Palestine des sociétés civiles capables de penser et de réaliser cet avenir ? Et dans le monde des juifs, des musulmans, et beaucoup d’autres, prêts à les soutenir inconditionnellement ?

Esprit