Hongrie : l'homme fort et l'Europe faible


Controverse

Hongrie : l’homme fort et l’Europe faible

Face à un autocrate, que faire ? Pour l’Union européenne et les États qui la composent, la question est délicate. À l’égard de présidents à vie longtemps accrochés au pouvoir dans un Moyen-Orient en ébullition, fallait-il élever la voix, brandir les principes, geler les avoirs, tourner le dos, ou bien tenter discrètement d’obtenir quelques avancées ? C’est un sujet brûlant, à la « une » de tous les journaux. Plus brûlant encore, mais beaucoup moins évoqué à l’heure où la révolution de jasmin balaie les despotes de l’autre côté de la Méditerranée : quelle attitude adopter, aujourd’hui à Bruxelles, à Paris, Londres et Berlin, à l’égard d’un autocrate européen ?

Activisme législatif

Vous avez bien lu : l’Union européenne compte effectivement en son sein un dirigeant oublieux des principes démocratiques. Très visible de surcroît : Viktor Orbán, le Premier ministre hongrois, occupe depuis le 1er janvier 2011 la présidence tournante semestrielle de l’Union européenne. Porté au pouvoir en avril 2010 par une victoire électorale écrasante de son parti, le Fidesz conservateur, Orbán semble avoir voulu verrouiller son pouvoir. Est-ce pour mieux réaliser la « Révolution nationale » promise aux électeurs ? En dix mois, le chef du gouvernement a placé ses hommes aux postes clés (à la Cour constitutionnelle, à la présidence de la République). Fort de sa majorité des deux tiers à l’Assemblée, il a fait voter une dizaine de modifications constitutionnelles, une cinquantaine de lois. Il a ainsi restreint les compétences de la Cour constitutionnelle aux questions budgétaires et fiscales, limité l’indépendance de la Cour des comptes, autorisé le limogeage des fonctionnaires sans motivation ni indemnité.

Surtout, Viktor Orbán a drastiquement limité – ou virtuellement supprimé – la liberté d’expression. Entrée en vigueur en Hongrie le 1er janvier 2011, le jour même où Orbán entamait sa présidence tournante de l’Union européenne, la loi sur les médias a instauré pour tous les journaux, magazines, fréquences radio, chaînes de télévision, blogs… l’obligation d’une « information équilibrée » (sic). Bref rappel : nommés pour neuf ans, les cinq membres de l’Autorité nationale des médias et de la communication, chargés précisément de contrôler cet équilibre, sont tous proches du Fidesz, y compris leur présidente, nommée par Orbán. Aux termes de la loi entrée en vigueur au début de l’année, cette institution peut exiger que les médias corrigent une information jugée insuffisamment objective. Elle peut également réclamer que leurs articles ou émissions lui soient soumis avant publication ; elle bénéficie d’un droit de perquisition. Elle peut imposer des amendes colossales, jusqu’à 89 000 euros pour un organe de presse ou 700 000 euros dans l’audiovisuel. Le pourvoi en justice des médias concernés est subordonné au paiement de l’amende, ce qui revient à condamner à la faillite, sans jugement, tout média que l’Autorité estimerait insuffisamment « équilibré » dans son traitement de l’information.

Paralysies européennes

Face à une violation aussi flagrante du principe de liberté d’expression, tel que le garantit l’article 11 de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, la réaction européenne apparaît à la fois étonnamment discrète et excessivement procédurière. Une telle loi sur les médias, pourtant, aurait empêché la Hongrie d’intégrer l’Union européenne. Parce que l’adhésion n’est pas seulement soumise au respect des fameux « critères de Maastricht », indicateurs économiques de dette, de déficit et d’inflation ; elle dépend aussi, et c’est essentiel, des « critères de Copenhague », critères politiques, thermomètres de l’État de droit et de la démocratie. Or, qu’est-il arrivé lors du vote de la loi, en décembre, lors de sa promulgation, en janvier ? « La liberté de la presse n’existe plus en Hongrie », ont titré simultanément, en lettres énormes, le quotidien hongrois Nepszabadsag et le Tageszeitung allemand dans leur édition du 3 janvier. Mais encore ? La Hongrie a-t-elle été mise en quarantaine, fermement sommée de choisir entre sa nouvelle législation et son appartenance à l’Union européenne ? Non.

Le Parlement européen, espace démocratique, n’a pas voté de résolution anti-Orbán lorsque le Premier ministre hongrois est venu présenter le programme de sa présidence aux eurodéputés réunis en session plénière, le 19 janvier. Bizarre ? Comme l’Ump français ou la Cdu allemande, le Fidesz est membre du Parti populaire européen (Ppe), le groupe le plus important à l’Assemblée de Strasbourg : Orbán a pu compter sur cette solidarité-là, douteuse mais efficace. Plus curieusement, Orbán a bénéficié de l’abstention du groupe socialiste : « Je m’attendais à pire, a commenté l’intéressé, ravi de s’en tirer à si bon compte : je pensais que les socialistes allaient se lever et quitter l’hémicycle. » Tout s’explique : « Martin Schultz, président du groupe des socialistes européens, vise la présidence du Parlement, et ne pourra s’y faire élire qu’avec le soutien du Ppe », analyse un observateur. Bref, à droite comme à gauche, les tactiques ont prévalu sur les principes. Au Parlement européen, seuls les Libéraux et surtout les Verts, avec Daniel Cohn-Bendit, ont vivement rappelé l’importance de la liberté d’informer.

Les mêmes raisons, sans doute, ont prévalu à l’échelle des États. L’article 7 du traité sur l’Union européenne leur permet pourtant de suspendre les droits de vote d’un pays au Conseil en cas de violation grave des valeurs fondamentales. L’Union européenne, sur le papier, dispose donc d’un moyen juridique pour défendre ses principes fondateurs. Or, elle n’a pas même tenté d’en faire usage.

Et pour cause : il serait sans doute impossible de réunir les quatre cinquièmes des voix au Conseil pour « constater qu’il existe un risque clair de violation grave des valeurs » fondamentales par un État membre, selon les termes du traité de l’Union européenne. Quant à la suspension des droits de vote, elle requiert l’unanimité (à l’exception tout de même de l’État visé). C’est une exigence qui rend cette sanction parfaitement impraticable aujourd’hui. Dans les capitales européennes en effet, les réactions timides contrastent avec le tollé qu’avait déclenché en 2000 l’alliance du chancelier autrichien Wolfgang Schüssel avec l’extrême droite de Jorg Haider. L’affaire était moins grave pourtant, puisque l’Autriche n’avait enfreint aucun principe fondamental. Que s’est-il passé ?

En dix ans, l’Europe a changé. Depuis le tournant du siècle, l’extrême droite populiste a gagné du terrain partout : au Danemark, aux Pays-Bas, en Norvège, en Italie, en Hongrie même avec le parti Jobbik, à la droite d’Orbán. En s’alliant avec des partis de droite classique, ces nouveaux partis populistes ont bouleversé le jeu politique, comme en Italie, où Silvio Berlusconi peut gouverner avec la Ligue du nord. Dans l’Europe d’aujourd’hui, le cas Schüssel passerait assez inaperçu. D’autant que le leader hongrois déconcerte : à la fin des années 1980, le fondateur du Fidesz a milité pour la chute du régime communiste et pour la démocratie dans son pays. Stigmatiser Viktor Orbán conduirait ainsi à érafler un mythe européen, celui d’un continent enfin réunifié, démocratique et heureux – un mythe ? Oh, n’y songeons même pas…

De fait, les réactions officielles ont été rares, timides. Jean Asselborn, le vice-Premier ministre luxembourgeois, s’est ému. Puis l’Allemagne, brièvement. Puis la France, via François Baroin, porte-parole du gouvernement…qui a été aussitôt contredit par Laurent Wauquiez, ministre délégué aux Affaires européennes : « Ce n’est pas à nous de jouer les censeurs, a expliqué ce dernier urbi et orbi. Cela ne fait pas progresser les choses. La France laisse la Commission européenne travailler ; c’est sa mission, en tant que gardienne des traités. »

Vraiment ? José Manuel Barroso, le président de la Commission européenne, n’est pas homme à faire des vagues. Plutôt qu’à Viviane Reding, commissaire chargée des droits fondamentaux, c’est à sa collègue Neelie Kroes, responsable de… la stratégie numérique, qu’il a confié le dossier. L’été dernier, Viviane Reding s’était emparée, à juste titre, de la circulaire française sur les Roms. Mais cette fois, tout s’est passé à Bruxelles comme s’il s’agissait moins de défendre un droit fondamental que de vérifier la conformité de la loi hongroise sur les médias à une directive de 2007 sur le bon fonctionnement des services audiovisuels !

Un recul limité

Ainsi, par un curieux amalgame, la loi liberticide sur les médias a été placée sur le même plan qu’une autre loi hongroise problématique, également confiée aux services de Neelie Kroes. Cette dernière loi, adoptée en octobre, porte sur la fiscalité des grandes entreprises, et semble rédigée de façon à ne taxer, en réalité, de manière très sélective, que les grandes entreprises…non hongroises. Parmi elles, bon nombre d’opérateurs de télécoms, d’où la compétence de Neelie Kroes. C’est là un cas très habituel d’infraction aux principes communautaires de liberté d’établissement ; c’est un domaine juridico technique que la Commission européenne maîtrise à merveille, traitant plusieurs de centaines de dossiers par an. Auprès des journalistes européens, les porte-parole de la Commission ont évoqué régulièrement, l’une après l’autre, dans les mêmes briefings, les deux lois : ne s’agit-il pas, suggéraient-ils ainsi en filigrane, de deux infractions de même nature au droit communautaire, infractions qu’une procédure bien rôdée se chargera bientôt de résoudre, si du moins elles sont avérées ? Mais d’ailleurs, le sont-elles ? Cette loi sur les médias, l’avez-vous bien lue dans son intégralité ? Non ? Alors voyez, vous parlez sans savoir ; laissez donc travailler nos experts.

D’emblée, c’est donc sur le terrain technique que s’est placé l’exécutif communautaire. Au gouvernement hongrois, la commissaire a d’abord demandé une traduction officielle de la loi sur les médias, qui a un peu tardé à venir, puis des précisions juridiques. Ensuite, elle a émis des « doutes », tandis qu’Orbán de son côté évoquait de possibles « aménagements techniques » à apporter à la loi. « Nous privilégions le dialogue avec les autorités hongroises », résumait en janvier un porte-parole de la Commission européenne. Dont acte. Le 7 janvier, José Manuel Barroso et l’ensemble du collège de commissaires sont bel et bien venus rencontrer Viktor Orbán et son gouvernement dans les environs de Budapest, comme le prévoyait de longue date l’agenda officiel.

Cette stratégie discrète et technicienne peut-elle faire reculer la Hongrie ? Pour Alain Lamassoure, eurodéputé Ump :

La réaction de l’Union européenne a été la bonne. Marquer une surprise, une légère inquiétude, considérer qu’il s’agit d’un malentendu, c’est la meilleure façon d’amener les autorités hongroises à revoir leur copie sans perdre la face1.

Faut-il le croire ? Face aux demandes d’« éclaircissements » puis de « mise en conformité » formulées par les services de Neelie Kroes, Viktor Orbán a cédé un peu de terrain. Neelie Kroes a même évoqué, au bout de quelques semaines de pourparlers, la Charte sur les droits fondamentaux – histoire de faire pression sur le gouvernement hongrois. Avec un certain succès puisqu’Orbán a accepté de « revoir sa copie » sur trois points : celui, central en effet, de l’exigence d’« information équilibrée », et aussi ceux, beaucoup plus mineurs, du pays d’origine et de l’obligation faite à tout média de s’enregistrer auprès de l’Autorité nationale hongroise. Le diable étant dans les détails, reste maintenant à voir comment Orbán change son texte – ce qu’il garde, ce qu’il enlève2. Si le Premier ministre hongrois, sous couvert d’échanges techniques sur la transposition d’une directive communautaire, renonce à porter atteinte à un droit fondamental, n’est-ce pas une victoire, discrète mais très réelle, pour l’Union européenne ? Qu’importent tambours et trompettes ?

Il est permis de penser autrement. En dépit des améliorations qu’aura pu obtenir Neelie Kroes, l’Europe a sans doute perdu ici une grande bataille. Pour défendre ses principes fondateurs à l’intérieur de ses frontières, l’Union s’est en effet comportée à l’égard de la Hongrie comme elle l’aurait fait à l’égard de la Chine, évitant d’affirmer, pesant le pour et le contre, cherchant diplomatiquement à obtenir gain de cause sans froisser ce qu’il faut bien, pourtant, appeler l’adversaire. « Marquer une surprise, une légère inquiétude, considérer qu’il s’agit d’un malentendu » (sic) : vu la gravité de l’atteinte portée à la liberté d’expression, c’est une preuve d’une faiblesse sans précédent. Ironie de l’histoire, Orbán voulait, pour sa présidence, « une Europe forte » : c’est dramatiquement raté.

Ève Charrin

Librairie

Pierre Manent, LE REGARD POLITIQUE. Entretiens avec Bénédicte Delorme-Montini, Paris, Flammarion, 2010, 269 p., 18 €. LES MÉTAMORPHOSES DE LA CITÉ. Essai sur la dynamique de l’Occident, Paris, Flammarion, 2010, 422 p., 23 €

Cette double parution permet de mieux saisir le parcours intellectuel de Pierre Manent et la singularité de son approche de la question politique. Proche de Raymond Aron, dont il fut l’assistant au Collège de France, il ne se considère cependant pas comme un héritier ni un disciple et, sans rupture avec l’équipe de la revue Commentaire, il a choisi de suivre ses propres interrogations. Mais si l’auteur de l’Histoire intellectuelle du libéralisme n’ignore rien de la politique moderne, il montre une prédilection particulière pour la politique des Anciens, à partir de laquelle il peut mettre en perspective l’essor du christianisme dans l’Europe médiévale et son impact politique.

Dans le Regard politique. Entretiens avec Bénédicte Delorme-Montini, Pierre Manent revient sur son parcours, s’explique sur ses influences intellectuelles, et fournit d’utiles mises au point concernant quelques-uns des thèmes explorés dans ses précédents travaux. On y trouve également d’intéressants développements sur cette histoire des formes politiques (Manent ne définit jamais clairement ce terme de « forme politique », mais en distingue quatre dans l’histoire qu’il retrace : la cité, l’empire, l’Église, la nation, comme on le verra un peu plus loin) qui constitue le sujet du second ouvrage.

En un sens, les deux ouvrages se complètent. Le Regard politique peut être lu comme une longue introduction aux Métamorphoses de la cité. Mais c’est avant tout une sorte d’autobiographie intellectuelle. Le plus intéressant, pour la compréhension de l’œuvre, est probablement dans la description du cheminement qui a très tôt conduit l’auteur de Tocqueville et la nature de la démocratie à prendre ses distances avec la pensée libérale, à laquelle il est souvent identifié. D’un point de vue philosophique et personnel, il est marqué par le néothomisme, notamment la lecture de Jacques Maritain et d’Étienne Gilson. Avec beaucoup de sincérité, Pierre Manent explique qu’il a très tôt ressenti le besoin d’un fondement transcendant, d’un point haut situé au-delà de la politique. Mais, en ce qui concerne la philosophie politique, il reconnaît aussi l’influence, contradictoire avec la précédente, de Leo Strauss, qui l’a convaincu de l’incompétence des théologiens en matière politique. Grand lecteur de Machiavel, il se méfie également de l’influence politique du christianisme, qui lui paraît le plus souvent funeste.

Ces entretiens permettent de mieux comprendre le caractère instable, mais aussi original et productif, de cette pensée. Machiavel parle mieux de la politique que Thomas d’Aquin, et Manent reproche aux clercs à la fois leur indifférence aux choses de ce monde, leur méfiance à l’égard de la liberté politique, et voit dans la religion un problème plus qu’une solution. Mais il reste philosophiquement « encore à moitié thomiste » et reconnaît le magistère catholique dans les domaines proprement théologiques. Cela explique sans doute que la religion, très présente dans ses travaux, apparaisse souvent comme le problème politique par excellence, et même la clé de l’histoire de l’Occident. C’est d’ailleurs ainsi qu’elle apparaît dans les Métamorphoses de la cité.

Les métamorphoses dont il est question dans ce livre sont celles de la chose commune au travers des différentes formes politiques qu’a connues l’Europe au cours de son histoire : la cité, l’empire, l’Église, la nation. Ces différentes formes politiques, les lecteurs de Pierre Manent les avaient déjà croisées dans l’Histoire intellectuelle du libéralisme (en particulier dans le premier chapitre intitulé « L’Europe et le problème théologico-politique »). Le conflit opposant la cité, l’empire et l’Église, à la fin du Moyen Âge, en constituait même la scène inaugurale. Elles réapparaissent aujourd’hui dans une chronologie considérablement étirée en longueur, puisque le périple auquel nous convie l’auteur débute en Grèce, avant même la naissance de la cité – il s’agit de la Grèce des poètes, celle d’Homère – et s’achève à Bruxelles, dans une Europe passablement incertaine.

Le problème auquel sont confrontés les Européens à la fin du Moyen Âge est de trouver une parole permettant d’orienter l’action politique. Les discours disponibles sont nombreux, mais aucun ne parvient à s’imposer. Et celui de l’Église est complètement inopérant : en demandant aux hommes « d’aimer ce qu’ils haïssent naturellement – leurs ennemis – et de haïr ce qu’ils aiment naturellement – eux-mêmes –, le christianisme a introduit un écart inédit entre ce que les hommes font et ce qu’ils disent ». Pour surmonter cet écart, l’État moderne va domestiquer la parole religieuse – la religion sera religion d’État – avant de la neutraliser dans le cadre de l’État laïc. La parole orientant l’action ne sera plus la parole religieuse, mais celle des représentants du peuple. Ce sont, selon Pierre Manent, les parlements nationaux, qui durant deux siècles, ont fourni aux peuples cette « admirable articulation des actions sur les paroles » que le christianisme avait rendue impossible. D’où son désarroi face à la situation contemporaine, caractérisée par leur déconnexion. La parole politique se réduirait de plus en plus à des promesses que l’on tient, et que souvent l’on ne tient pas. Plus grave, l’Europe accentuerait le phénomène, augmentant encore l’écart entre la parole citoyenne et des actions politiques « décidées en un lieu indéterminé, un lieu que nous ne pouvons pas situer par rapport au lieu d’où nous parlons ».

Le scepticisme vis-à-vis du projet européen, déjà exprimé dans la Raison des nations, est bien sûr argumenté à partir d’une vision longue de l’histoire et d’une maîtrise incontestable des grandes questions de la philosophie politique. De cette critique violente d’un anti-européen déclaré, beaucoup de lecteurs ne retiendront sans doute que l’appel de l’auteur à inventer une nouvelle forme politique, perspective à laquelle manifestement il ne croit guère. Une autre conclusion peut pourtant être tirée de ce livre. L’histoire des formes politiques – celle en particulier de la cité et de l’empire – montre qu’aucune n’est éternelle et que toutes sont nées des limites de la précédente. N’est-ce pas aujourd’hui le cas de la nation ? Confrontés à des enjeux – environnementaux en particulier – qui dépassent largement les frontières des États, les Européens peuvent-ils se contenter de contempler avec nostalgie leur splendeur passée ?

Emmanuel Fournier

René Passet, LES GRANDES REPRÉSENTATIONS DU MONDE ET DE L’ÉCONOMIE À TRAVERS L’HISTOIRE. Paris, Les Liens qui libèrent, 950 p., 38 €

De René Passet on connaît surtout deux ouvrages : l’Économique et le vivant, paru en 1979, et l’Illusion néolibérale publié il y a un peu plus de dix ans3. Par le premier, il nous invitait à prendre conscience de la nécessité pour l’économie d’intégrer les contraintes liées à la reproduction du milieu terrestre. Par le deuxième, il nous avertissait du danger que nous courions à laisser l’économie mondiale à la disposition des idéologues du marché. Une décennie après un rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) affirmant la responsabilité humaine dans le changement climatique et plus de trois ans après la crise des subprime qui, dans le petit monde des économistes, peut se prévaloir d’une telle clairvoyance ?

Produit d’une vie de recherche et d’enseignement, son dernier ouvrage s’attache à replacer les grands systèmes de pensée économique dans les conceptions religieuses, philosophiques et scientifiques des époques qui les ont vu naître et s’épanouir. Il ne s’agit donc pas d’une histoire de la pensée économique au sens habituel de l’expression – démarche qui donne trop souvent l’impression que l’évolution de la théorie économique est le produit de seules forces endogènes –, mais d’une réflexion qui met au jour les relations entre les grandes conceptions du monde et les principales théories économiques.

Dans une première étape qui s’étend de l’apparition des premières cosmogonies à la fin du Moyen Âge, l’économie est subordonnée au « grand tout » des conceptions magiques, mythiques et religieuses. Puis, avec la révolution scientifique, s’ouvre une seconde période où la représentation horlogère du monde conduit l’économie, qui se constitue alors progressivement en discipline autonome, à penser le monde de la production, de l’échange et de la répartition sous la forme de l’équilibre. De la thermodynamique qui naît au xixe siècle, l’économie va, selon les auteurs, retenir le principe de la conservation de l’énergie (Walras) ou de sa dégradation (Marx). Quand, au xxe siècle, la science avec par exemple la théorie de la relativité nous délivrera des connaissances étrangères à notre expérience sensible, « rédigées en hiéroglyphes » comme l’écrivait joliment Bachelard4, et que la psychanalyse « ébranlera le trône de la rationalité humaine », ce sera au tour de Keynes de proposer une conception de la vie économique au sein de laquelle notamment la monnaie, porteuse de temps, est intégrée à l’espace de l’économie réelle et où les comportements tant individuels que collectifs (les marchés) relèvent de variables psychologiques (les « esprits animaux ») mises au jour par Freud. Puis vient le temps, dans lequel nous sommes encore, de l’émergence de l’immatériel et de la destruction créatrice (Schumpeter). C’est le temps d’une triple mutation : technologique (informatique…), politique (mondialisation…), écologique (pollutions, épuisement des ressources…) qui appelle la recherche d’un nouveau paradigme que René Passet nomme « bioéconomie ». Par ce néologisme, il désigne une approche théorique qui vise à proposer des principes d’insertion de l’activité économique dans la régulation des sphères naturelle et humaine.

La clarté du style, la profusion des références, l’originalité des rapprochements font de cette somme un livre unique sans équivalent dans la production éditoriale actuelle. Chaque lecteur qui s’aventurera dans les presque mille pages de ce livre pourra y suivre un itinéraire qui lui est propre : une lecture linéaire aussi bien qu’une approche plus parcellaire. Loin d’un manuel poussiéreux ou idéologique (voir les pages consacrées à Hayek) d’histoire des théories économiques, ces Grandes représentations du monde et de l’économie constituent une boussole pour nous repérer dans de nombreux débats où les arguments d’autorité appuyés sur des simplifications navrantes l’emportent trop souvent sur la démonstration.

Il est naturellement impossible de résumer un tel texte en quelques paragraphes. En revanche, la leçon que l’on en tire est limpide : il n’y a pas de vérité éternelle en économie car la réalité sur laquelle porte cette dernière est irréductiblement évolutive.

Ce n’est pas Keynes ou Ricardo qui ont raison ou tort ; ce sont les situations qui se révèlent tantôt keynésiennes et tantôt ricardiennes.

(p. 925)

En économie comme ailleurs, la science ne consiste pas en un affrontement de vérités qui se voudraient éternelles […] mais en une quête permanente d’un peu de compréhension dans un monde et dans des sociétés qui ne cessent d’évoluer.

(p. 18)

Homme de culture et pas seulement de savoir, René Passet nous aide, par ce magistral ouvrage, à concevoir les mutations de nos cadres de pensée, rendues indispensables par la double crise économique et écologique au sein de laquelle nous sommes plongés.

Jean-Paul Maréchal

Jean-Claude Eslin, Chantal Labre, L’EMPREINTE CULTURELLE DE LA BIBLE. Un état des lieux européen, Paris, Armand Colin, 2010, 234 p., 19, 50 €

Un oubli de plus à ajouter à la longue liste de ce qui se perd ? Sans doute, mais dans un pays de catholicisme comme la France, l’ignorance de la Bible ne date pas d’aujourd’hui. L’essai de J.-C. Eslin et C. Labre sur « Bible et littérature » ou sur « la Bible dans la littérature européenne » (des titres plus justes que celui qui a été choisi – à la fois trop vague et trop austère) éclaire cependant un contraste : l’empreinte de la Bible sur la littérature européenne et même française a été grande, au moins jusqu’à la Révolution, et encore par la suite (bien que la Révolution ait été un tournant), et c’est peut-être maintenant, dans les décennies récentes, que le « roman des origines » se perd : tant chez les auteurs que chez les lecteurs, il ne subsiste plus qu’à l’état de pièces et de morceaux, de lambeaux et de bribes, et souvent dans le désenchantement complet. Handke, Modiano, Coetzee sont convoqués ici comme témoins, et finalement Houellebecq semble porter le coup de grâce : dans la façon dont l’auteur des Particules élémentaires, prix Goncourt 2010 avec la Carte et le territoire, parle du christianisme, Eslin et Labre lisent « une impossibilité d’accrocher ». C’est probable, encore que…

On peut ne pas partager entièrement cette fin désenchantée. Ces dernières années ont été publiés maints romans et récits à tonalité biblique et évangélique, avec parfois la référence explicite dans le titre5. Avec certains, il est vrai, on a affaire à des écrits quasi « confessionnels », des fictions et des récits de « revenus » et de convertis qui vomissent la culture de néant contemporaine, qu’en tout cas ils ressentent telle. Mais on ne fait pas de la littérature avec des bons sentiments, et Eslin-Labre, à bon escient, ne font pas de la sociologie du roman. Nonobstant les titres des trois grandes parties (« Les époques heureuses : xvie et xviie siècles », « Les époques troublées : xviiie, xixe et xxe siècles », « Des années 1980 à 2010 : effacement ou persistance »), qui pourraient certes accréditer la description d’une chute vers l’effacement et le vide, leur livre est surtout un voyage curieux de redécouvrir et de déchiffrer des traces ou des « empreintes » bibliques multiples, là où on ne les voit plus, là où on ne les attend pas, au détour d’œuvres ou de genres littéraires moins connus, où l’empreinte biblique, justement, a été oubliée. À ce titre, des œuvres européennes ressortent des bibliothèques et « donnent envie », comme on dit, de les sortir des rayons.

De ce point de vue, la deuxième période surtout est remarquable, avec le parcours (compliqué) des romantiques européens, puis la fin du xixe siècle et le xxe siècle éclaté, où les références bibliques restent nombreuses mais ne font plus « culture », justement. Eslin-Labre marquent en passant leurs réserves par rapport aux thèses très connues de Paul Bénichou, sur la religion qui aurait été « dépossédée par la littérature ». La vérité de cette orientation générale de la culture au xixe siècle n’est pas toujours attestée dans le détail. Certes, pour inquiets qu’ils soient de leurs origines chrétiennes, ou du « génie du christianisme » (donc aussi de leur « identité géniale » finalement), Pascal aurait probablement traité les « romantiques », français notamment (« entre ombres et lumières »), d’« incertains », même s’ils ont peu à voir avec Montaigne. Parmi eux se détachent pourtant Hugo et ses Misérables, monument unique dans son genre, cathédrale dressée dans la ville et non dans la Beauce rurale, dont les thèmes « sociaux » ont pourtant éclipsé dans les mémoires l’énergie chrétienne qui le met en mouvement du début à la fin.

Pour le xxe siècle, le titre audacieux d’une sous-partie indique à lui seul le problème : « Les deux derniers triomphes bibliques : Claudel, Proust. » À vrai dire, l’inspiration biblique du premier est trop évidente pour qu’on y insiste, mais plusieurs pages sont consacrées au second, dont la Recherche est comparée à la « patiente édification d’un Temple », au « patient travail du salut ». La thèse est convaincante, mais il faut admettre que le rapprochement compte une part de métaphore indéchiffrable pour le lecteur commun. Peut-on, doit-on placer ainsi Claudel et Proust comme les colonnes triomphales qu’on découvre au sortir de la cathédrale avant de déambuler dans l’espace ouvert du xxe siècle et d’y découvrir encore de belles surprises ? C’est possible. Mais dans le prolongement même de leur travail, qui fait redécouvrir ce qu’on avait oublié ou jamais aperçu, ou découvrir tardivement l’infinie diversité et présence de la trace biblique dans la littérature, y compris récente, y compris « secondaire », on peut penser qu’ils ont peut-être tort de s’alarmer des ferments de dissolution. Les œuvres produites par la vision non religieuse du monde, y compris du monde religieux, très répandue désormais, ne sont pas toujours convaincantes, il est vrai, comme s’il y manquait le drame existentiel que signifie, en fin de compte, toute inquiétude religieuse. Mais le texte demeure, offert à tous, sans préalable, débarrassé peut-être de trop de lectures pieuses et endormantes, capable à tout moment de rallumer la flamme créatrice.

Jean-Louis Schlegel

Jonathan Coe, LA VIE TRÈS PRIVÉE DE M. SIM, Paris, Gallimard, 2011, 448 p., 22 €

Dans ce neuvième roman traduit en français, Jonathan Coe poursuit à la fois son décryptage ironique de la société anglaise et sa recherche de formes inédites de narration. La Vie très privée de M. Sim raconte à la première personne l’histoire d’un homme sans épaisseur, au vocabulaire étriqué, pitoyablement poursuivi par l’échec, de sa naissance non désirée au départ de sa femme et de sa fille en passant par la dépression et les difficultés professionnelles. Plus que la psychologie des personnages ou le déroulement des événements, c’est la structure rigoureuse du récit qui éclaire le véritable enjeu du propos : la possibilité d’une construction identitaire dans un contexte, le xxie siècle, où la prégnance des technologies modernes semble déplacer la frontière entre monde virtuel et monde réel et définir autrement la notion de transmission.

Jonathan Coe, né en 1961 à Lickey, une banlieue de Birmingham, fait des études au Trinity College de Cambridge, obtient un doctorat de l’université de Warwick avec une thèse sur Tom Jones d’Henry Fielding et publie parallèlement son premier roman, The Accidental Woman6 en 1987.

Installé à Londres à la fin des années 1980, il tente d’abord une carrière musicale au sein du Peer Group, avant de se consacrer à l’écriture, rencontrant toutefois un succès modeste avec A Touch of Love7 et The Dwarves of Death8 parus successivement en 1989 et 1990. Deux courtes biographies alimentaires sur James Stewart et Humphrey Bogart lui permettent de finir What a Carve up9, roman qui lui assure une notoriété nationale et internationale qui ne se démentira plus : prix Médicis étranger pour The House of Sleep10 en 1998, Bollinger Everyman Wodehouse Prize pour The Rotters’ Club11 en 2001 ou Samuel Johnson Prize pour Like a Fiery Elephant: The Story of B. S. Johnson12 en 2005. L’image de Jonathan Coe auprès du public comme de la critique semble établie : dans la verve d’écrivains comme Evelyn Waugh ou David Lodge, il est le témoin caustique de son pays.

La Vie très privée de M. Sim s’inscrit dans cette logique. Tout y est scrupuleusement daté, du premier chapitre qui introduit le héros en reprenant un article de journal du 9 mars 2009 (« Un Vrp retrouvé nu dans sa voiture »), au départ de Donald Crowhurst, le 31 octobre 1968, pour son tour du monde à la voile en solitaire et sans escale. Les séquences qui reviennent sur des événements passés comme la première rencontre entre Sim et sa future épouse ou la vie de son père veuf racontée par sa voisine, Miss Erith, sont ponctuées de détails sur la situation sociale et politique (condition des femmes, mort soudaine de John Smith, le dirigeant du parti travailliste). Les itinéraires géographiques sont donnés avec force détails (signalétique des autoroutes ou des voies secondaires, liaisons aériennes, localisation des immeubles, des restaurants, des entreprises). La puissance évocatrice de ces éléments concrets contraste avec un récit où tout semble échapper au héros.

La perception d’une époque dominée par de nouveaux modes de communication et la difficulté à s’extraire d’une forme d’isolement s’en trouvent accentuées. Le personnage principal dont le nom, Sim, évoque une carte à puces et un jeu vidéo, a essentiellement des amis sur Facebook (autour de soixante-dix) même si aucun ne lui laisse de messages. Il maintient un lien fictif avec son ex-épouse en échangeant des courriels sous le faux nom de Liz Hammond sur le site de mamans.net. Lors d’un rare dîner avec sa fille, il se contente, tout comme elle d’ailleurs, de consulter ses Sms. Commis-voyageur devant promouvoir une brosse à dents écologique, il tombe amoureux de son Gps, baptisé Emma.

Les tentatives de Sim pour créer des liens échouent lamentablement. Surclassé à sa grande surprise sur le vol qui le ramène d’Australie où il a vainement tenté de renouer un dialogue avec son père, il raconte sa vie à son voisin qui meurt, victime d’une crise cardiaque ou d’ennui. Retrouvant la sœur de son meilleur et seul ami d’enfance, Alison, dont il était amoureux, il reste paralysé devant l’expression de leurs désirs réciproques. Obsédé par la tendre complicité qu’il observe dans un restaurant en Australie entre une Chinoise et sa fille, il n’a de cesse de les retrouver dans le vain espoir de participer à leur intimité : la découverte que la jeune femme est heureuse en ménage et que la petite fille qui lui ressemble tant est en fait adoptée conduit le récit à son épilogue.

Car la vraie interrogation qui habite la Vie très privée de M. Sim – le titre du livre en est une indication – comme tous les romans de Jonathan Coe est en fait celle de la quête identitaire. Comme on s’y attend, la période historique est caricaturée avec intelligence et drôlerie, mais une interrogation plus grave parcourt le roman sur les formes contemporaines de la transmission. Qu’il se penche sur les années 1970 dans Bienvenue au club, dissèque l’ère Thatcher dans Testament à l’anglaise, revienne sur le temps de Blair dans le Club fermé13 ou évoque le xxie siècle dans la Vie très privée de M. Sim, Jonathan Coe, sans s’apitoyer sur les atermoiements des protagonistes, propose des romans d’apprentissage.

Le contexte politique et social accompagne des histoires de vie rendues d’autant plus complexes que l’héritage familial est imprécis, fantaisiste ou même faussé. La pluie avant qu’elle ne tombe14 raconte sur trois générations la saga intime d’une famille pour simplement justifier l’existence d’une jeune fille aveugle que personne n’a vue depuis des années et révéler le mystère tragique de son infirmité tandis que la Seconde Guerre mondiale, l’essor du cinéma, la drogue, l’extrémisme religieux, la marginalité artistique n’en constituent que le cadre. De même, dans la Vie très privée de M. Sim, les implications des moyens modernes de communication ne suffisent pas à expliquer le mal-être du héros, les non-dits et secrets de ses proches jouant un rôle tout aussi signifiant dans ses errances désastreuses.

Dans chacun de ses livres, Jonathan Coe tente d’inventer des processus narratifs susceptibles de traduire la spécificité du jeu délicat qu’il établit entre la période évoquée et le cheminement singulier de ses personnages. Après avoir privilégié une approche ironique dans le Club fermé, délirante dans la Maison du sommeil, sentimentale dans La pluie avant qu’elle ne tombe ou biographique dans B. S. Johnson : histoire d’un éléphant fougueux, Jonathan Coe, dans la Vie très privée de M. Sim fait de l’écrit le vecteur essentiel de la construction de soi. Il multiplie les références aux livres. Le roman est composé de quatre parties en hommage au poème Quatre quatuors de T. S. Eliot, mentionné à plusieurs reprises. Caroline, l’épouse de Sim, aspire à devenir écrivain et lui reproche sans cesse de ne pas vouloir lire, de ne pas accepter le risque d’être transformé par une lecture : l’introduction subtile de textes périphériques au cours du récit va démentir ces propos.

Impuissant à initier dans la réalité des plans positifs qui réussissent – son voyage professionnel dans les terres de son enfance se solde par un échec ; il se méprend sur Poppy, la facilitatrice d’adultère rencontrée lors d’un transit à l’aéroport de Singapour –, se complaisant même dans une certaine inertie, Sim cesse d’être passif lorsque des lettres, des manuscrits, des journaux sollicitent son attention. Quand il lit sur le site maman.net la courte nouvelle de Caroline qui raconte un épisode de vacances familiales passées avec l’ami d’enfance Chris et les siens, parcourt le devoir de psychologie qu’Alison, la sœur de Chris, a consacré à un épisode de leur jeunesse le mettant directement en scène, consulte les lettres écrites sur le navigateur solitaire Donald Crowhurst auquel il s’est assimilé ou dévore les confessions de son père et l’évocation de sa relation avec Robert Anstruther, Sim progresse dans la connaissance de soi.

Il se réconcilie peu à peu avec des pans de son passé, reconstituant, sans en avoir conscience, le puzzle de son identité jusqu’au moment où l’écrivain reprend tous ses droits et apporte une conclusion brutale autant qu’inattendue à un récit qui fait voyager le lecteur entre le rire et le désespoir, entre le cocasse des situations et la vision consternante d’un homme qui pourrait lui ressembler.

Sylvie Bressler

Jean-Luc Douin, JEAN-LUC GODARD. Dictionnaire des passions, Paris, Stock, 2010, 462 p., 25 €

Quand on plonge – c’est le terme exact – dans ce livre foisonnant et flamboyant, on est pris d’un irrépressible désir de revoir tous les films de Jean-Luc Godard. Car, sous la plume de Jean-Luc Douin, ils composent un immense patchwork fait d’accointances, de réminiscences, de correspondances.

De À bout de souffle à Film socialisme, ce voyage en « Godardie » a l’immense mérite de n’être jamais ni didactique ni pesant grâce à la forme choisie par Douin : un dictionnaire. C’est-à-dire la possibilité pour le lecteur de sauter d’une entrée à l’autre, au gré de sa fantaisie ou suivant les conseils de l’auteur qui, à la fin de chacune, nous invite à faire un petit détour par telle ou telle autre si l’on veut en savoir plus sur le sujet. Et de tours en détours nous apparaît, en même temps que sa richesse et sa diversité, l’extrême cohérence de l’œuvre de Godard.

Quelle cohérence, direz-vous ? Godard a eu plusieurs périodes. C’est vrai, mais ses films ont tous un point commun. Qu’il parle d’amour, de politique, du terrorisme, de la Vierge, du burlesque ou de n’importe quoi, Godard ne peut le faire que sous l’empire de la passion. Révolté, aussi amoureux des livres que du cinéma, prophète, poète et mystique – mais oui – il est tout cela. Passionnément. Pour parler de lui, Douin a réussi ce qui devrait être le rêve de tous les critiques de cinéma : emprunter le style du réalisateur dont ils parlent. Jean-Luc Douin écrit comme filme Jean-Luc Godard.

Claude-Marie Trémois

Brèves

Hamit Bozarslan, SOCIOLOGIE POLITIQUE DU MOYEN-ORIENT, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2011, 128 p., 9, 50 €

Auteur d’un livre de référence sur la Turquie et d’une récente Histoire de la violence au Moyen-Orient. De la fin de l’empire ottoman à Al-Qaida (La Découverte, 2008, voir son entretien dans Esprit, août-septembre 2008), l’auteur publie aujourd’hui un ouvrage qui permet opportunément de mieux saisir les actuels mouvements de la rue arabe. Prenant ses distances avec les interprétations en termes de tradition et de modernité, de tribalisme ou de radicalisme islamique, se penchant sur les divers modes de gouvernement, sur la résistance des États ainsi que sur les phénomènes communautaires et minoritaires, H. Bozarslan anticipe bien le phénomène générationnel indissociable de la démographie et du cyberespace (voir le chapitre VI : « Phénomènes de génération. Figures du sacré. Héros et corps politiques »). Mais l’ensemble des analyses débouche sur le constat de la lassitude et de la fatigue sociales, qui sont à l’origine des événements actuels, s’expriment aussi bien dans la violence sacrificielle que dans la manifestation sur la place Tahrir. Parmi les solutions dont disposent ces sociétés pour gérer cette fatigue, H. Bozarslan en évoque trois : « le repli sur le cadre social et la famille qui n’exclut pas les formes de résistance de politique par le bas », l’investissement du monde de la création artistique » et « le basculement dans l’utopie du grand soir. « Le Moyen-Orient évolue sous un régime d’incertitude qui interdit toute prédiction et instaure en horizon la tyrannie du quotidien. Un œcuménisme millénariste faisant feu de tout bois, des hadiths prophétiques à Nostradamus, répond à cette angoisse. » Et l’auteur de préciser que ce « malaise dans la civilisation » interroge notre monde entier (Abou Ghraïb !) au-delà de la composante moyen-orientale. En cela cet ouvrage aide à comprendre ce qui se passe en ce moment à l’échelle locale comme à l’échelle globale.

O. M.

Jean-Michel Severino et Olivier Ray, LE TEMPS DE L’AFRIQUE, Paris, Odile Jacob, 2010, 352 p., 25 €. Achille Mbembe, SORTIR DE LA GRANDE NUIT. Essai sur l’Afrique décolonisée, Paris, La Découverte, 2010, 252 p., 17 €. Catherine Coquery-Vidrovitch, PETITE HISTOIRE DE L’AFRIQUE. L’Afrique au sud du Sahara de la préhistoire à nos jours, Paris, La Découverte, 2010, 224 p., 15 €

Si le bras de fer entre Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara, toujours en faveur du premier à l’heure qu’il est, ne donne pas la meilleure image de l’Afrique, il n’est pas sûr que celle-ci soit juste. C’est une bonne nouvelle qu’apporte le livre de J. M. Severino et Olivier Ray, au fil de chapitres fort convaincants et originaux, à savoir que l’Afrique commence à trouver son temps propre. Pour eux, l’Afrique est en train de sortir de la grande nuit : « L’histoire se poursuit. Qui croit en cette “tragédie des cycles économiques” contraignant le développement africain, plutôt qu’en une forme de “tragédie nègre” qui condamnerait l’Afrique à la misère doit percevoir dans les changements profonds à l’œuvre les germes de l’épisode suivant. Délestée de nombreux fardeaux qui la freinaient hier, l’Afrique en peuplement entre dans un nouveau cycle, qui peut être celui de son émergence : les bases d’une croissance économique forte sont de retour au sud du Sahara. Sans évacuer les vulnérabilités structurelles et les risques nouveaux, c’est un véritable changement d’époque que vit le sous-continent. » Globalisation oblige : le regard non africain sur l’Afrique change, ce que montre bien l’approche de Severino et Ray, mais le regard africain sur le monde, la démocratie, les valeurs change également, ce dont témoigne l’essai d’Achille Mbembe qui regroupe ses principaux articles depuis quelques années. Représentant de l’école dite postcoloniale (voir son entretien dans Esprit, décembre 2006), il scrute les mentalités qui, au-delà des résistances politiques, sont en train de changer et annoncent des ondes de choc. Ce qui ne va pas sans conséquences sur l’image de l’Afrique elle-même, et donc sur son rapport à l’histoire. Ce qu’un livre portant sur l’histoire au long cours de l’Afrique (qui a toujours eu une histoire), un condensé réussi de l’historienne C. Coquery-Vidrovitch, met en scène (voir les pages finales sur les femmes et l’urbanisation).

O. M.

Éric Charmes, LA VILLE ÉMIETTÉE. Essai sur la clubbisation de la vie urbaine, Paris, Puf, coll. « La Ville en débat », 2011, 290 p., 14 €

Non sans écho à Gouverner la ville mobile de Philippe Estèbe (ouvrage publié dans la même collection), ce livre se penche sur l’évolution urbaine et sociologique des zones suburbaines. Plutôt qu’une extension/dissémination, il en ressort le constat d’un émiettement, la constitution d’îlots de plus en plus éloignés des centres-villes, de miettes isolées cherchant plus ou moins à échapper aux impératifs des services collectifs et de la redistribution. L’émiettement n’est pourtant pas chaotique pour deux raisons. D’une part, il apparaît que les villages ruraux d’hier étaient beaucoup plus fermés et repliés sur eux-mêmes que les clubs résidentiels contemporains qui ont pour particularité de détourner la « carte scolaire » à des fins exclusives. D’autre part, il revalorise le rôle de la ville-centre, un rôle paradoxal puisqu’il faut s’en éloigner tout en en conservant les atouts. L’image d’un éclatement métropolitain est donc ici remise en cause au profit d’une approche qui revalorise la centralité de ces « villes-centres » entourées de miettes urbaines toujours plus petites à mesure qu’on s’en éloigne. Critiquant l’idée selon laquelle les périurbains vivent sans fréquenter un pôle urbain principal, Éric Charmes souligne à l’inverse que « les centralités dont le périurbain est parsemé » l’autonomisent moins qu’elles n’étendent l’emprise du pôle urbain principal. « Au fil de l’extension des aires urbaines, beaucoup de petites villes deviennent des relais de croissance pour la zone d’influence d’un pôle proche plus important. Cela vaut notamment pour Paris. Plutôt que l’affirmation d’un réseau de polarités multiples sans véritable lien hiérarchique, on voit l’affirmation de la prééminence d’un pôle urbain principal. »

O. M.

Jean-Yves Authier, Yves Grafmeyer, Isabelle Mallon, Marie Vogel, SOCIOLOGIE DE LYON, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2010, 128 p., 9, 50 €

Un précédent ouvrage de cette collection était consacré à Bordeaux et mettait en évidence les marges d’autonomie politique de la ville face au système national centralisé. Ici, les auteurs conjuguent les approches historiques, économiques, sociologiques et urbaines pour donner un portrait d’ensemble de cette ville qui, longtemps réputée secrète voire insaisissable, a appris à beaucoup communiquer sur elle-même. Ce volume témoigne d’un changement de perception des métropoles françaises : plutôt que de focaliser l’attention sur la rivalité avec Paris ou sur le complexe provincial et ses sources historiques, les auteurs mettent l’accent sur les échelles de développement d’une ville qui aspire à un rang international et s’insère dans un réseau de grandes « villes non capitales ». Politiquement, il faut observer systématiquement la relation entre la ville-centre et l’agglomération, comme pour toutes les grandes villes, et expliquer la pertinence de l’échelle métropolitaine pour comprendre les évolutions démographiques et le profil des habitants. D’un point de vue économique, le rayonnement international de Lyon est difficile à maîtriser et contourne l’échelle régionale : « Lorsque ses réseaux financiers et commerciaux internationaux s’affaiblissent, Lyon ne s’appuie guère sur son pays ou sur sa région pour redynamiser son économie. Au contraire, le rayonnement régional semble tributaire de l’expansion internationale : Lyon fait vivre sa région lorsqu’elle est en position de force dans l’espace international. En cela, elle se distingue fortement d’autres capitales régionales, comme Toulouse, Bordeaux ou Nantes, dont le développement s’appuie fortement sur leur arrière-pays. »

M.-O. P.

Stéphane Mosès, MOMENTAUFNAHMEN/ INSTANTANÉS, Francfort, Suhrkamp, 2010, 98 p., 17, 90 €

Excellent connaisseur de Franz Rosenzweig auquel il nous a initiés au début des années 1980, mais aussi d’Emmanel Levinas et de Walter Benjamin, Stéphane Mosès, impliqué dans la vie politique et religieuse juive toute sa vie, est toujours resté pudique et discret sur lui-même. Publié en allemand et en français par une grande maison d’édition allemande, ce recueil est une manière de reconnaître l’éminent germaniste qu’était ce lecteur de Goethe et de Kafka. Les instantanés évoqués par le titre – qui se présentent en deux séries successives mais non chronologiques – sont autant de courtes séquences qui font écho à ses exils et à ses migrations successives qui le conduisent durant son enfance d’un camp d’internement à l’autre et d’un lycée à l’autre. On passe ainsi dans divers lieux : Berlin (« Berlin 1934 : j’ai trois ans. La sœur de ma mère prend congé de nous la veille de son émigration »), Amsterdam, Casablanca, Marrakech, Mazagan, le lycée Henri IV à Paris (on le voit sur une photo avec Jacques Julliard qui était le prince « tala » de l’École normale supérieure à l’époque). Ce ne sont pas des commentaires mais des moments pris comme autant de photos artistiques ou de fragments visibles et significatifs dont on peut relever quelques morceaux : la fascination pour les bibliothèques, librairies et cinémas, un souvenir avec son père (« un dimanche, je me promène avec mon père sous les arcades du boulevard de la Gare à Casablanca. Nous passons devant une pâtisserie. Mon père y entre et achète un croissant qu’il partage en deux, une moitié pour lui, une moitié pour moi. Il ajoute à voix basse : “Ne le raconte pas à ta mère, en ce moment, nous n’avons pas d’argent” »), les cours de Jean Beaufret, une rencontre avec Paul Celan en 1968, et la naturalisation (« Avril 1949 : Hallelujah ! Nous sommes français ! Hans Stefan Moses s’est transformé en Jean Stéphane Mosès. Il me semble que je suis né une seconde fois. Je n’aurai plus jamais honte ? N’aurai-je plus jamais honte ? »).

O. M.

Alberto Moravia, LETTRES DU SAHARA. Traduit de l’italien par Christophe Mieschi, Paris, Arléa, diffusion Le Seuil, 2011, 352 p., 20 €. Edward Abbey, DÉSERT SOLITAIRE. Traduit de l’américain par Jacques Mailhos, Paris, Gallmeister, 2010, 344 p., 23, 90 €

Le premier ouvrage est un récit de voyage en Afrique de l’auteur du Mépris ; le second, un livre américain culte qui célèbre la vie dans le désert. L’un et l’autre offrent des descriptions exigeantes et précises de ces espaces qui sont pleins (la forêt) ou apparemment vides (le désert). Ce qui permet de réfléchir à la place du désert et de la forêt dans le monde contemporain. Si l’on rappelle avec Jacques le Goff que l’espace communal correspondant à la naissance des villes en Europe ne s’opposait pas à la campagne avec laquelle il était en synergie mais au désert (espace de la spiritualité) et à la forêt (espace de la barbarie, du crime et refuge de la Sorcière de Michelet), on peut saisir les décalages historiques. Du côté du désert, l’utopie des années 1970 où le corps oscillait entre le sexe, la drogue et la spiritualité, il est désormais occupé par la guerre. Mais, à rebours de cela, le livre d’Edward Abbey montre qu’on ne vit pas n’importe comment dans le désert et qu’on ne peut y survivre que si l’on en connaît tous les lieux (le nomade est pour Deleuze un connaisseur de tous les lieux qu’il traverse). Du côté de la forêt, on découvre un monde obscur et luxuriant, celui qu’Alberto Moravia ne cesse de décrire en le différenciant de la savane et du désert. Ce qui ne l’empêche pas d’inverser les représentations, de voir un désert vivant et non pas mort (« Le Sahara est un désert, c’est-à-dire un lieu de mort ; pourtant j’espère en avoir saisi dans mes lettres l’expérience, c’est-à-dire la vie. Cette vie à laquelle aucun aspect de la réalité ne peut aspirer si nous ne commençons pas nous-mêmes par la lui fournir ») et une forêt lumineuse et non pas obscure (« C’est une journée nuageuse, sans soleil ; par instants, entre les troncs des arbres, on entrevoit le lac : couleur acier, aux reflets noirs. Pourtant, à l’intérieur de la forêt, on dirait qu’il y a du soleil. Un soleil crépusculaire, serein, pur, à la lumière douce, dorée, épuisée […] Je comprends. Les troncs serrés de tous ces acacias, avec leur vert doré, produisent cette illusion typiquement africaine (l’Afrique est la terre des mirages et des hallucinations) d’un soleil qui décline dans un ciel pur et dégagé »). Ces livres de voyage ou de vie solitaire permettent d’appréhender des paysages qui sont devenus, dans le contexte de l’urbanisation planétaire, des enclaves indispensables, des lieux de production des matières premières (oxygène et pétrole).

O. M.

Angelo Rinaldi, DANS UN ÉTAT CRITIQUE, Paris, Les empêcheurs de penser en rond/La Découverte, 2010, 408 p., 20 €

Entre 1998 et 2003, Angelo Rinaldi écrivait des chroniques littéraires dans Le Nouvel Observateur. Elles sont reprises ici. Mauriac, c’étaient les fleurets mouchetés – qui pouvaient transpercer, certes. Rinaldi, c’est tout à la fois, avec la même maîtrise : le fleuret, mais aussi la dague, l’épée, la hallebarde, la lance et même le revolver ou la carabine, rarement ou pas du tout cependant le gros canon. Cette panoplie ne sert pas toujours à tuer, même si elle inflige sans doute de graves blessures (narcissiques) à qui se trouve en être la cible. Mais la question n’est pas la méchanceté critique : elle est dans les arguments et les raisons données. Or Rinaldi n’est que trop convaincant. Il arrive aussi, plus souvent qu’on ne croit, qu’il baisse les armes et fasse la paix, ou témoigne de compassion et de fraternité au-delà de l’attendu. Quiconque aime les « plumes » – les vraies, c’est-à-dire d’une invention verbale infinie mise au service de la critique – doit lire ces chroniques : il oubliera les descentes en flammes (si justifiées soient-elles), quelques injustices et quelques concessions (quand même), mais en aimera plus la littérature, ancienne et contemporaine, car le critique suit avec le même entrain rééditions et parutions récentes. Le lecteur en apprendra beaucoup sur les écrivains grâce aux connaissances de Rinaldi, et aussi sur la société contemporaine et ses mœurs. L’empathie pour les « mères » et la connaissance de leur cœur semblent infinies.

J.-L. S.

En écho

DU NUMÉRIQUE ET DE L’URBANISME – À côté d’articles sur Detroit (ville agricole de demain) et sur le « Défi climatique : de Shanghai à Cancún », la revue Urbanisme publie un dossier sur les aires numériques (janvier/février 2011, no 376) qui cherche à montrer que le numérique est évolutif (l’utopie de la Cité virtuelle serait derrière nous) et n’entrave ni le corps ni les sens. Les événements récents invitent cependant à réfléchir plus politiquement sur le droit à la connectivité, sur les blocages que le numérique suscite, et plus encore au passage du virtuel au réel ou plutôt à ses actualisations dans des aires territorialisées. C’est la leçon de la place Tahrir : les réseaux sociaux exigent de s’inscrire dans des territoires à moins de rester à la marge, si inventifs soient-ils.

FACEBOOK ET L’AFRIQUE – Dans sa dernière livraison, Le Débat (janvier-février 2011, no 163) aborde cette même question dans un article de Jérôme Batout (« Le monde selon Facebook »). Constatant que Facebook cultive l’amitié, que celle-ci n’est pas conflictuelle par principe, alors que la démocratie exige la conflictualité, l’auteur s’inquiète du caractère peu démocratique de Facebook au sens précis où il esquive le conflit. Reste que les pays en mal de démocratie et de conflictualité publique (à commencer par le monde arabe) s’appuient aujourd’hui sur les réseaux sociaux pour revenir au politique. On se reportera également au dossier sur l’Afrique intitulé : « Afrique : au-delà du pessimisme » qui participe dans l’esprit d’Olivier Ray et de Jean-Michel Severino d’un changement de regard, avant tout économique, sur le soi-disant immobilisme africain. Mais le retour sur la question rwandaise fait la part belle aux approches politiques et ne donne pas la parole aux historiens.

PHARÈS ZOGHBI : UNE FIERTÉ LIBANAISE – Alors que le Liban se trouve encore dans l’une de ces situations inquiétantes qu’il a déjà trop connues, nous sommes heureux de signaler le livre d’hommage à notre ami de Cornet Chaouane, Pharès Zoghbi dont les liens avec Esprit n’ont jamais cessé. Intitulé Maître Pharès, l’ouvrage édité par Alice Boustany Djermakian évoque successivement l’homme public (ses interventions politiques, sociales et humanitaires, le legs de sa bibliothèque), ses correspondances (François Mitterrand, Claude Lévi-Strauss, Paul Ricœur, René Habachi…) et des témoignages (Samir Kassir, Michel Eddé, Fouad Boutros, Olivier Mongin…). Pharès Zoghbi a toujours fait croire à la réalité du Liban dont il est fier, et le Liban peut être fier de sa fierté, et nous avec. www.fondationzoghbi.usj.edulb, fondation.zoghbi@usj.edu.lb

ÉTATS EN FAILLITE – Comment un État fait-il faillite ? Alors que cette question semble moins théorique depuis les déboires de la Grèce et de l’Irlande, l’économiste Jérôme Sgard montre, avec le recul historique et à partir de comparaisons internationales, qu’il n’est pas si rare qu’un État renonce à honorer leurs dettes. Mais quel impact cela aurait-il dans le contexte européen et sur l’euro ? (voir sur le site du Ceri, la rubrique « Kiosque » : www.ceri-sciences-po.org).

EUROPE – Le retard de la réaction européenne aux crises de ces derniers mois est-il dû à la prédominance des chefs d’État et de gouvernement sur la commission, c’est-à-dire à la priorité de la méthode intergouvernementale sur la méthode communautaire ? La chancelière allemande a posé en novembre 2010 les termes d’un dépassement de cette opposition en parlant de « méthode de l’Union » : « Une action coordonnée dans un esprit de solidarité, chacun dans la sphère qui relève de sa responsabilité, mais tous en nous fixant le même but. » Peut-on voir dans cette approche un dépassement des blocages actuels de l’Union ? C’est l’objet d’une note de Paolo Ponzano pour « Notre Europe », l’association fondée par Jacques Delors pour « penser l’unité européenne » (Les Brefs, février 2011, no 23, www.notreeurope.eu).

LA PAC – La Revue politique et parlementaire anticipe l’une des questions qui feront mal dans les mois qui viennent en publiant un ensemble intitulé : « Europe : quelle Pac pour 2013 ? » (octobre-novembre-décembre 2010, no 1057) où l’on trouve entre autres les plumes du ministre Bruno Le Maire et de Corinne Lepage.

ALLEMAGNE – L’attitude de l’Allemagne depuis le début de la crise de 2008 et, plus encore, depuis la crise grecque, est difficile à comprendre. Pour le site Telos, l’économiste Élie Cohen confronte plusieurs interprétations : « Faut-il y voir les premiers pas, nécessairement maladroits, d’une nouvelle puissance affranchie des contraintes de l’après-guerre ? Faut-il y voir une manifestation de l’incompétence d’autorités allemandes d’envergure provinciale ? Faut-il au contraire y lire la résistance d’élus à une spirale infernale qui entraîne une Allemagne victime de ses engagements européens ? » Aucune des trois thèses ne résiste à l’examen de l’auteur, qui observe plutôt une puissance « autocentrée », ce qui ne manque pas de créer des difficultés à ses partenaires : « Si l’Allemagne n’aspire pas à la puissance, elle entend préserver son modèle économique et social et, pour ce faire, elle veut éviter de se laisser fondre dans une Europe qui n’épouserait pas la trajectoire allemande. L’Allemagne ne veut rien imposer, simplement elle pense que son modèle est vertueux et qu’il a fait la preuve de sa solidité. De plus l’Allemagne est un pays en déclin démographique, à forte sensibilité écologique, et dont l’investissement politique dans la quotidienneté est grandissant. C’est en somme un pays qui se replie sur lui-même, même s’il est conquérant commercialement » (« Mais qu’arrive-t-il aux Allemands ? », www.telos-eu.com).

CLASSES MOYENNES – Dans une substantielle étude publiée dans le numéro de janvier 2011 de L’Économie politique (no 49, www.leconomiepolitique.fr), Thierry Pech retrace les interrogations sur les classes moyennes françaises depuis la Révolution française : « Deux cents ans de classes moyennes en France. » Le diagnostic économique et sociologique oscille entre le constat d’un développement continu et celui d’une dynamique capitaliste tendant à remettre en cause la sécurité acquise de ces classes moyennes. Si l’on craint toujours leur disparition (aujourd’hui encore, elles s’effritent et subissent le déclassement), c’est d’abord pour une raison politique : ce sont en effet elles qui jouent un rôle politique stabilisateur sans équivalent. Un thème central pour 2012.

RETRAITES ET TRAVAIL – La récente réforme des retraites fait l’objet d’une analyse systématique dans Droit social (mars 2011). Les auteurs, surmontant difficilement le sentiment de mauvais « comique de répétition », passent en revue les acteurs du conflit (du rôle d’expertise du Conseil d’orientation des retraites à l’« inertie discutable » du Conseil constitutionnel), les paramètres bien connus mais mal discutés (âge de la retraite, calculs des pensions…), les questions qui ont émergé lors des débats (situation des femmes, pénibilité) mais surtout mettent l’accent sur le contournement de la négociation sociale et le recours à la loi.

Dans son précédent numéro (février 2011), Droit social publiait un article très argumenté de Jean-Baptiste de Foucauld et Patrick Boulte invitant à élargir et aménager l’assurance chômage en vue de proposer une réforme juste au service de la dynamique de l’emploi. Voir aussi l’article de Jean-Emmanuel Ray : « Facebook, le salarié et l’employeur » (qui rappelle que ce réseau social ne relève pas du privé, aux yeux du droit du travail) et un dossier sur le droit du travail et le chômage. Pour rappel, voir les articles de Tiennot Grumbach publiés en deux séquences dans Les Temps modernes : « La contre-réforme libérale et le droit du travail. Capital financier et frontières du salariat » (janvier-mars 2010, avril-juillet 2010).

POLICE – La dégradation de la relation de la police française avec les citoyens, qui se traduit dans l’explosion du nombre de gardes à vue, qui a fini par inquiéter les sénateurs eux-mêmes, fait l’objet d’un dossier de La Vie des idées (« Les citoyens et leur police », www.laviedesidees.fr). Le malaise gagne les forces de l’ordre elles-mêmes puisque, par un curieux renversement de perspective relevé dans l’introduction du dossier, les policiers « se présentent de plus en plus comme les victimes de l’insécurité, réclamant protection et soutien à leurs autorités de tutelle, alors même qu’ils ont en charge le maintien de l’ordre public ». Autour d’une importante analyse de la nouvelle gestion du traitement des plaintes par Élodie Lemaire (devenue un outil d’évaluation du travail policier), le dossier offre une série de perspectives comparatives sur les États-Unis, la Grande-Bretagne, le Brésil…

HÉROS – En résonance avec notre dossier de janvier 2011 sur la mémoire des guerres du xxe siècle, qui s’interrogeait, sous la plume de Christophe Bouton, sur l’héroïsme guerrier, la revue Inflexions, qui se donne pour objet de faire vivre un dialogue entre civils et militaires autour des questions de défense, se demande dans sa nouvelle livraison : « Que sont les héros devenus ? » (no 16, Paris, La Documentation française). Les constructions du passé (Révolution française, Grande Guerre…) sont évoquées mais aussi les épisodes politiques de la Commune et de l’Affaire Dreyfus (Christian Vigouroux) ou les réflexions philosophiques de Bergson et Péguy (Monique Castillo). L’entrée dans l’âge démocratique, qui relativise le thème du sacrifice, est mis en perspective dans un entretien avec Dominique Schnapper.

LA PENSÉE DE MIDI MENACÉE – Nous venons d’apprendre que La Pensée de midi (revue éditée par Actes Sud) que notre ami Thierry Fabre anime avec la complicité d’Hubert Nyssen depuis plus d’une décennie est menacée et risque de disparaître en raison de la suppression de l’aide de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur. Nous espérons que c’est un malentendu et que l’aventure de cette revue qui a accompagné la dynamique culturelle de Marseille et de la région et noué des liens sans ambiguïté avec les pays du Maghreb et du Machrek pourra se poursuivre.

Avis

L’assemblée générale de l’Association des amis d’Emmanuel Mounier s’est donné un nouveau président, Jacques Le Goff, professeur de droit à Brest, qui succède à Guy Coq devenu président d’honneur après quinze ans, conclues par un colloque international à Rennes qui fut un grand succès (500 personnes dont 150 scolaires et étudiants et 500 autres personnes privées de place…). Vice-président : Yves Roullière, rédacteur en chef de la revue Christus. Dans le conseil d’administration, on note la présence de philosophes (Guy Coq, Jean-François Petit…), d’historiens (Bernard Comte…), des représentants du monde de l’entreprise, d’Ong… Priorités de la nouvelle équipe : rejoindre la nouvelle génération qui témoigne d’un vif intérêt pour la pensée de Mounier si pertinente dans notre contexte de crise ; faire mieux connaître son œuvre dans des régions du monde où elle demeure encore méconnue bien que d’une étonnante actualité : Russie, Chine, pays arabes. Site : www.emmanuel-mounier.com ; contact : jacques.legoff@univ-brest.fr

« Esprit public » : dans le cadre des rencontres publiques à la mairie du 3e arrondissement de Paris, en partenariat avec la mairie du 3e, la fondation Terra Nova et Alternatives économiques, nous recevrons le mardi 15 mars, Céline Braconnier (co-auteure de la Démocratie de l’abstention, Paris, Gallimard) qui se demandera comment remobiliser les électeurs. Mercredi 27 avril, la sociologue Danièle Linhart et Anne Hidalgo, première adjointe au maire de Paris, se demanderont comment en finir avec la souffrance au travail (19 h-21 h, salle Odette Pilpoul, mairie du 3e, 2, rue Eugène-Spuller, 75003 Paris, renseignements : 01 53 01 75 45).

Pour prolonger ce numéro politique, nous nous intéresserons dans notre prochaine livraison à une procédure aidant aujourd’hui, dans de multiples contextes différents, à réfléchir à nos procédures de choix et de représentation : le tirage au sort. Dans les mois qui viennent, nous consacrerons un ensemble de réflexions aux événements qui se déroulent dans le monde arabe : Tunisie, Égypte, Libye… Dans les suites des réflexions présentées ici par Pierre Hassner, il s’agira de voir en quoi la donne internationale s’en trouve modifiée. Mais ce sera aussi l’occasion de tenter de mieux comprendre les sociétés elles-mêmes et la pertinence d’une référence englobante (monde arabe, musulman…) pour traiter de pays aux caractéristiques très diverses mais qui témoignent, par la contagion de l’onde de choc tunisienne, d’une sensibilité commune. Un dossier portera aussi plus spécialement sur l’Iran, dont la situation est différente, en publiant des auteurs de ce pays. Du point de vue hexagonal, nous tenterons de saisir les mutations de l’expérience du travail dans l’entreprise. Nous consacrerons enfin des dossiers de réflexion à l’actualité de l’œuvre de Simone Weil (en confrontation notamment avec Albert Camus) et aux lectures contemporaines de Claude Lévi-Strauss.

  • 1.

    Dans le magazine Challenges, 13 janvier 2011.

  • 2.

    Rappelons qu’en l’état de la législation, l’Autorité de la presse et de la communication dispose notamment du droit d’infliger des amendes colossales sans jugement ainsi que du droit de contrôle sur les articles avant leur parution, sur les émissions avant leur diffusion.

  • 3.

    Voir nos recensions parues pour le premier (réédité en 1996) dans Esprit, janvier 1997, p. 192-193 et pour le deuxième dans Esprit, juillet 2000, p. 228-229.

  • 4.

    Gaston Bachelard, « Noumène et microphysique », Études, Paris, Vrin, 1970, p. 12.

  • 5.

    Au moment où j’écris, on parle, en bien, du dernier livre de Pierre Assouline, Vies de Job, Paris, Gallimard, janvier 2011.

  • 6.

    Jonathan Coe, The Accidental Woman, Londres, Duckworth, 1987 ; trad. fr. la Femme de hasard, Paris, Gallimard, 2007.

  • 7.

    Id., A Touch of Love, Londres, Duckworth, 1989 ; trad. fr. Une touche d’amour, Monaco, Éditions du Rocher, 2002.

  • 8.

    Id., The Dwarves of Death, Londres, Fourth Estate, 1990 ; trad. fr. les Nains de la mort, Paris, Gallimard, 2001.

  • 9.

    Id., What a Carve up, Londres, Viking, 1994 ; trad. fr. Testament à l’anglaise, Paris, Gallimard, 1995.

  • 10.

    Id., The House of Sleep, Londres, Viking, 1997 ; trad. fr. la Maison du sommeil, Paris, Gallimard, 1998.

  • 11.

    Id., The Rotters’ Club, Londres, Viking, 2001 ; trad. fr. Bienvenue au club, Paris, Gallimard, 2003.

  • 12.

    Id., Like a Fiery Elephant: The Story of B. S. Johnson, Londres, Picador, 2004 ; trad. fr. B. S. Johnson : histoire d’un éléphant fougueux, Meudon, Quidam, 2010.

  • 13.

    J. Coe, le Club fermé, Paris, Gallimard, 2006.

  • 14.

    J. Coe, La pluie avant qu’elle ne tombe, Paris, Gallimard, 2009.