La « voiture du peuple » et le sac à main. Petit tableau de la mondialisation en deux objets


L’accès à la consommation de masse, qui se développe dans les pays émergents, illustre la transformation de l’économie mondiale. Alors qu’en Europe, on cherche à sauver les apparences d’une relative prospérité, la consommation de la classe moyenne indienne exprime le rêve de la réussite personnelle plus que l’identification à un progrès collectif.

George Steiner disait qu’il n’y a pas « d’idée », aussi abstraite soit-elle, qui ne s’incarne en un lieu ou objet concret. (Il parlait de l’idée européenne, rendue tangible selon lui par les cafés, irremplaçables espaces de débats, espaces communs, ouverts, accueillants.) Il avait raison : gageons qu’aujourd’hui, le monde peut se dire, pas en deux mots, non, mais peut-être en deux objets.

C’est bien commode. Éminemment réels, les objets n’ont pas à être réalistes : ils ont partie liée avec nos désirs, nos fantasmes, qui façonnent le monde aussi sûrement que les rapports de force politiques, sociaux, économiques. À moins que nos rêves et nos désirs ne soient nés de ces rapports de force ? C’est en tous cas ce que suggèrent les deux objets que voici : la Tata Nano et le sac Pliage Longchamp.

Adieu Gandhi, adieu Nehru

Mon premier objet dit la montée en puissance des pays émergents, leur enrichissement massif, rapide… et inégalitaire. Il s’agit de la Tata Nano, et de son échec commercial.

La Tata Nano est cette « voiture du peuple » à 2 000 dollars, genre de 2 CV à l’indienne lancée triomphalement il y a un an et demi par le conglomérat familial Tata. La petite Nano, la moins chère du monde, devait conquérir des centaines de millions d’Indiens de la middle class et révolutionner l’industrie automobile. Ratan Tata, le patron du groupe, considéré comme visionnaire, en était convaincu. Les observateurs occidentaux aussi, qui avaient en tête le succès de la 2 CV dans l’Europe de l’après-guerre en plein rattrapage économique. L’Inde, pensait-on, était entrée dans ses Trente Glorieuses, équipée de la petite « voiture du peuple » qui allait nécessairement avec.

Or, ce n’est pas le cas. À ce jour, la minuscule Nano constitue au contraire pour son constructeur un échec retentissant. En octobre dernier, lors de la fête hindoue de Diwali, la plus joyeuse, celle des lumières et des cadeaux, au cours de laquelle les familles indiennes acquièrent saris, bijoux en or, chaînes hi-fi, réfrigérateurs et voitures, la Nano a été boudée. En revanche, la bourgeoisie montante des ingénieurs, médecins, informaticiens, comptables… s’est ruée sur d’autres modèles – moins basiques, mieux équipés, un peu plus spacieux, comme la Honda City ou la Hyundai Santro. Sensiblement plus chères, ces voitures-là permettent d’afficher la réussite sociale dont les nouveaux yuppies indiens sont si fiers.

Cet échec est important. La Nano ne saurait être, comme on l’a appelée quelquefois, « la 2 CV indienne » parce qu’il n’y a pas vraiment de place dans l’Inde émergente pour une « voiture du peuple ». En Inde, le peuple roule en vélo, s’entasse en famille sur des scooters ou dans des rickshaws, ces petits véhicules à trois roues, instables et bringuebalants, dépourvus de portes. Dans les grandes métropoles, le peuple se serre dans des bus vétustes et bondés ; dans les campagnes, il grimpe dans des remorques, sur des tracteurs, dans des camions. Vendue initialement pour l’équivalent d’environ 2 000 euros (un peu plus de 100 000 roupies), aujourd’hui sensiblement plus, la Nano reste peu accessible à la plupart des Indiens. Avec des revenus compris entre 700 et 3 000 euros par foyer et par an, à raison de cinq personnes par foyer1, la fameuse classe moyenne indienne – The Great Indian Middle Class, comme on l’appelle en Inde – demeure sinon un mythe, du moins un faux ami pour nous qui serions tentés d’y voir un reflet assez ressemblant de nos propres classes moyennes. Degré zéro de la voiture, la petite Nano rate sa cible. Trop chère pour les pauvres, elle n’offre pas le prestige dont rêvent les couches montantes qui pourraient bel et bien se l’offrir. Parce qu’elle évoque la gloire d’un décollage collectif ; l’austère Nano répond mal aux aspirations des middle class Indians. Pour eux, point d’essor collectif : logement, éducation, santé ne sont pas aujourd’hui en Inde, comme en Europe pour les générations de l’après-guerre, des services publics issus de conquêtes sociales. Pour les Indiens de la classe moyenne, le logement, l’éducation et la santé sont au contraire les fruits d’un combat quotidien, individuel ou peut-être, plus exactement, familial2. Or, ceux qui doivent déployer des trésors de patience et d’ingéniosité sociale pour l’accès à une connexion électrique correcte, à une clinique privée de confiance, à un établissement scolaire convenable, ceux-là rêvent – c’est logique – de gratifications individuelles, ou familiales. Que leur importe la « voiture du peuple », à eux qui ne doivent rien, ou si peu, aux conquêtes communes, à ce que nous appelons « les acquis sociaux » ? Aujourd’hui en Inde les médecins, les informaticiens, les petits commerçants prospères et les cadres d’entreprises ne peuvent rêver d’ascension sociale que pour eux-mêmes et pour leur famille ; ils rêvent d’enrichissement individuel, et c’est ce progrès-là, conquis de haute lutte sur tous les autres, que leur voiture devra signifier.

L’échec de la Nano consomme donc une rupture de longue date avec l’austère idéal gandhien. Pour preuve, Ratan Tata a lancé de nouveaux modèles, plus chers, mieux équipés, comme la Tata Nano Deluxe, qui devra donner à son propriétaire une impression de confort et de puissance… sans oublier l’incroyable Nano Goldplus, à la carrosserie toute dorée, conçue en association avec un joaillier local. Comme une 2 CV clinquante et ostentatoire : un véritable paradoxe roulant, conçu pour mieux répondre aux fantasmes d’une classe moyenne avant tout désireuse de distinction. L’échec de la Nano signe aussi la fin d’un autre idéal, nehruvien celui-ci : aujourd’hui, l’élite souhaite moins émanciper le peuple que s’émanciper du peuple.

Voilà qui permet de lever un malentendu, de dissiper une illusion aimable à laquelle se laissent prendre tant les observateurs occidentaux que, parfois, les élites indiennes elles-mêmes : l’Inde émergente ne ressemble pas à l’Europe de l’après-guerre. Sa croissance rapide n’est pas celle, inclusive, de nos Trente Glorieuses. L’essor paisible d’une vaste classe moyenne de plusieurs centaines de millions de personnes dûment éduquées, soignées, logées, équipées et motorisées, reste largement imaginaire ; plus rapide, plus rude, le décollage économique de l’Inde s’accompagne de l’ouverture (par le haut, précisons-le) des inégalités.

Compromis historique

Mondialisation oblige, l’ouverture des inégalités joue aussi dans nos pays développés à la croissance stagnante. À la clé, des phénomènes abondamment analysés : chômage, précarité, déclassement (redouté et réel), perte de pouvoir d’achat frappent massivement les classes moyennes, tandis qu’une élite éduquée, anglophone et nomade voit s’ouvrir à elle de nouvelles opportunités. Comme l’observe crûment l’hebdomadaire britannique The Economist3, il y a désormais les riches, et les autres : « The rich and the rest. »

Mon deuxième objet illustre à sa façon ce découplage. C’est un accessoire très français, omniprésent : le sac Pliage Longchamp. Attention, il va être question de choses futiles (grâces soient ici rendues à Roland Barthes pour ses irremplaçables Mythologies).

Comme l’échec de la Nano, le succès du Pliage, best-seller du maroquinier Longchamp avec ses quelque douze millions d’exemplaires vendus en quinze ans, repose sur un léger malentendu – un déphasage. Rappel pour les néophytes : le Pliage est un sac en nylon (léger, pas sérieux), gansé de cuir grené ou verni (chic), le tout dûment authentifié d’un logo en forme de cavalier, et d’un nom qui fleure bon le travail bien fait, la belle ouvrage, qualité France.

Le Pliage est ludique, protéiforme. Plein et ventru, il se vide et se replie en un tournemain, ne prenant alors guère plus de place qu’un portefeuille. Changeant, pratique, il se plie à tous nos caprices, à toutes nos contraintes – peut-être son génie réside-t-il en partie dans sa capacité à nous faire prendre les contraintes que nous subissons quotidiennement pour des caprices nés de notre seule fantaisie. Concilier temps de transport, pression professionnelle, tâches pratiques, vie familiale, zip, zip, tout cela n’est qu’un jeu, nous suggère-t-il, sympathique, coloré, ventru, pratique, personnalisable à l’infini. Il est possible d’inventer son Pliage sur le site web de la marque, comme nous sommes censés inventer nos vies : car nous sommes tous, n’est-ce pas, libres et créatifs. Agréablement flexible comme nous sommes tenus de l’être, le Pliage est donc, on en conviendra, un peu hypocrite – mais ne sommes-nous pas également incités à l’être ?

Surtout, le caractère hybride du Pliage, fait de beaucoup de nylon et de peu de cuir, explique son prix relativement modeste – entre cinquante et cent cinquante euros selon la taille (car il y en a d’énormes et de minuscules). Voilà qui reste abordable, alors qu’en une vingtaine d’années les prix des sacs en cuir de la marque se sont envolés au-delà du pouvoir d’achat moyen (400, 500, 700 euros). Et pour cause : entreprise familiale créée en 1947, à l’orée des Trente Glorieuses, Longchamp ne vise plus l’humble bourgeoisie hexagonale. La plupart de ses sacs s’adressent désormais à une clientèle internationale, plus riche et moins soucieuse de discrétion.

Privés d’un luxe autrefois à leur portée, les ménages aux revenus moyens se replieront donc, justement, sur le Pliage. Lancé au début des années 1990, deux ans après la réunification de l’Allemagne, le Pliage Longchamp, chic et cheap, permet seul à la classe moyenne de tenir son rang : afficher un Longchamp reste un certificat de bourgeoisie. Ce n’est que du nylon sans doute, mais justement, c’est signe qu’on ne se prend pas au sérieux : richesse supplémentaire dans un pays comme le nôtre, anciennement riche, où l’ostentation a été depuis longtemps codifiée, maîtrisée. Génie du Pliage Longchamp : ce pervers polymorphe se plie à tous nos désirs : grand (déployé) et petit (replié) ; chic et sans apprêt, griffé et abordable, véritable oxymore à poignée, il séduit tout le monde : les plus aisés et les presque pauvres. Il amuse les uns, rassure les autres. Comme la 2 CV (encore elle) qui, expliquait Bourdieu, plaisait pour des raisons différentes aux ouvriers et aux intellectuels.

Ces raisons différentes, les voici. Coloré, sympathique, pratique, easy, le Pliage plaît aux riches, qui peuvent s’en offrir une douzaine, en changer comme de chemise et d’humeur. C’est un luxe visible mais discret, que celui du changement : lequel prendrai-je aujourd’hui ? À cet égard le Pliage est joyeux, rafraîchissant. Les classes moyennes à la dérive (pour citer le sociologue Louis Chauvel), dont le pouvoir d’achat s’effrite, l’apprécient, de leur côté, pour des raisons contraires. Le Pliage est chic, classique, c’est une valeur sûre, après tout cela reste un Longchamp, pas prétentieux mais toujours distinctif, et puis, bien sûr, pas trop cher : on peut se l’offrir. On s’en offre donc un exemplaire, un seul, que l’on choisira donc d’une couleur passe-partout, brun, beige ou gris plutôt que bleu canard, et que l’on arborera fièrement, de jour comme de nuit. Métro, boulot, restau. Un peu salissant, sans doute, mais lavable au savon et à l’eau tiède, a assuré la vendeuse. Grâce à lui, l’honneur social est sauf : on a le même que les riches. Le compte en banque aussi est indemne. De la discrétion à la distinction, en France longtemps il n’y a eu qu’un pas – vite franchi, avec un Pliage en main. Une bonne affaire, un équilibre introuvable, allons, n’ayons pas peur des mots : c’est un compromis historique, que ce petit sac, qui si l’on ne voyait que lui parviendrait presque à masquer le creusement massif des inégalités ! Un substitut de justice sociale, un cache-sexe, qui masque (et signale en même temps, pour qui sait regarder) ce que l’économiste Pierre-Noël Giraud appelle « le laminage de nos classes moyennes4 ». Cependant, le lien social français ne saurait plus longtemps tenir à pareil artifice sociétal, aussi astucieux soit-il. Un ou deux ans d’utilisation intensive, et le voilà terni, troué aux pliures ; contrairement à ce que prétendent les vendeuses, grandes pourvoyeuses de promesses, le cuir supporte mal le lavage à l’eau. Comme le principe d’égalité face aux contraintes de la mondialisation, comme le contrat social français, le Pliage s’use.

Récapitulons : mon premier est une « voiture du peuple » destinée à la classe moyenne immense mais introuvable d’un grand pays émergent.

Mon deuxième est un sac quasi miraculeux : dans les pays anciennement industrialisés, habitués à une certaine égalité, il apporte un peu de prestige aux déclassés, un peu de désinvolture aux plus aisés, et ne doit son succès qu’à cette providentielle duplicité.

Mon tout est un monde dans lequel les objets « moyens », ou populaires, comme autrefois la 2 CV, ne portent plus en eux le rêve d’une aventure collective, la promesse vive d’une émancipation commune. Dans un tel monde, ce qui est à la portée de tous ne fait plus rêver personne ; la richesse aimante nos désirs. Et la communauté de destin entre les habitants d’un pays devient (par la force des choses ?) chaque jour plus évanescente, à vrai dire presque sans objet.

  • *.

    Journaliste, auteure de l’Inde à l’assaut du monde (Paris, Grasset, 2007, rééd. Poche Pluriel, 2009). Voir aussi ses précédents articles dans Esprit, notamment « La littérature-monde est indienne », Esprit, août-septembre 2010 et « L’Inde garde le cap de la mondialisation », Esprit, novembre 2009.

  • 1.

    Cette fourchette de revenus définit la « classe moyenne », d’après le National Council for Applied Economic Research de New Delhi. Notons cependant qu’à raison de cinq personnes par foyer, les revenus de la Great Indian Middle Class ainsi caractérisée sont inclus entre 40 centimes et 1, 60 euro par personne et par jour.

  • 2.

    Comme le montre très bien Abha Dawesar dans l’Inde en héritage (éditions Héloïse d’Ormesson, 2009), un roman qui dépeint les combats acharnés d’une famille de médecins à New Delhi pour quelques mètres carrés de plus.

  • 3.

    The Economist, 22-28 janvier 2011.

  • 4.

    Dans Pierre-Noël Giraud, l’Inégalité du monde, Paris, Gallimard, 1996.