L’Europe au pied du mur
Sourde aux avertissements, l’Union européenne continue de miser sur une alliance atlantique fragilisée et de subir les diktats de Trump au lieu de s’affirmer comme puissance fédérale autonome, afin de reprendre en main son destin.
À peine sortie d’une éprouvante négociation avec l’administration américaine sur les droits de douane – dont l’issue, selon nombre d’observateurs, s’est soldée par une victoire de Donald Trump grâce à une nouvelle hausse douanière –, l’Europe se retrouve déjà confrontée au même partenaire. Cette fois, le bras de fer porte sur la régulation des géants du numérique.
Trump a clairement affiché sa volonté de démanteler les règles européennes encadrant les plateformes. Et dans ce rapport de force, le président des États-Unis n’hésitera pas à brandir les leviers les plus sensibles : le soutien militaire à l’Ukraine ou même la participation des États-Unis à l’OTAN. Son vice-président, J. D. Vance, l’avait d’ailleurs rappelé dès septembre 2024, en menaçant explicitement de remettre en cause la contribution américaine à l’Alliance si l’Europe persistait à réguler les plateformes d’Elon Musk. Une nouvelle fois, les Européens se retrouvent acculés. La question s’impose : à qui la faute ?
L’avertissement syrien ignoré
La fracture entre l’Europe et les États-Unis ne date pas de Trump. Elle a commencé à se dessiner sous Barack Obama et s’est confirmée avec Joe Biden. L’épisode des sous-marins australiens, en 2021, en fut l’illustration la plus brutale : Washington et Londres avaient arraché à Paris un contrat signé avec Canberra, déclenchant une crise diplomatique inédite qui conduisit la France à rappeler ses ambassadeurs aux États-Unis et en Australie. L’erreur des Européens fut de ne pas tirer les conséquences de cette rupture, continuant à miser sur une alliance atlantique fragilisée au lieu de s’affirmer comme une puissance autonome capable de maîtriser son destin.
Dès 2014, l’annexion de la Crimée et la guerre dans le Donbass auraient dû alerter l’Europe. Mais c’est en Syrie que son impuissance est apparue de manière flagrante. L’attaque chimique contre la Ghouta, le 21 août 2013, aurait pu marquer un tournant. Barack Obama, qui avait fixé une « ligne rouge » sur l’usage d’armes chimiques, renonça finalement à frapper le régime de Bachar al-Assad, entraînant François Hollande dans son sillage. La France, isolée, ne disposait pas des moyens pour agir seule, tandis que l’Union européenne restait spectatrice, dénuée de mécanismes de décision en matière militaire. Durant la décennie qui suivit, l’Europe n’a fait que subir les conséquences de la guerre syrienne : vagues migratoires, montée de l’extrême droite, divisions internes. Poutine, lui, consolidait son influence en jouant des failles européennes, ouvrant la voie à son offensive généralisée contre l’Ukraine en 2022.
Les souverainistes, alliés objectifs du Kremlin
Cette faiblesse européenne a été aggravée par les forces politiques dites « souverainistes », qu’elles soient de droite (Orbán, Salvini, Le Pen) ou de gauche (Die Linke, La France insoumise). Ces courants ont systématiquement sapé toute tentative d’indépendance européenne, comme à l’occasion de ce que l’on appelle communément la crise des réfugiés. Les uns dénonçaient une prétendue « islamisation » du continent à travers l’accueil des réfugiés syriens ; les autres y voyaient une manœuvre patronale destinée à faire pression sur les salaires. Dans les deux cas, les véritables responsables – Poutine et Assad – restaient hors de cause. Et la Syrie en est encore une fois l’exemple le plus évocateur. Peu connaissent l’influence que George Galloway, député britannique de la gauche anti-impérialiste, a eue après le massacre chimique de la Ghouta en Syrie. Il a œuvré au Parlement contre une intervention militaire britannique, et il n’a manqué que sept voix pour qu’elle soit adoptée. C’est à la même période qu’en France, Mélenchon et Le Pen manifestaient, séparément mais dans le même sens, contre une intervention, mettant en doute la réalité du massacre chimique. Le vote du Parlement britannique a achevé de convaincre Obama, déjà hésitant, de ne pas agir. L’impunité accordée à l’un des pires massacres de ce siècle a ouvert les portes de l’enfer en Syrie et a grandement participé à la banalisation de la barbarie. Quelques mois après le vote du Parlement britannique, la presse anglaise avait révélé que George Galloway avait été financé par le Hezbollah via la chaîne al Mayadeen. Sur l’Ukraine, les mêmes forces ont relativisé ou nié l’annexion de la Crimée, les campagnes de désinformation ou les ingérences électorales russes, empêchant la formation d’un véritable front européen.
L’échec post-2022
Le 24 février 2022 aurait pu être l’électrochoc. Mais l’Europe n’en a pris conscience que trop tardivement. Les divisions internes, les intérêts économiques contradictoires et la corruption d’anciens dirigeants européens (Schröder, Fillon) ont paralysé toute dynamique collective. La France et l’Allemagne en offrent l’illustration la plus criante : longtemps incapables de dépasser leurs différends stratégiques, elles ont freiné la constitution d’une véritable puissance européenne. Dans ce contexte, revitaliser l’alliance avec Washington ne pouvait être qu’une solution provisoire. Or aucune initiative structurante n’a vu le jour. Résultat : aujourd’hui, l’Europe, même si elle parle enfin d’une seule voix sur l’Ukraine, reste dépendante du gaz de schiste américain, sans stratégie industrielle de défense crédible, et soumise aux diktats de Trump sur l’économie numérique.
Le mal européen est aussi institutionnel. L’Union, à mi-chemin entre une démocratie parlementaire et une confédération d’États, n’est plus adaptée aux défis d’un monde instable où de nouvelles puissances imposent leurs normes par la force. Face à cette offensive autoritaire – de Moscou à Pékin, en passant par Ankara et Téhéran –, l’Europe est devenue une cible, non seulement pour son poids économique et militaire, mais surtout pour son modèle démocratique et normatif. Et c’est précisément ce modèle que les autocrates cherchent à abattre, trouvant en Donald Trump un allié objectif.
L’avenir ?
Le constat est sans appel : dans sa gouvernance actuelle, l’Union européenne ne peut faire face aux menaces des nouveaux impérialistes, ni aux crises et à l’instabilité qui ne feront que s’accentuer avec le dérèglement climatique et la raréfaction des matières premières. Il est temps d’entériner la fin du camp occidental hérité de la guerre froide et d’avancer vers un fédéralisme européen, libéré du bouclier américain, afin de reprendre en main notre destin.
Il est temps d’avancer vers un fédéralisme européen, libéré du bouclier américain.
L’Union européenne dispose d’un potentiel de puissance aujourd’hui sous-exploité. Si nous voulons éviter de voir notre espace de vie placé sous l’influence de nouveaux impérialistes et d’un monde où la force prime sur le droit, nous devons œuvrer à un renforcement politique de l’Union.
Cela ne pourra toutefois se concrétiser qu’au prix d’immenses efforts de pédagogie auprès des citoyens, et en s’attaquant aux causes profondes de leur défiance : le manque de transparence de certaines institutions européennes et le poids excessif du lobbying des puissances financières et étrangères. Une tâche loin d’être simple, car de nombreuses forces useront de toutes leurs capacités de nuisance et de désinformation pour saboter de telles avancées. Quel autre choix s’offre aux Européens, sinon celui des États-nations divisés, incapables d’agir dans un monde toujours plus instable ?