Gare de Kostiantynivka (région de Donetsk en Ukraine) après un bombardement russe dans la nuit du 25 février 2024. Plus de 70 bâtiments ont été endommagés dans la ville par ce bombardement et l’attaque de missile qui a suivi. National Police of Ukraine via Wikimedia CC BY 4.0
Gare de Kostiantynivka (région de Donetsk en Ukraine) après un bombardement russe dans la nuit du 25 février 2024. Plus de 70 bâtiments ont été endommagés dans la ville par ce bombardement et l'attaque de missile qui a suivi. National Police of Ukraine via Wikimedia CC BY 4.0

Sortir de l’ère du cynisme

Les conflits armés actuels résultent de stratégies qui privilégient la force sur le droit, et n’hésitent pas à prendre pour cible les civils. C’est la conséquence de vingt ans de Realpolitik, qui loin du pragmatisme revendiqué, favorise l’impunité au détriment de la sécurité collective.


Jamais le début du xxie siècle n’a paru aussi conflictuel et violent à l’international. La Russie persiste à bombarder les civils en Ukraine, tandis qu’en Syrie, il est rare que les jours passent sans qu’el-Assad et ses alliés n’attaquent les civils réfugiés dans le nord du pays. Le Haut-Karabagh a vécu sa première année sans sa population originelle et, au Soudan, plus de sept millions de personnes ont été déplacées en neuf mois en raison d’un conflit entre deux généraux putschistes, ravivant la haine ethnique. Comment en sommes-nous arrivés là ?

Ces drames, où les civils sont devenus les principales cibles, résultent de stratégies géopolitiques qui, depuis le début du millénaire, ont privilégié la force au détriment du droit international. Il faut remonter à l’arrivée de Vladimir Poutine à la tête de la Russie pour voir la normalisation de la violence s’installer. Poutine déclenche la deuxième guerre de Tchétchénie en 1999, causant la mort de 200 000 civils, soit un cinquième de la population tchétchène. Au début de l’année 2000, l’armée russe, qui déjà à l’époque parle d’une « opération spéciale », réduit la capitale tchétchène, Grozny, en cendre. Ce massacre, largement ignoré par les chancelleries occidentales qui considèrent ce conflit comme une affaire interne à la Russie, renforce Poutine dans ses méthodes.

Peu après son élection à la présidence des États-Unis, et à la suite d’une rencontre avec Vladimir Poutine, le président Bush déclare à propos de son homologue : « J’ai pu percevoir son âme : celle d’un homme profondément dévoué à son pays et aux intérêts de son pays », témoignant ainsi de son insensibilité aux questions de droits de l’homme et au droit international. C’est ce même président qui fera face à la plus grande attaque terroriste de l’histoire. Les guerres de Bush, conséquences du 11 septembre 2001, ne visent pas délibérément les civils. Mais l’administration américaine a très peu de considération pour les centaines de milliers de morts des guerres irakienne et afghane, qui porteront un coup violent à la supériorité morale revendiquée par la première démocratie au monde. L’invasion de l’Irak, menée avec de faux arguments et sans mandat onusien, a considérablement affaibli le droit international et contribué à légitimer le cynisme dans les conflits géopolitiques. Un cynisme exploité par les régimes autoritaires et totalitaires alliés à des courants ultra-conservateurs hostiles au légalisme et à l’universalité des droits humains.

La Realpolitik ou la barbarie comme règle

La guerre d’Afghanistan comme celle d’Irak deviennent la référence de nouveaux théoriciens de l’échec de l’interventionnisme occidental. Ni l’intervention en Afghanistan en 2001, ni l’invasion de l’Irak en 2003 n’avaient pour objectif de reconstruire une nation ou de sauver une population en danger. Mais ces guerres deviennent le symbole de l’échec de l’interventionnisme, y compris pour mettre fin à un massacre, même dans le cas de crimes contre l’humanité. Je pense notamment à la Syrie où les mots manquent pour décrire l’ampleur des crimes commis par el-Assad : usage d’armes chimiques, bombes barils larguées sur les hôpitaux, les écoles et les marchés, tueries de masses dans les prisons syriennes et meurtres de civils à l’arme blanche. Tous ces crimes, parmi les mieux documentés de l’histoire, demeurent impunis. Mais l’impunité d’el-Assad n’est pas seulement une tragédie syrienne : elle s’est transformée en jurisprudence internationale, faisant de la Syrie un terrain de jeu pour tester les limites de ce qui peut être infligé à une population sans provoquer de réactions autres que des communiqués indignés. Ce n’est pas un hasard si, quelques jours après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la maternité de Marioupol et son théâtre, qui accueillaient des réfugiés, ont été délibérément bombardés. De 2015 à 2018, les forces russes alliées du régime syrien ont mené 591 attaques contre des structures médicales en Syrie. Ce n’est pas un hasard si les militaires birmans ont mené une série de crimes contre l’humanité visant les Rohingya à partir d’octobre 2016 pour chasser cette minorité des terres birmanes. Il n’y a aucun doute que l’impunité d’el-Assad a inspiré le général el-Sissi dans sa prise de pouvoir en Égypte via un coup d’État particulièrement meurtrier en 2013, jamais condamné par les États-Unis. Et que penser de la situation à Gaza où le gouvernement israélien mène la guerre en ciblant les civils et les infrastructures essentielles à la vie ? L’attaque terroriste du 7 octobre ne peut justifier de tels crimes et de tels manquements aux conventions de Genève sur le droit international humanitaire. Netanyahou a beaucoup appris de son voisin syrien et de la passivité de la communauté internationale.

L’impunité d’el-Assad s’est transformée en jurisprudence internationale.

Cette contagion barbare est la conséquence du laisser-faire théorisé en géopolitique par le terme de Realpolitik, signifiant qu’il faut agir sans jugement de valeur et privilégier l’intérêt à la morale. Mais quel intérêt y a-t-il à laisser faire le pire sinon de servir des régimes autocrates, tout en affaiblissant le droit international dont les conséquences finissent toujours par nous rattraper ? Dans un entretien accordé à l’Express en janvier 2024, Hubert Védrine maintient le cap : « [Le] système médiatique est interventionniste, favorisant les idées des droits-de-l’hommistes et des mondialisateurs. Toutes sortes de gens sincères, notamment à gauche, sont heurtés par la Realpolitik, mais c’est la réalité qui les choque. Ils trouvent le monde et la société injustes. Quand on leur parle de réalisme, ils y voient même un renoncement. D’où la séduction que continuent d’exercer les utopies, qui engendrent de cruelles désillusions1. » L’entêtement à ne pas voir les conséquences délétères de la Realpolitik ne trouve d’explication que dans une forme d’admiration de certains aux régimes dits « forts », qui écrasent toute critique et contestation.

Comment sortir de l’engrenage ?

Quel est le point commun entre l’intervention russe en Syrie et l’invasion de l’Ukraine ? Elles font suite à une révolution contre des régimes tyranniques corrompus. Poutine ordonne à son armée d’intervenir en Syrie en septembre 2015, quelques mois après la révolution de Maïdan. Le président russe avait déjà en tête une action militaire en Ukraine quand il intervint en Syrie, tout en alimentant une rébellion armée à l’est de l’Ukraine. La Syrie devient le laboratoire de Poutine, lui servant de baromètre de l’horreur pour tester les limites de ce qui est acceptable. La révolte au Belarus à la suite des élections truquées de 2020, brutalement écrasée par le président dictateur Alexandre Loukachenko avec le soutien de Poutine, a eu l’effet d’un avertissement : l’Ukraine est devenue une démocratie qui inspire, que Poutine se devait de ramener sans tarder dans le giron autocrate russe. Les tergiversations occidentales n’ont fait qu’alimenter sa folie tyrannique – c’est la traduction même de l’esprit munichois. Cet engrenage n’a été rendu possible que par le dysfonctionnement de nos institutions internationales, du fait de l’usage abusif du veto par les membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU et de l’action en dehors de tout cadre légal de certains pays.

Le réalisme aujourd’hui consisterait à reconnaître l’échec de plus de vingt années de Realpolitik, où la force barbare est devenue la règle. Il n’y a d’autre choix que d’appeler à la refonte de nos institutions internationales, un espoir toutefois vain dans la situation géopolitique actuelle, car ni la Russie, ni la Chine, ni même les États-Unis, membres permanents du Conseil de sécurité, ne souhaitent aujourd’hui une redéfinition des règles d’une organisation à bout de souffle. Seule l’Union européenne a le pouvoir d’agir, dans son espace propre et dans les zones limitrophes, en attendant des jours plus favorables au renforcement des institutions internationales. Les obstacles sont nombreux, d’abord celui de créer une dynamique de défense commune et de renforcer la coordination des politiques étrangères des États membres. La probabilité que Trump accède à la présidence aux États-Unis ne laisse pas vraiment le choix. Pour redonner un nouveau souffle au droit international, l’Union se doit d’apporter un soutien plus massif à l’Ukraine, et d’affirmer ainsi une Europe forte, alignée sur les principes du droit, qui s’impose sur la scène internationale. Mais elle le doit aussi pour sa propre sécurité. Car abandonner l’Ukraine reviendrait à laisser à la barbarie de Poutine la possibilité de franchir, à un moment ou à un autre, les frontières de l’Union européenne.

  • 1. Entretien avec Hubert Védrine, « Hubert Védrine : “Les États-Unis ne peuvent pas laisser Poutine gagner, trop dangereux” », L’Express, 7 janvier 2024.