Syrie : la Révolution continue
La vague contre-révolutionnaire en Syrie, portée par un pacte entre les pétromonarchies du Golfe et la République islamique d’Iran avec le soutien de la Russie, a laissé croire à la victoire de Bachar el-Assad. L’effondrement du régime est venu de là où ce dernier ne regardait jamais : les Syriens eux-mêmes, qui redeviennent acteurs de leur avenir.
En ce mois de décembre 2024, plus de treize années après le début des premières manifestations en Syrie, le régime d’el-Assad s’est effondré en moins de quinze jours. Cette incroyable épopée, dont nous ne mesurons pas encore pleinement l'ampleur, est ancrée dans des sacrifices si terribles de la part des Syriens et Syriennes, qu’il nous sera à jamais impossible d’en prendre toute la mesure. Il est évident que ni la stabilité, ni la paix, ni la justice n’apparaîtront du jour au lendemain dans un pays détruit et habité par une société profondément meurtrie et divisée par des fractures géographiques, confessionnelles, ethniques et sociales, intentionnellement creusées par el-Assad. Notamment, ce dernier n'avait cessé de minimiser, voire de justifier ses crimes en façonnant un discours pointant du doigt l’existence d’une prétendue population sunnite uniforme, majoritaire dans le pays et menaçante, une invention réduisant les citoyens syriens à leur appartenance religieuse au mépris d’autres aspects de leur identité. En alimentant l'idée fallacieuse qu'une masse homogène menaçait la diversité ethnique et religieuse de la Syrie, el-Assad internalisait ainsi subtilement un paradigme colonial qu’il adressait régulièrement aux dirigeants occidentaux, décrit par Yassin al-Haj Saleh comme « un drame romantique, dans lequel des Européens justes et rationnels étaient responsables de la protection des minorités pauvres et faibles contre des musulmans méchants et agressifs 1 ».
Avec la chute d’el-Assad le 8 décembre 2024, le principal obstacle à la poursuite du processus révolutionnaire et démocratique, initié en 2011 dans la foulée du printemps arabe, vient de disparaître. La longévité de ce régime tyrannique en temps de guerre peut sembler exceptionnelle, mais elle s'explique par l'enracinement profond du clan el-Assad au sein de la société syrienne, ainsi que par ses alliances stratégiques sur le plan régional et international.
Le regard que la France et l’Occident portent sur la Syrie, souvent façonné par les commentaires géopolitiques omniprésents dans les chaînes d’information en continu, tend à éclipser le processus révolutionnaire et à reléguer l’agentivité du peuple syrien au second plan, au profit d’une lecture se limitant aux orientations stratégiques des États engagés dans la guerre. Dans l’ère de l’instantanéité, l’analyse dans le temps du processus révolutionnaire échappe au traitement informationnel sensationnaliste et n’est comprise que par un cercle réduit de militants, de chercheurs et de journalistes spécialisés, qui ont du mal à se faire entendre. Pire, de nombreux commentateurs ont fait fausse route : le regard méprisant qu’ils ont porté sur la persévérance et la force du peuple syrien les a conduits à présenter la normalisation des relations diplomatiques avec el-Assad comme la seule stratégie cohérente sur le long terme, entraînant de nombreux acteurs politiques sur une voie trahissant les droits humains, la justice et les valeurs pluralistes. Pourtant, treize années pour renverser un pouvoir ayant gangrené tous les aspects de la vie depuis la prise de contrôle de la Syrie par Hafez el-Assad en 1970, est-ce réellement une durée anormale ?
Ce qui a accéléré la fin du régime est l'abandon de toute volonté de se battre au sein de son armée.
Depuis 54 ans, aucune association, aucun syndicat, aucune organisation religieuse ou sociale, aucune structure éducative, aucune famille, aucun individu n’échappait au contrôle total du régime syrien. Aucune personnalité publique, qu’elle excelle dans le champ universitaire, sportif ou artistique, ne pouvait exister en Syrie sans prêter allégeance au clan au pouvoir. C’est précisément ce contrôle absolu qui a poussé, bien avant 2011, des milliers de cadres et d’intellectuels à l’exil.
Si nous analysons les premiers éléments de la chute d’el-Assad, il apparaît clairement que ce qui a accéléré la fin du régime est l'abandon de toute volonté de se battre au sein de son armée, « l’armée arabe syrienne », de moins en moins loyale. Une armée à l’agonie, à l’image du pays, abandonnée par Bachar el-Assad au profit de ses parrains russe et iranien, qu’il croyait suffisamment solides pour lui offrir une protection sans fin. Depuis plusieurs années déjà, el-Assad clamait sa victoire, une victoire dont sa base loyaliste n’a jamais touché les fruits. L’appauvrissement généralisé en Syrie ces dernières années n’était pas uniquement la conséquence des sanctions occidentales, qui ont partiellement été levées après le séisme dévastateur de février 2023. La nature même du régime syrien empêchait toute reprise économique : le racket systématique des paysans, commerçants et de l’aide humanitaire internationale, l’absence totale de cadre juridique garantissant les investissements, et l’avidité visible aux yeux de tous d’Asma el-Assad, épouse du « boucher de Damas » aux goûts de luxe, à travers le « Syrian Trust Fund » et la banque centrale, ont été des catalyseurs majeurs de l’effondrement économique du pays. Ces dernières années, Asma el-Assad avait mis la main sur des pans entiers de l’économie par la terreur, allant jusqu’à s’approprier les sociétés de Rami Makhlouf, cousin de Bachar el-Assad et longtemps considéré comme le trésorier de la famille. Le régime syrien s’est lui-même coupé de sa base loyaliste en tentant de s’approprier tout ce qui pouvait encore générer un profit dans un pays en ruine. L’octroi de secteurs économiques clés, comme l’exploitation du gaz ou du phosphate, aux alliés iranien et russe, a accéléré la décomposition rapide du pays. Le gaz syrien se retrouve aujourd’hui sur les marchés internationaux via la société de Guennadi Timtchenko, un oligarque proche du président russe, tandis que les Syriens, eux, peinent à se chauffer ou simplement à cuisiner. Alors qu’Asma el-Assad bâtissait un empire économique sur les ruines du pays, Maher el-Assad, frère de Bachar et commandant de la 4e division, transformait la Syrie en un narco-État pour financer la machine répressive. Ces dernières semaines, de nombreuses unités de fabrication de drogue ont été découvertes sur les bases militaires de la 4e division ainsi que dans plusieurs palais appartenant à Maher.
Bachar el-Assad, ophtalmologue de formation, n’a jamais souhaité poser son regard sur sa propre population pour tenter de la comprendre.
La révolte dans la province druze de Sweida, qui a éclaté en août 2023, annonçait déjà la défaite militaire du régime syrien tout en révélant l’absurdité de la lecture sectarienne des événements des treize dernières années, médiatisée par el-Assad. Dans cette région, le départ massif des jeunes vers l’étranger, fuyant la misère et l’absence de perspectives, était perçu comme une menace existentielle pour la minorité druze qui peuple cette province. Les milices locales, mises en place par le régime dès 2011 pour réprimer les manifestants grâce à des recrutements locaux, ne répondaient plus aux ordres du pouvoir central. Ces anciens loyalistes avaient compris que leur maigre salaire ne justifiait plus de se sacrifier pour un régime méprisant ouvertement sa propre population. Pendant qu’Asma el-Assad construisait son empire économique, la population, y compris les soldats et miliciens loyalistes, peinait à subvenir à ses besoins les plus élémentaires dans un État incapable d’assurer les services vitaux : énergie, eau, éducation, santé… Négliger et mépriser sa propre population demeure l’une des principales raisons de la défaite militaire du régime el-Assad. En seulement onze jours d’offensive et au prix de mille morts au combat, plus de treize années de conflit ont pris fin, laissant derrière elles un bilan humain tragique, estimé entre cinq cent mille et un million de morts.
Bachar el-Assad, ophtalmologue de formation, n’a jamais souhaité poser son regard sur sa propre population pour tenter de la comprendre. Son seul objectif était d’imposer l’obéissance et la soumission aux Syriens, considérés avant tout comme des sujets dont l’existence dépendait totalement de l’idéologie baathiste, et sur lesquels il disposait du droit de vie et de mort. Dès 2011, il a adopté un récit complotiste, décrivant le mouvement révolutionnaire naissant comme une conspiration importée de l’étranger, et refusant catégoriquement d’entendre les revendications légitimes des Syriens.
El-Assad s’est cru victorieux à la suite de la vague contre-révolutionnaire en Syrie, portée par un pacte d’autocrates, réunissant d’anciens ennemis : les pétromonarchies du Golfe, la République islamique d’Iran avec le soutien indéfectible de Vladimir Poutine. En obtenant un soutien large au rétablissement de son régime autoritaire de tous les belligérants et dans l’indifférence complice des occidentaux, plus aucun facteur extérieur ne menaçait en apparence le régime syrien. Le coup fatal est venu de là où il ne regardait jamais : les Syriens eux-mêmes.
Cette fin du régime remet sur le devant de la scène la société syrienne, qui a été le principal acteur de sa chute, et oblige le monde à la regarder dans les yeux. Trop longtemps, cette société a été invisibilisée par les discours géopolitiques et le poids des ingérences extérieures. Ce qui a commencé en 2011 par une révolte populaire, expression d’un mouvement social puissant, ne pouvait aboutir autrement que par une reprise en main de la société syrienne. C’est là que réside le principal enseignement dans la chute d’el-Assad. Trop longtemps, la victoire militaire du régime syrien, soutenu par ses parrains russes et iraniens, a été présentée comme la fin du conflit qui l’opposait à sa propre population. Pourtant, les origines de l’explosion populaire de 2011 étaient toujours présentes en ce mois de novembre 2024, exacerbées par plus de treize années de guerre durant lesquelles el-Assad n’a eu de cesse de renforcer sa mainmise totale sur la société syrienne, quitte à chasser et exterminer une grande partie de la population. Restructurer une population en fonction de son dirigeant : un adage stalinien qu’el-Assad a tenté d’appliquer dans toute sa violence, sans jamais y parvenir, fort heureusement.
- 1. Robin Yassin-Kassab, [en ligne] « Yassin al-Haj Saleh on the Syrian Majority », Pulse, 21 octobre 2016.