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La propagande russe des Serbes

Le gouvernement serbe d’Alexandre Vučić cultive une position ambigüe vis-à-vis de la guerre en Ukraine. Cherchant à conserver à la fois le soutien financier de l’Union européenne et la protection de la Russie, il encourage la propagande pro-russe sur fond d’un anti-occidentalisme croissant dans le pays.

Exfiltrée en Serbie après la fermeture du bureau de la BBC à Moscou, la petite équipe de journalistes russes de sortie fin mars dans le centre de Belgrade ne s’attendait pas à un tel accueil. Entendant parler russe, les clients du bar levèrent leur verre et les acclamèrent avec des « vive la Russie », « vive Poutine », « gloire à nos frères ». Dans ce pays des Balkans qui se démarque du reste du vieux continent, il ne fait pas bon de dénoncer la guerre de Poutine contre l’Ukraine.

La Serbie vient de réélire pour la deuxième fois dès le premier tour Aleksandar Vučić. L’illibéral président serbe a, à l’image de son homologue hongrois, fait campagne sur le thème de « la paix et la stabilité », ainsi que du gaz bon marché, en défendant l’impératif de « neutralité » de la Serbie. L’admirateur de Poutine veut le beurre et l’argent du beurre : les fonds de l’Union européenne, les investissements des pays membres à qui il assure que « la Serbie poursuit sa voie européenne », et la protection tant d’une Russie dont l’influence est omniprésente dans le pays que d’une Chine soucieuse d’amener ses nouvelles routes de la soie jusqu’aux portes de l’Union européenne. Ce « contorsionnisme » stratégique est d’autant plus payant électoralement que la majorité de l’opinion publique serbe est très favorable à la Russie de Poutine et entretient une animosité grandissante envers l’Otan, teintée de sentiments de plus en plus anti-occidentaux. Pour une grande partie de la population, le président russe avec sa stature d’opposant à Washington est devenu une icône. Et l’invasion russe de l’Ukraine n’a rien changé, bien au contraire.

Le prisme des guerres des années 1990

Même les médias, dont la quasi-totalité est contrôlée par le président Vučić, jouent sur les deux tableaux. Certains titres offrent une couverture similaire à celle du reste de l’Europe, mais les plus lus ainsi que la plupart des chaînes de télévision relayent uniquement la propagande du Kremlin. C’est donc par choix que l’essentiel du public serbe – en Serbie, en Bosnie-Herzégovine ou au Monténégro – adhère à la fiction russe si analogue à celle dans laquelle il s’est enfoncé durant les années 1990 et dont il a préféré ne pas s’extirper.

Plus que par des liens historiques, – autre légende qui ne résiste pas aux faits –, Russes et Serbes sont unis par une même posture belliqueuse et conquérante, une même volonté de s’arroger un droit de préemption sur les territoires des Fédérations dissoutes, yougoslave ou soviétique, une même rhétorique. Ils ont recours au même logiciel victimaire, brandissent des mythes, des falsifications historiques, des impératifs de sécurité ou de protection de leur nation dispersée, de sorte que les motifs invoqués paraissent toujours existentiels. Les uns veulent leur « monde serbe », le tsar son « monde russe », et leurs desseins justifient la violence.

Dès le 24 février, les tabloïds et les principales chaînes titraient « L’Ukraine a attaqué la Russie ». Dirigé par un proche de Vučić, le premier tabloïd serbe, Informer, champion de la poutinophilie, avait déjà publié ce titre deux jours avant l’invasion de l’Ukraine, accompagné du sous-titre « Les Américains précipitent le monde dans le chaos ». Et Srpski Telegraf, autre tabloïd de Serbie, assurait, à la suite de la reconnaissance par la Russie le 22 février des républiques autoproclamées de Donetsk et Lougansk : « Poutine envoie son armée pour rattacher la RS [entité serbe de Bosnie-Herzégovine] à la Serbie. » Sans surprise, une majorité de Serbes se laissent convaincre de la légitimité de la réponse de la Russie aux « menaces » de l’Ukraine et de l’Otan. Et rêvent de voir l’armée russe débarquer dans les Balkans pour parachever le projet pan-serbe, à en croire les tags lui souhaitant la bienvenue, apparus alors dans la région.

L’historienne serbe, grande figure de l’antinationalisme et auteur de Idées russes et transpositions serbes (2012, non traduit), Latinka Perović, explique lors d’un long entretien sur Radio Peščanik le 13 mars : « Cet anachronisme [la guerre en Ukraine] dont nous sommes les témoins chaque jour, le peuple serbe le voit à travers le prisme des guerres des années 1990 : nous nous identifions aux Russes car nous aussi avons été mis au ban des nations et nous croyons qu’il s’agit de détruire le néonazisme et de repousser hors d’Ukraine l’impérialisme [américain]1. » Ces guerres abjectes, lancées au nom de la Grande Serbie entre 1991 et 1999 par Slobodan Milošević et qui lui ont valu d’être poursuivi devant la justice internationale pour génocide et crimes contre l’humanité, sont officiellement désignées en Serbie comme « les guerres justes de défense » du peuple serbe de l’ex-Yougoslavie et dans l’entité serbe de Bosnie comme la « guerre patriotique de défense ».

Dans sa guerre contre l’Ukraine, Poutine invoque plus que jamais le conflit dans les Balkans et fait de la campagne de bombardements aériens de l’Otan contre la Serbie de Milošević en 1999 un point clé de son argumentaire qui peut se résumer ainsi : « Ce que vous nous reprochez en Ukraine, vous l’avez fait en Serbie. » Neuf jours avant l’invasion, il prévenait à l’issue de sa rencontre à Moscou avec le chancelier allemand, Olaf Scholz : « Nous avons tous déjà vu une guerre en Europe, menée par l’Otan contre la Yougoslavie. »

Une Serbie à la tête d’un « monde serbe »

Qu’il s’agisse des frappes de l’Otan ou du « précédent du Kosovo » dont la déclaration d’indépendance en 2008 n’a pas violé le droit international, selon la Cour internationale de Justice, l’organe judiciaire des Nations unies, l’argument du Kosovo est brandi à chaque fois que le maître du Kremlin lance une guerre d’agression contre les nations souveraines issues de l’éclatement de l’URSS et les ampute d’une partie de leur territoire. Mais il lui sert aussi à asseoir son influence dans les Balkans et à dissuader l’ancrage euro-atlantique de la région. Depuis le retour au pouvoir des nationalistes en Serbie en 2012, Moscou encourage la propagande anti-occidentale. Tenu jusque-là pour responsable des frappes de l’Otan contre le pays, le régime de Milošević est désormais exonéré, ses crimes contre les Albanais au Kosovo frappés de silence ou de dénégation et l’intervention de l’Alliance atlantique en 1999 est requalifiée en « agression contre le peuple serbe ». L’Otan devient l’ennemi suprême, responsable de la perte de l’ancienne province du Kosovo. La guerre en Ukraine est l’occasion de conforter l’opinion serbe dans l’opinion que l’Occident est en guerre « contre les “grands” Russes et les “petits” Russes [les Serbes]2 ».

Persuadées que les troupes russes prendront Odessa et poursuivront « jusqu’au delta du Danube », réalisant ainsi « le rêve du tsar Nikola », de hautes personnalités serbes annoncent, le 19 avril lors d’une conférence à Belgrade, « l’effondrement de l’ordre européen existant », « l’émergence d’une Europe multipolaire », partagée et subordonnée aux puissances eurasiatiques d’où l’Otan aura disparu. « Les Balkans ne seront plus un terrain de chasse américain et britannique », présagent-ils. La Serbie à la tête d’un « monde serbe », rassemblant « tous les Serbes et leurs États » (comprendre le Monténégro et une partie de la Bosnie-Herzégovine), assistera, selon eux, « au démantèlement de l’hégémonie américaine ». Et ils promettent à la Bosnie-Herzégovine, qualifiée de « colonie occidentale », de disparaître comme en 1918 lors de la création de la première Yougoslavie. Cette thèse calquée sur celle de Moscou, qui voit l’Ukraine en « une colonie occidentale », est largement relayée. Elle illustre à quel point la presse serbe ne reprend pas seulement, point par point, les éléments de la propagande du Kremlin, mais les transpose également au contexte local, renforçant ainsi l’identification du peuple serbe au peuple russe.

Poutine n’a fait aucun mystère de ses ambitions balkaniques.

Depuis une décennie, tout ce que le régime de Poutine compte d’agents d’influence et d’« entrepreneurs géopolitiques » a séjourné dans cet espace entre la Croatie et la Grèce dont les Occidentaux se sont détournés il y a quinze ans, les uns pour regarder vers l’Asie, les autres par fatigue de s’élargir, créant un vide que Moscou comme Pékin se sont empressés de combler. Depuis son retour au Kremlin en 2012, Poutine n’a fait aucun mystère de ses ambitions balkaniques. Son plan pour les Balkans, daté de 2013 et nommé B-4, définit ses proies : la Serbie, la Bosnie-Herzégovine, le Monténégro et la Macédoine du Nord. Depuis, il a déployé son gazoduc méridional et racheté la majorité des parts de l’industrie pétrolière de Serbie. Bloqué fin 2014 par les États-Unis à défaut d’avoir pu sortir l’Union européenne de son inertie, South Stream a été aussitôt relancé avec la Turquie sous le nom de Turk Stream et achemine désormais via la Bulgarie et la Serbie (depuis 2019) le gaz russe jusqu’à la Hongrie (depuis janvier 2022). Jusqu’à ces derniers mois, les Occidentaux ne se sont pas opposés au regain de puissance de la Russie au cœur de la péninsule. L’invasion de l’Ukraine et les menaces sécessionnistes serbes encouragées par Moscou, dans une Bosnie-Herzégovine où les accords de paix de 1995 ont gelé le conflit plutôt que de faciliter sa résolution, pourraient avoir changé la donne.

  • 1. Entretien disponible sur le site de Radio Peščanik : https://pescanik.net/ruska-minijatura/
  • 2. Pečat, 11 mars 2022.

Florence Hartmann

Spécialiste des Balkans, ancienne journaliste au Monde et ancienne porte-parole de la Procureure des Tribunaux pénaux internationaux pour l’ex-Yougoslavie et le Rwanda.

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La démocratie des communs

Les « communs », dans leur dimension théorique et pratique, sont devenus une notion incontournable pour concevoir des alternatives à l’exclusion propriétaire et étatique. Opposés à la privatisation de certaines ressources considérées comme collectives, ceux qui défendent leur emploi ne se positionnent pas pour autant en faveur d’un retour à la propriété publique, mais proposent de repenser la notion d’intérêt général sous l’angle de l’autogouvernement et de la coopération. Ce faisant, ils espèrent dépasser certaines apories relatives à la logique propriétaire (définie non plus comme le droit absolu d’une personne sur une chose, mais comme un faisceau de droits), et concevoir des formes de démocratisation de l’économie. Le dossier de ce numéro, coordonné par Édouard Jourdain, tâchera de montrer qu’une approche par les communs de la démocratie serait susceptible d’en renouveler à la fois la théorie et la pratique, en dépassant les clivages traditionnels du public et du privé, ou de l’État et de la société.