Flammarion, version française


En 2000, l’italien Rcs Mediagroup, maison mère de l’éditeur Rizzoli, du quotidien italien Corriere della Sera et de l’espagnol El Mundo, ainsi que du journal sportif la Gazzetta dello Sport, avait acquis le groupe Flammarion pour 156 millions d’euros. En 2012, il décide de s’en séparer afin d’éponger une partie de ses dettes (qu’on évalue à 980 millions d’euros à la suite notamment d’une lourde perte de 322 millions en 2011). Après de longues négociations, Albin Michel et Actes Sud espérant un temps être sur les rangs, Gallimard rachète Flammarion.

Trois remarques s’imposent.

Premier point : le prix est élevé : 251 millions d’euros – 234 millions en fait compte tenu de la dette de Flammarion. Seul le quart devrait être versé en cash. Antoine Gallimard a précisé qu’il envisage d’ouvrir à hauteur de 10 % environ le capital de Madrigall, la holding qui détient 98 % du groupe Gallimard, et qu’il a pris des contacts avec le Fsi (Fonds stratégique d’investissement) ainsi qu’avec d’autres investisseurs. Cette acquisition fait de Gallimard le troisième éditeur français derrière Hachette (groupe Lagardère) et Editis (groupe Planeta), et reconfigure la structure du secteur.

Avec un chiffre d’affaires de 253 millions d’euros en 2011, Gallimard pouvait déjà afficher certains des plus grands noms de la littérature, des sciences humaines, mais aussi de solides réussites du côté des livres de jeunesse, de la bande dessinée, des livres d’art et des livres pratiques ; le groupe publie 1 500 nou­veautés par an et compte un millier de salariés. Diffuseur et distributeur, Gallimard possède des filiales prestigieuses (Denoël, Mercure de France, P.o.l) ainsi qu’une demi-douzaine de librairies. Quant à Flammarion, il détient Arthaud, Aubier, ainsi que J’ai lu, Champs, Librio, GF du côté du poche et Casterman, Fluide glacial, Jungle, Père Castor du côté de la BD. Le groupe possède de même des librairies ainsi qu’une structure de diffusion et de distribution (Union distribution, qui distribue notamment Actes Sud et les Puf). Il publie environ 1 300 titres par an, emploie plus de 600 personnes et affiche un chiffre d’affaires 2011 de 218, 2 millions d’euros (hors chiffre d’affaires des éditeurs distribués). Dotée d’un catalogue impressionnant, la future structure rassemblant les deux groupes atteindra un chiffre d’affaires d’un demi-milliard d’euros.

Certes, on comptera moins d’indépendants, mais le retour de la maison Flammarion dans un groupe français est une excellente nouvelle, et la montée en puissance d’un groupe détenant une force importante par ses marques, sa taille et son fonds, ne peut qu’être saluée à l’heure où la conjonction du développement du numérique et de la crise économique fragilise l’ensemble du secteur.

Deuxième point : la stratégie éditoriale du nouvel ensemble. Commençons par le côté people. L’éditrice Teresa Cremisi avait rejoint la maison Gallimard comme directrice éditoriale en avril 1989 et y était devenue une sorte de « Premier ministre », selon les termes de Philippe Sollers ; elle avait quitté Gallimard en 2005 pour prendre la direction de Flammarion, où elle avait publié notamment la Carte et le Territoire de Michel Houellebecq, prix Goncourt 2010, et, sur un autre registre, le régime Dukan… Mais quittons les personnes pour revenir aux livres : les catalogues des deux maisons s’avèrent largement complémentaires. Toutes deux sont avant tout des éditeurs de littérature générale ; toutefois, à grands traits, on pourrait qualifier Flammarion de plus « grand public » que Gallimard, du moins pour le poche.

Notre collection Folio est plus orientée vers les classiques, les grands succès de la maison Gallimard, tandis que J’ai lu, de Flammarion, a une dimension plus populaire, plus proche du lecteur, plus réactive. Certains auteurs, comme Fred Vargas, y sont très attachés. En outre, il n’y aura pas de problème de concurrence, puisque Folio détient 12 % du marché et J’ai lu, 7 %

déclarait Antoine Gallimard dans un entretien au journal Les Échos. On peut de même souligner l’importance de Flammarion dans le domaine des beaux livres, des sciences humaines et de la bande dessinée.

Troisième point : certaines fonctions sont appelées à être mutualisées – fabrication, achats de papier, achats de licences, achats d’espaces publicitaires. Mais la question essentielle est celle du nerf de la guerre, la distribution. Les deux maisons disposent d’une structure solide, Union distribution pour Flammarion et la Sodis pour Gallimard. Ajoutons que Flammarion, Gallimard et Le Seuil ont créé la plate-forme de distribution de livres numériques Éden. Si dans le domaine du numérique la structure est commune, n’a-t-elle pas vocation à le devenir aussi pour le papier, pour lequel les économies d’échelle sont élevées ? Cela impliquerait des ajustements complexes, de l’informatique notamment, mais permettrait de réduire les coûts.

C’est d’ailleurs sur le numérique que l’on attend le nouveau groupe : comment composer avec la fragilité croissante des librairies, non seulement celles du groupe, mais plus généralement celles qui composent le réseau des commerces dont dépend la vie du livre, dans un marché qui demeure un marché de libraires ? Quelle sera la politique commerciale du groupe et en particulier sa politique de prix ? Aux États-Unis où le marché du livre numérique a significativement décollé, le déclin des ventes de livres en format poche inquiète les éditeurs : au premier trimestre 2012, les ventes ont diminué de 20, 8 %. Le numérique doit-il s’aligner sur le poche du point de vue de la date de sortie et du prix, ou s’en détacher, et sur quels critères ?

L’accord entre Gallimard et Rcs devrait être approuvé sans trop de difficultés par les autorités de la concurrence. En revanche, ses incidences sur la vie des deux maisons restent encore à définir.