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Du tournant linguistique au temps du vivant ? Le moment du vivant (I)

janvier 2009

#Divers

Le moment du vivant (I1)

Il peut paraître inutile, devant l’urgence de certains problèmes pratiques, de chercher à comprendre aussi ce qui se passe en philosophie. Ces deux tâches sont pourtant inséparables. Ce n’est pas seulement que les urgences mêmes du présent en appellent à une réflexion philosophique qui, de son côté, se mutilerait en se coupant de cette expérience dont on sent bien qu’elle ne soulève pas seulement des inquiétudes vagues (quoique intenses) mais des interrogations nouvelles, qu’il faut donc préciser. Mais c’est aussi que les problèmes philosophiques eux-mêmes donnent l’impression aujourd’hui, dans une confusion relative, de se transformer. Plutôt donc que de prétendre confronter l’actualité et la philosophie, en général, comme si l’une était muette en elle-même et l’autre éternelle ou immuable, il s’agirait de faire converger deux basculements encore confus, pour les éclairer l’un par l’autre. Pour ouvrir à cette tâche, on commencera donc ici par un diagnostic très général sur le basculement qui semble se produire en philosophie, en indiquant en quoi c’est justement parce qu’il ne s’agit pas d’un passage simple, en quelque sorte terme à terme, d’un problème à un autre, que l’on rejoint les questions, elles-mêmes complexes, du présent.

On ne fera donc ici que quelques remarques introductives, à charge pour des analyses ultérieures de se confronter ensuite aux questions et aux positions diverses qui témoigneraient de ce basculement.

D’un problème à l’autre ?

Il pourrait sembler aujourd’hui que l’on assiste en effet, non pas seulement à l’émergence de telle ou telle question nouvelle, mais bien à un changement général de modèle, pour penser notre expérience dans toutes ses dimensions, comme si l’on passait, pour le dire tout de suite, du moment ou du modèle du langage à celui du vivant.

On peut appeler modèle linguistique, en effet, le postulat selon lequel tout ce dont on parle peut et doit être pensé d’abord à travers le fait même qu’on en parle, et la manière d’en parler. On comprend sans peine la force de ce postulat. Il nous conduit à la fois à un fait et à un principe, auxquels il ne s’agit certes pas de renouer comme tels. Le fait du langage : comment parlerait-on de quoi que ce soit sans le langage ? Et le principe du sens : les conditions du sens font à la fois la norme de la vérité et l’accès au symbolique, elles délimitent la possibilité non seulement d’une science, mais d’une vie elle-même sensée. Habermas et Rawls ont tenté l’un et l’autre, dans les années 1980, d’en tirer toutes les conséquences politiques, pour une démocratie délibérative et raisonnable, et il ne nous viendrait pas à l’idée de mettre les acquis de ces réflexions en cause.

Si un nouveau problème se pose, justement, ce n’est pas seulement celui du vivant, en tant qu’il serait étranger à la question que l’on vient de résumer, comme si l’on devait « tout simplement », en quelque sorte, revenir aujourd’hui de la question du langage, ou du symbolique, à celle du cerveau, ou du vivant en général ; ou encore comme si l’on devait revenir aujourd’hui, de la question de la justice politique, de la justice entre les hommes, directement à des questions en effet urgentes comme celles de l’environnement et de la survie.

Ce qui se produit plutôt, sous la pression des faits ou des inquiétudes auxquels on vient de renvoyer, mais aussi sous le signe d’interrogations et des réflexions philosophiques nombreuses et nouvelles dont il faudrait entreprendre l’étude approfondie, ce serait le passage à un problème plus précis, qui lierait les deux aspects que l’on vient de souligner. Ce qu’il s’agirait aujourd’hui de comprendre, ce serait, selon nous, sans en perdre la spécificité et même en la renforçant encore d’une manière inattendue, l’émergence et la précarité du sens à partir de la vie.

On peut dire un mot encore des choix ou des refus très généraux que ce problème, ainsi précisé implique déjà, mais aussi des problèmes concrets que l’on retrouverait alors, à charge par la suite de les étudier directement pour eux-mêmes.

Problèmes et risques

Les problèmes qu’il s’agit de traiter aujourd’hui se situent donc, à nos yeux, au point de convergence de la vie et du sens, de la vie et de la justice. Ils impliquent une nouvelle relation avec la science, pour qui le vivant n’est plus un secteur local, mais des mathématiques à l’environnement, en passant par la théorie de la connaissance et du comportement, traverse tout le savoir. Ils impliquent aussi une nouvelle relation à la politique, qui ne peut plus éviter les pressions concrètes sur la vie des hommes dans toutes ses dimensions. Plutôt donc qu’un basculement simple, c’est au contraire le refus des positions simplistes qui est la condition de la compréhension du présent.

Or, il y a au moins deux risques de ce genre, en fonction même du diagnostic qui précède. Ils ne sont pas moins graves l’un que l’autre et curieusement ne sont pas non plus, même s’ils sont opposés, sans se toucher à leur manière. Le premier risque consisterait, en effet, à refermer par principe la philosophie du langage sur elle-même, comme si elle ne pouvait pas aborder les questions surgies des sciences et de l’expérience, comme si, autrement dit, on ne pouvait aborder en philosophie que la forme (linguistique, logique, épistémologique) des problèmes et pas leur contenu. Ce n’est évidemment qu’un risque, qui s’appuie sur le souci légitime de ne pas prétendre traiter des faits directement sans passer par le langage, mais c’est bien sur la conscience d’un tel risque, comme de ceux qui menacent toute démarche philosophique lorsqu’elle se durcit en système, que se fonderait la reprise des problèmes aujourd’hui, pour laquelle toutes les méthodes ouvertes sont utiles et nécessaires. Mais le deuxième risque, en effet, n’est pas moins grave. Il consisterait, cette fois, à refermer la philosophie du vivant sur elle-même, comme si ne se posaient plus par exemple les problèmes de la relation entre le fait et le sens, entre l’animal et l’humain, entre les sciences de la vie et les sciences de l’homme ou les sciences sociales. Aucun de ces deux risques, d’ailleurs, n’est seulement théorique ; ils comportent l’un et l’autre une dimension pratique, quand d’un côté on formalise à l’excès une politique ou une économie qui risquent de manquer du même coup les problèmes concrets, quand, de l’autre, on naturalise à l’excès une économie ou une politique qui risquent alors de ne plus rencontrer l’exigence du sens, des discours, des principes.

Tels sont peut-être les deux risques d’un moment défini par la relation entre deux ordres de questions, entre la vie et le sens donc, et qu’il faut dépasser si l’on veut, aussi, affronter les critiques qui manquent plus nettement encore la relation entre ces deux problèmes, en les refusant l’un et l’autre.

Mais, plutôt que de prolonger ce diagnostic encore une fois très général, et inévitablement abstrait, on insistera plutôt pour finir sur quelques problèmes concrets qu’il nous permettrait de tenter de rejoindre.

On ne sera pas surpris de nous voir insister ici, en premier lieu, sur la question du soin. Plutôt en effet que de nous faire basculer de la justice comme idée maximale, à la survie comme exigence minimale, il nous semble en effet que la précarité contemporaine oblige à une réflexion sur le soin en tant qu’il articule la vie et la justice, le souci concret des corps et le souci formel des normes. Plus encore, c’est à travers le soin que l’on peut maintenir la question du vivant, des corps individuels à l’espèce, l’environnement ou la nature, dans le cadre des relations humaines, d’une histoire commune et d’une tâche à venir, bien au-delà d’une simple préservation négative ou repliée sur elle-même. C’est donc cette question, aussi, qu’il faudra reprendre. On insisterait volontiers, aussi, sur la question de l’éducation, dans la mesure où elle doit articuler à nos yeux non pas seulement deux mais trois exigences : non pas seulement donc celle de faire face aux conditions de la vie, avec leur précarité renouvelée, et celle du sens, du symbolique et de la culture, mais aussi celle de construire ou de reconstruire une vie individuelle, cohérente dans un parcours orienté, mais aussi (et du même coup) singulière et créatrice, la « vie » n’étant pas seulement ce qui déborde le sens par le bas, du côté de ce qui le menace, mais aussi par le haut, du côté de ce qui le produit, et le libère. Il y a là, aussi, une rencontre avec des questions concrètes, et critiques, du présent.

Plus généralement sans doute, plutôt que d’opposer frontalement le langage, ou le symbolique, au vivant, faudra-t-il revenir sur la question de l’opposition, mais aussi de la relation, entre l’homme et l’animal, la question anthropologique qui est aussi celle de l’humanisation. Il faudra bien, en outre, discuter les réflexions philosophiques diverses qui rouvrent aujourd’hui la question même de la vie, de l’intérieur. Mais c’est là anticiper sur la double lecture des problèmes du présent, à la rencontre donc des urgences pratiques et des renouvellements théoriques, dont il s’agissait seulement ici d’indiquer l’importance.

  • 1.

    Cette nouvelle série de chroniques prend la suite de « À quoi tenons-nous ? » et en constitue le deuxième volet.

Frédéric Worms

Philosophe, spécialiste de l’œuvre de Bergson (Bergson ou Les deux sens de la vie, 2004), il a aussi développé une hypothèse générale d'histoire de la philosophie (la notion de « moment ») appliquée notamment à la philosophie française du XX° siècle (La philosophie en France au XXe siècle – Moments, 2009). Il étudie également les relations vitales et morales entre les hommes, de la métaphysique à…

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