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Dans le même numéro

Introduction : Un moment 1989-2009 ?

octobre 2009

#Divers

1989-2009 : le trait d’union entre ces deux dates n’a peut-être pas le sens que l’on croit. Il ne peut s’agir en effet de « commémorer » simplement un « moment », au sens d’un événement ou d’un instant, même s’il est marqué d’abord par une date majeure dans l’histoire et un événement qui y est attaché de manière privilégiée (la chute du mur de Berlin), et associé qui plus est, en France surtout, à une « commémoration » (celle de « 1789 » et de son « bicentenaire »). Il ne s’agit surtout pas, donc, de commémorer la commémoration. Mais il ne s’agit peut-être pas, non plus, de marquer entre ces deux dates une distance ou une rupture, pour ainsi dire unilatérales, comme si 2009 n’avait plus rien à voir avec 1989, comme si une désillusion ou une lucidité (comme on voudra) avaient succédé à une illusion ou à une mystification, d’une façon simple, là aussi, dans leur contradiction même.

Ce dont il s’agit plutôt, c’est de retrouver dans l’une et dans l’autre dates, en 2009, aujourd’hui, mais aussi en 1989 même, une tension interne qui est le signe d’un « moment » en réalité commun à l’une et à l’autre, qui non seulement relierait l’une à l’autre, mais aurait commencé avant l’une et pourrait bien continuer encore au-delà de l’autre, demain, donc. Un « moment », non pas au sens d’un instant donné, ponctuel, mais d’une tension entre des instants, entre des pôles, et peut-être même dans chaque instant. C’est bien une telle tension, et même une multiple tension, qui nous semble en effet caractériser ce « moment », d’une façon non pas fermée mais bien encore ouverte, et non seulement « historique » si l’on donne à ce terme un sens trop étroit, mais aussi et indissociablement politique et philosophique. Une triple tension, en réalité, que nous ne ferons ici qu’évoquer, pour ouvrir un « dossier » que les dates, à elles seules, invitaient en effet à reprendre1.

Une tension, d’abord, entre les événements eux-mêmes, quoique déjà dans un lien avec des principes (politiques et philosophiques), et cela, dès 1989. Une tension, ensuite, entre ces principes, leurs usages et leurs critiques, et cela, d’une manière de plus en plus vive, entre 1989 ou 1990, et 2001, et au-delà. Une tension, enfin, entre ces principes et des problèmes, qui sont bien les problèmes d’aujourd’hui, non pas tant cependant (toute la question est là) dans une rupture simple avec « 89 » mais dans les difficultés, et aussi les ressources, que ces principes et ces problèmes pourraient représenter les uns pour les autres. C’est seulement, encore une fois, une brève remarque sur chacun de ces trois points que nous proposerons ici en guise d’introduction et de jalon pour ce qui va suivre.

Une tension entre les événements

« 1989 » ne renvoie pas en effet à un événement unique, manifestant quelque chose comme la réalisation simple de principes universels, politiques ou philosophiques. Ce n’est pas seulement la « chute du mur », témoignant de l’avènement de la « démocratie » ou des « droits de l’homme ». C’est bien plutôt une tension extrême, entre des événements extrêmes quoiqu’en relation avec ces mêmes principes. C’est à la fois (comme on aurait trop vite tendance à l’oublier2) la chute du mur de Berlin, et la répression des manifestations de Pékin, qui ont doublement marqué toute une génération. Ainsi, pour qui aurait cru à une signification simple d’un événement unique, qu’aurait pu abolir ensuite le retour non moins simple d’événements allant en sens inverse (la régression que constituent en effet la persistance ou le retour de violations des droits de l’homme), la désillusion était présente dans l’instant même, sans attendre les désillusions à venir. C’est par un écart extrême qu’est marqué, s’il en est un, le « moment » de 1989. Pourtant, bien loin de les abolir comme s’ils ne devaient valoir que par leur déclaration et leur proclamation définitivement acquises, il se peut aussi que cette tension ne fasse que mieux ressortir le rôle central de ces principes, des « droits de l’homme », entre leurs reconnaissances et leurs violations, comme critère ou comme boussole, dans un entre-deux qui définit notre condition historique, sans garantie définitive. L’écart même entre Berlin et Pékin se retrouve aujourd’hui à des degrés divers partout, de Pékin, où la question des droits de l’homme n’est certes pas périmée, à « Berlin », ou en tout cas dans une Europe centrale et orientale (plus à l’Est certes aussi, mais même plus à l’Ouest encore, on va y revenir) où l’on croyait que la question n’aurait plus à se poser.

Les principes, entre usages et abus

Mais il faut aller plus loin. C’est un an après 1989 que commence non seulement la première guerre du Golfe (le 2 août 1990, les chars irakiens entraient au Koweït), mais une réponse qui lui est faite au nom d’un « nouvel ordre mondial » appuyé sur la « démocratie » et les « droits de l’homme ». Le « 11 septembre », et ce qui a suivi, en seront (sous cet angle) la répétition démultipliée et faisant, à son tour, époque. Ainsi revenait, plus peut-être que jamais, une tension, cette fois, entre ces principes et leurs usages (ou leurs instrumentalisations), laquelle réveille une tension profonde entre ces principes et des objections ou des critiques qui, il est vrai, sont aussi anciennes qu’eux, depuis une « Révolution des droits de l’homme » qui est tout autant celle de leur critique et d’un débat qui n’a, en réalité, jamais cessé3. Peut-être pourtant, justement, bien loin de s’opposer, les trois tâches qui semblent par conséquent s’imposer sont-elles plus complémentaires et également nécessaires que jamais. La critique d’une rhétorique de la « démocratie » utilisée au nom de la puissance, et donc de manière idéologique, n’est en rien une tâche secondaire, elle est au contraire à reprendre et à continuer (voir, dans cette revue même, les articles de Florent Guénard et de Marc Crépon4). La critique, non seulement de leur usage idéologique, mais même des « droits de l’homme », s’ils ne parviennent pas à recouvrir tous les aspects, sociaux et politiques, de la justice entre les hommes, ne doit pas cesser de s’approfondir. Mais ces critiques ne se font que dans la tension continuée avec l’affirmation de ces principes, devant leurs violations d’où qu’elles viennent. La critique d’une politique « des droits de l’homme », et celle d’une politique sans ces droits, vont de pair. Elles définissent l’espace d’un problème, bien plus que l’évidence d’une solution. Ce serait donc bien, là encore, une tension, qui continuerait à définir notre « moment ».

Un nouvel élargissement

Mais une dernière dimension s’y ajoutera si on veut s’en approcher sans trop le mutiler. On peut avoir l’impression, en effet, depuis 1989, de l’irruption de problèmes entièrement nouveaux, qui laisseraient derrière eux ceux que, on l’a vu, on continue à tort ou à raison, à associer à cette date. Qu’il s’agisse d’une crise économique qui met profondément en question un néolibéralisme lui aussi associé à des « droits de l’homme » entendus de façon non seulement étroite ou réduite, mais déformée, ou d’une crise écologique – qui, elle, semble obliger à aller non pas seulement plus loin que les droits, mais plus loin même que « l’homme » en tant que tel –, il peut sembler que l’on doive, là aussi, trancher, de manière unilatérale. Or, il se peut, là aussi, que les choses soient moins simples. Certes, ce à quoi l’on doit renoncer, c’est au mythe d’une sorte de conjonction de « droits » conçus de manière minimale, avec un progrès technique et des pratiques économiques qui, quoique livrés à eux-mêmes, s’harmoniseraient spontanément avec eux dans une sorte de conquête indéfinie et radieuse. Mais il se peut bien aussi qu’on ne puisse non pas seulement penser (expliquer) mais résoudre (agir), en ce qui les concerne, les problèmes sociaux et économiques, aussi bien que techniques ou écologiques, sans passer par des principes politiques que les « droits de l’homme », d’une manière certes à renouveler et à élargir en profondeur, continuent de désigner. Il ne s’agit en aucun cas de se payer de mots. Mais, s’il s’agit de mots, on n’opposera pas la justice politique et la justice sociale, on n’opposera pas non plus la vie et la justice : elles sont au contraire indissociables dans un moment qui est certes aussi celui du vivant et cela, depuis les problèmes les plus théoriques jusqu’aux urgences les plus pratiques.

*

Certes, sur cette question comme sur celles qui précèdent, il faudrait bien plus que les simples remarques allusives qui précèdent. Elles ne visaient, encore une fois, qu’à tendre un fil entre des dates, des événements, des questions, qui ne reprennent sens qu’à être liées ensemble, jusque dans leurs contradictions, et non pas à être laissées dans un passé déjà dépassé et dans un présent lui-même désorienté. Ce ne serait un « moment » que si les fausses évidences laissaient place à des problèmes, mais aussi les problèmes à des réflexions et des positions qui permettent par leurs différences mêmes de les comprendre et de les affronter. À vingt ans d’âge, déjà, ce moment ne ferait donc ainsi, encore, que commencer.

  • 1.

    Nous nous permettons d’indiquer à cette occasion que les remarques ici présentées prolongent des analyses liées à la réédition d’une anthologie de textes philosophiques publiée en 1993 (Droits de l’homme et philosophie, une anthologie, 1789-1914, 1re éd., Paris, Presses Pocket, 1993, à paraître ce mois-ci chez Cnrs Éditions, accompagné chez le même éditeur d’un bref ouvrage inédit).

  • 2.

    Une intervention récente de Pierre Hassner, et l’entretien avec lui dans le présent numéro, nous le rappelle avec force.

  • 3.

    L’anthologie que nous évoquions le montrerait tout au long du xixe siècle ; elle appellerait, à nos yeux, un prolongement du même ordre pour le siècle qui vient de s’achever.

  • 4.

    Florent Guénard, « La promotion de la démocratie : une impasse théorique ? », Esprit, janvier 2008 ; Marc Crépon, « Penser l’Europe avec Patočkà. Réflexions sur l’altérité », Esprit, décembre 2004.

Frédéric Worms

Philosophe, spécialiste de l’œuvre de Bergson (Bergson ou Les deux sens de la vie, 2004), il a aussi développé une hypothèse générale d'histoire de la philosophie (la notion de « moment ») appliquée notamment à la philosophie française du XX° siècle (La philosophie en France au XXe siècle – Moments, 2009). Il étudie également les relations vitales et morales entre les hommes, de la métaphysique à…

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