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L'échange des reconnaissances. À quoi tenons-nous ? X

janvier 2007

#Divers

À quoi tenons-nous ? (X)

Il nous est impossible de ne pas revenir sur l’état présent du conflit au Proche-Orient, où l’une des principales difficultés semble être de surmonter la mémoire non pas d’une seule mais de plusieurs violations du passé, qui empêchent ainsi non seulement la « reconnaissance » mutuelle des parties, mais aussi celle des problèmes, c’est-à-dire des ruptures et des relations réelles, du présent.

Plus précisément, ce que l’on voudrait suggérer ici, c’est d’abord que ce sont deux violations principales du passé qu’il s’agit de reconnaître (bien loin de les nier, ce qui consiste à les commettre encore, à les répéter et même à les aggraver !), liées à deux des grands conflits du xxe siècle. Mais ce qu’il faudra souligner à leur propos, c’est que ces deux violations ne vont pas dans le même sens. De sorte que l’on pourrait aussi envisager que leur double reconnaissance ait quelque chose d’un « échange » qui rende à nouveau possible le présent, avec ses relations et ses ruptures propres. C’est ce que l’on tentera d’esquisser avant de proposer quelques remarques indicatives sur ce qui pourrait en découler.

Deux violations passées ?

Les deux principales violations du passé, dont le souvenir bloquerait donc en partie le présent, sont à nos yeux celles qui ont marqué la Seconde Guerre mondiale, avec le génocide commis par les nazis, mais aussi celles qui ont marqué, ou défini, la Colonisation. Il ne semble pas cependant – et ce point est déjà essentiel – qu’elles aillent dans le même sens, de manière unilatérale. Ce serait une violence au second degré d’appliquer à l’une des parties en présence – Israël ou la Palestine – les deux qualificatifs qui marquent les extrêmes de ces deux violations, et auxquels il faut garder leur sens le plus précis, le génocide d’un côté, mais aussi, de l’autre, l’apartheid. En disant que ces deux violations ne vont pas dans le même sens, nous ne voulons pas dire seulement qu’elles ont affecté chacune, avant tout, l’un des deux termes en présence aujourd’hui, ce qui est bien pourtant le cas. Nous voulons dire aussi qu’elles masquent de deux façons inverses une même réalité présente. Si la mémoire du génocide – surtout lorsqu’elle fait l’objet d’une négation – interdit de voir (par une sorte de différence d’échelle) la réalité des victimes et des violations présentes, la mémoire de la colonisation – tout aussi indéniable – empêche peut-être aussi, à l’inverse, de voir la réalité des acteurs, qui ne sont pas – ou qui ne sont « plus » – de type « colonial ». La solution apportée au problème même de l’apartheid, sans vouloir en faire un modèle absolu en quelque sens du terme, l’a pourtant bien montré : elle a plus consisté en une réconciliation qu’en une décolonisation. Il n’y avait, en Afrique du Sud, pas le choix, dira-t-on ; mais c’est justement cette absence de choix, cette réalité, qu’il s’agit peut-être de reconnaître aussi, ici, ne serait-ce que pour accéder au présent.

Il serait donc essentiel de comprendre que la reconnaissance de ces deux violations ne vaut pas comme légitimité mais plutôt comme préalable à la légitimité. Des deux côtés en effet, et c’est ce qui fait l’intensité des choses, c’est l’existence même (symbolique et physique) des termes de la relation qui ne cesse de revenir comme un enjeu. Ainsi la réalité du génocide est-elle à la fois en deçà et au-delà de la question de la légitimité ; sa reconnaissance et le refus de sa négation sont bien moins un obstacle que la condition pour une confrontation réelle, y compris pour la reconnaissance des violations d’aujourd’hui. Mais il en est de même, sans fausse symétrie, pour la colonisation, qui fut bien elle aussi une violation à tous égards, c’est-à-dire une relation rendue impossible et niée de l’intérieur et par l’un de ses termes. La reconnaissance de la colonisation, dès lors, ne vaut pas quant à elle comme une illégitimité pour le présent ; c’est même en un sens le contraire. Il s’agit de reconnaître la situation propre du présent, avec les autres conflits qui y ont conduit entre-temps, si l’on ose dire, comme postérieure à ces deux violations majeures, post-Seconde Guerre mondiale, et post-coloniale, au sens le plus strict de ce terme qui mérite à coup sûr une véritable réflexion1. Il s’agit donc bien d’un préalable, y compris pour que ne se répètent pas d’un côté ou de l’autre les comportements qui ont marqué l’une et l’autre de ces violations majeures du passé.

On pourrait aller encore plus loin, et parler d’une reconnaissance décalée, qui implique aussi un tiers. Si « l’échange » ne peut ici être direct, c’est aussi parce qu’il s’agit de reconnaître des torts faits à l’autre par d’autres encore. Du même coup, le tiers étant présent dès le départ, comme acteur des violations elles-mêmes, il ne peut pas ne pas l’être aujourd’hui, non pas à nouveau comme acteur direct, certes, en prenant le risque de donner ne serait-ce que l’impression d’une répétition (comme c’est le cas s’il s’affranchit des règles de droit, internationales notamment), mais sous la forme d’un témoin et d’un acteur, justement, du droit et de la justice. À ces conditions, qui sont certes elles-mêmes largement hypothétiques dans les faits, mais que l’on peut du moins soumettre à la réflexion, il y aurait bien une relation possible par une sorte de double reconnaissance. Mais en quoi consisterait-elle réellement et que rendrait-elle à son tour possible ? On ne fera que quelques rapides hypothèses à ce sujet.

Relations et ruptures présentes

Trois aspects au moins doivent être soulignés en effet : la nécessité de la mémoire, et même des mémoires, non seulement pour accéder au présent mais aussi pour éviter les violations extrêmes qui restent des risques ou des menaces ; le regard alors rendu possible, justement entre la mémoire et la menace, sur les ruptures ou les violations présentes, et contre lesquelles il faut lutter, de l’intérieur même d’une relation dès lors possible et même active, entre termes égaux, politiquement notamment ; enfin le rôle de l’intellectuel qui nous semble, ici comme ailleurs, se tenir sur la double crête des relations et des ruptures, dans leur diversité qui appelle des distinctions, mais aussi dans leur articulation, qui permet de penser et d’agir.

Ce seront les prolongements à donner à ce qui est ici à penser au préalable, à savoir une « reconnaissance » qui n’est pas un simple face-à-face sans passé et aussi sans fin, mais une relation réelle, qui suppose de multiples reconnaissances concrètes du passé comme de l’avenir, pour être elle-même possible dans le présent.

  • 1.

    Voir l’entretien avec Achille Mbembe dans Esprit, décembre 2006, p. 117-133.

Frédéric Worms

Philosophe, spécialiste de l’œuvre de Bergson (Bergson ou Les deux sens de la vie, 2004), il a aussi développé une hypothèse générale d'histoire de la philosophie (la notion de « moment ») appliquée notamment à la philosophie française du XX° siècle (La philosophie en France au XXe siècle – Moments, 2009). Il étudie également les relations vitales et morales entre les hommes, de la métaphysique à…

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