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Le long terme et les choix du présent

mars/avril 2011

#Divers

La difficulté politique de tenir compte des différentes temporalités, entre l’urgence du présent, les impatiences de demain et des menaces plus lointaines, loin de décourager l’action au présent définit au contraire le moment propre que nous vivons et, par là, donne une orientation sur les choix qui nous attendent et l’action que nous devons entreprendre.

Le moment présent semble partagé comme rarement entre plusieurs temporalités presque contradictoires. C’est d’abord, en premier lieu, le surgissement de l’événement avec sa nouveauté, et son urgence. Aujourd’hui est revenu l’instant du changement qui libère. Il a pu y avoir celui de l’ébranlement qui écrase. Et l’on parle, non sans raison, de la dictature de l’événement, de l’urgence ou de « l’actualité ». Mais il y a aussi le temps de l’avenir, qui semble peser de plus en plus sur le présent tout en lui étant de plus en plus inaccessible, qui est de plus en plus proche, sans cesser cependant d’être lointain, de dessiner un horizon. C’est l’avenir concret et néanmoins à long terme de la planète, le temps du développement que l’on dit en français « durable ». Il semble échapper si bien au présent qu’il ne relèverait pas de l’action, mais de la science, non pas des politiques (avec leurs options opposées) mais des experts (dont les désaccords sont en principe d’un autre ordre). Que serait pourtant un savoir qui n’appellerait pas d’action ? N’y a-t-il pas, sur la base de savoirs en effet objectifs, des options et des choix différents, opposés, politiques, qu’il conviendrait de confronter dès maintenant ? Comment ajuster ces deux temporalités ? C’est bien l’une des questions qui est ici et aujourd’hui posée. Mais, à ces deux dimensions, il faut encore ajouter une troisième, qui reste bien sûr décisive. Il faut ajouter l’ombre portée (et de longue portée) du passé, de certains événements ou de certains basculements passés, dont les ondes de choc cependant n’ont pas cessé peut-être de se répandre (même quand on cherche à s’en protéger). C’est toujours aussi depuis ce passé que nous comprenons, en partie au moins, le présent, malgré ce qu’il a d’imprévisible et de nouveau à son tour. Il semble, lui aussi, venir compliquer la donne. Il importe, pourtant, vitalement peut-être, de résister à la tentation trop simple d’opposer ces temporalités, de distinguer sommairement un avenir inaccessible, un passé « qui ne passe pas », la dictature de l’urgence, qu’il faut saluer, cependant, lorsqu’elle soulève les dictatures ! Ce qu’il faut souligner c’est, en réalité (tout, déjà, dans ce qui précède, nous y invite), tout autre chose. C’est qu’aucune de ces temporalités n’est simple, en elle-même, ou que chacune d’elles est polarisée, divisée de l’intérieur, et surtout que par ces divisions, chacune d’elles comporte aussi une orientation, des orientations, donc, qui pourraient bien converger, et dessiner la carte du moment que nous traversons. Ce ne sont bien sûr que des indications en ce sens que l’on pourra, à peine, commencer à esquisser ici. Mais il faut, déjà, dire un mot de chacune d’elles.

S’orienter dans le passé ?

Repartons du passé. Il ne s’agit pas ici du passé « en général », mais des événements qui sont pour ainsi dire la toile de fond du présent, ceux qui continuent d’y agir ou du moins à travers lesquels on interprète tout ce qui se passe, ce qui arrive. En 1989, deux cents ans après la Révolution française, on se demandait en France, et on se disputait (l’a-t-on oublié ?), autour de François Furet, pour savoir si celle-ci, la Révolution, était, ou non « terminée ». On y avait vu en tout cas (tous en étaient d’accord), pendant deux cents ans, la matrice récurrente, obligée, non seulement des débats politiques nationaux, mais des événements et des conflits dans les nations et entre les nations. Il ne s’agit pas ici de reposer la question dans ces mêmes termes. Les événements récents de Tunisie ou d’Égypte confirment avec leur différence, avec leurs spécificités, que la portée de la « Révolution des droits de l’homme » (selon l’expression de Marcel Gauchet) est encore agissante, est encore « politique » (comme l’a toujours souligné Claude Lefort). Et ce n’est pas, en tout cas, sur le dévoiement de l’idéal révolutionnaire, l’avenir ou la fin d’une « illusion » que l’on jugera seulement de la question. Ce qu’on dira plutôt, pour en faire l’hypothèse d’une orientation possible pour le présent, c’est autre chose, c’est, en effet, que cette toile de fond, pour le dire ainsi, n’est plus la seule. Ce qui caractérise le présent, c’est en effet, selon nous, qu’il y en a au moins une autre, et que c’est la polarité entre elles qui est (que nous le voulions ou non, en un sens) notre orientation.

Cette autre toile de fond, c’est celle de la guerre et même plus précisément de la Seconde Guerre mondiale en tant qu’en elle se concentrent les enjeux des guerres mais aussi des catastrophes politiques du xxe siècle, qu’elle n’est certes pas la seule, mais que c’est depuis elle aussi (et tout ce qui s’y est commis) qu’on interprète, avec leurs différences (sans confusion et sans réduction), toutes les autres et peut-être même, en amont d’elle, la guerre dont le centenaire approche, de 1914. Elle, en tout cas, n’est pas « terminée ». Pour le dire autrement, on pourrait dire d’elle, aussi, ce que Derrida et Habermas voulaient dire dans le titre, si souvent mal compris, de leur livre commun : le Concept du 11 septembre. Par « concept » il fallait entendre (tout simplement) que l’événement, malgré sa date unique, et tout ce qui le rend unique, n’est pas unique, ou pas seulement unique, en recouvre plusieurs autres dans ce qui est bien alors (comme on disait autrefois) une « idée générale » (comme la table pour les différentes tables), un concept, donc. Ainsi sommes-nous encore, non pas cette fois dans l’espoir, mais dans la crainte de la répétition, de ce qui a déjà eu lieu ; comme si l’événement terrible (cela pourrait bien définir la terreur même) travaillait l’histoire autant que le fait la délivrance. Il y aurait, là-dessus, beaucoup à dire : comment cela retentit et se traduit dans ce que I. Kertesz appelle la « culture1 », les romans, les films, les « actualités » mêmes, dont le cadre évoque souvent de façon indirecte, sur des événements apparemment indépendants, ces arrière-plans, ces toiles de fond (qui ne sont pas pour autant des mythes, puisqu’ils ont eu lieu).

Mais ce n’est pas notre objet dans ces brèves remarques. Il s’agit plutôt de comprendre comment la tension même entre ces deux toiles de fond dessine une première orientation possible pour le présent. Celle-ci aurait trois aspects qu’il importe de souligner. Elle est, d’abord, issue du passé, mais d’événements qui, aussi bien par leurs effets d’ouverture que de fermeture, extrêmes dans les deux cas, ne sont pas de ceux que l’histoire laisse derrière elle (comme si elle ne consistait que dans un effacement ou une avancée) puisqu’au contraire ce sont eux, peut-être, qui définissent l’histoire, et qui la font. Mais cette polarité, en outre, a pour caractéristique de concerner, avant tout, les relations entre les hommes, les relations politiques extrêmes entre les hommes. En ce sens, elle nous indique aussi que celles-ci restent l’élément et l’enjeu de l’histoire, ce qui est premier. Enfin, cette polarité n’oriente pas par un But transcendant (il serait unique), elle n’oriente pas par une « apocalypse » quelle qu’elle soit, de destruction ou de révélation (en général pensée, d’ailleurs, avec fascination, comme mélangeant les deux) ; elle oriente, en réalité, par sa dualité irréductible et sa polarisation elle-même. C’est elle qui agit et qui oriente l’action, c’est-à-dire qui, au-delà de ses effets dans la culture, dicte à une action ses principes, en l’occurrence une double exigence de justice, ce qu’il faut empêcher et ce qu’il faut soutenir, ou bien, pour employer un mot unique qui porte en lui ces deux sens : ce qu’il faut défendre.

Le temps passé, on le voit, n’est pas une ombre morte, il éclaire de façon forte, par une sorte de double foyer, qui plus est, divergent et convergent à la fois. Mais en va-t-il ainsi de l’avenir, même le plus lointain ? C’est de quoi on doit dire un mot aussi.

Le soin de l’avenir

C’est ici que nous rencontrons la question posée, celle de l’intégration des enjeux de long terme dans le débat démocratique. Mais il y a une double erreur possible. La première est de croire qu’il s’agit de « l’avenir » en général, comme si c’était le rapport au temps comme tel, vide, qui s’était agrandi, nous faisant entrevoir des horizons plus lointains qu’avant (sans parler même de la « fin du monde »). Or, ce que signifie « enjeux de long terme » est beaucoup plus simple et surtout plus précis : c’est l’élargissement des enjeux de la vie humaine, au monde naturel en effet tout entier, aux relations entre les hommes sur toute la terre en effet aussi (la « mondialisation ») et enfin (sinon d’abord, avant tout) au rapport même entre ces deux mondes (une justice globale dans l’accès aux ressources et dans les conditions concrètes de la vie humaine sur la terre). Mais il y a une deuxième erreur. Ce serait de croire que nous disposons du savoir sur l’avenir (sur les risques, par exemple, qui pèsent sur la planète, ou les ressources), et que nous avons seulement du mal à décider ce qu’il faut faire dès maintenant et comment en convaincre démocratiquement les peuples et les États. Or, il nous semble que l’on pourrait dire l’inverse : nous ne savons pas ce que change ce nouveau problème global (les relations entre l’homme et le vivant, entre l’histoire humaine, politique, et celle de la nature, ou de la vie), mais nous comprenons quelles tâches positives il implique dès maintenant. Le problème est en apparence de prendre dès maintenant des décisions difficiles au nom d’un avenir certes lointain, mais connu et consensuel (donc, en un sens, deux fois abstrait) ; cela pourrait bien être l’inverse : il s’agit de prendre dès maintenant des actions concrètes, au nom d’un avenir qu’il s’agit de chercher à connaître et à discuter ! On peut alors insister sur trois aspects.

Le premier concerne le savoir lui-même ou, si l’on veut, la politique de la recherche. Il ne s’agit pas d’opposer une action et un débat politique à un savoir objectif d’une discipline isolée (par exemple la climatologie). Ce qu’il faut c’est mesurer dans tous les domaines les bouleversements impliqués par le nouveau problème du vivant, dans ce qui est bien à tous égards un nouveau moment ou, si l’on préfère, un nouveau paradigme théorique. Les programmes de recherche sur l’interaction de l’homme et de la nature, donc sur l’action de l’homme sur la nature, mais aussi sur la dimension du vivant dans l’homme, et enfin sur la spécificité même des relations entre les hommes, sont encore bien modestes. On n’a pas pris la mesure du lien même entre les questions écologiques, économiques, anthropologiques, psychologiques, politiques, liées au vivant. C’est un programme d’ensemble qu’il s’agirait ici de définir et de mettre en œuvre, le premier lien entre la politique et la recherche étant une politique de la recherche.

Mais le deuxième aspect concerne l’action concrète, c’est-à-dire au fond la définition élargie aussi, quoique locale, concrète, ici et maintenant, des tâches à mener pour l’aménagement et l’amélioration des conditions de vie humaines dans un environnement mêlant nécessairement l’homme et la nature, l’homme et le vivant, l’homme et le monde. Le long terme ne peut prendre ici la forme que de travaux qui commencent dès maintenant et orientent décisivement la technique dans le sens d’une réparation mais aussi d’une création de manières d’habiter, de circuler, d’exercer les différentes actions humaines (y compris la culture, l’art et les relations morales en général) dans le monde. La bibliothèque et le jardin, la cheminée et la forêt, sont désormais élargis à l’échelle de la planète et d’abord des lieux partagés les plus simples, avec tous les échelons intermédiaires, et demandent des tâches précises, nombreuses, qui demandent une délibération démocratique et la définition d’un plan (« Marshall »). On ne peut se contenter de l’opposition simple entre croissance et décroissance, le pétrole et les éoliennes. Les oppositions trop simples aussi entre les villes et les campagnes, la culture et la nature, pourraient ainsi se voir repensées sur le mode de leurs relations avec leurs risques et leurs ressources.

On en viendrait alors au troisième point, dont on a déjà indiqué qu’il pourrait bien être le premier. C’est celui qui porte sur les conditions concrètes de la vie humaine ; sur la politique, pourrait-on dire, si l’expression n’avait pas souffert de trop d’usages divers, de la qualité de la vie en général (qui peut s’inspirer notamment de l’un des philosophes majeurs du moment à cet égard comme aux autres, Amartya Sen). Ici aussi, on rejoint les préoccupations (et les options, voire les oppositions) politiques, sociales, démocratiques, dans chaque contexte national et dans le contexte international (avec la question, encore une fois, de la justice globale dans les accès aux biens premiers communs). On retrouverait en outre la question complexe de la spécificité de la vie humaine, qui ne saurait certes se réduire au vital ou à la survie en un sens minimal, qui inclut toutes les dimensions spécifiques de l’homme, mais qui néanmoins jusque dans ces activités garde quelque chose de vital, de concret, avec le refus aussi de ce qui la menace, l’opprime ou la détruit. Comment ne pas penser que c’est par ce biais que les questions de long terme rejoignent le présent ?

On ajouterait alors une dernière orientation, qui concernerait le présent d’une manière plus générale, et que ce n’est pas le lieu de développer. Elle porterait sur les tensions d’une politique du soin, qui n’en sont pas les limites ou les faiblesses mais au contraire la force et l’exigence mêmes. On croit qu’il s’agit d’une activité simple de souci des autres concrets, et blessés, ce qu’elle est en effet d’abord. Elle répond ainsi à un premier besoin politique dont le « retour » semble caractériser le présent, celui du « lien », de la solidarité, de la relation si l’on veut. Mais la première des tensions (et des orientations) serait alors d’y voir non seulement ces relations, mais à travers elles une individualisation, qui n’a rien de contradictoire avec elle, qui en est au contraire solidaire. La relation est la source de l’individuation, comme la dépendance de l’indépendance, et cela pour chacun des termes de la relation. Cela vaut pour le soin médical et vital, comme pour le soin éducatif ou social, dans l’éducation ou le travail donc. Ce n’est pas le lieu d’y revenir, comme cependant le présent l’exigerait. On dira seulement que ce sont ces orientations dans le présent qui tout à la fois résultent de celles du passé et de l’avenir, mais qui aussi en sont la condition et la ressource.

  • *.

    Auteur du Moment du soin. À quoi tenons-nous ?, Paris, Puf, 2010.

  • 1.

    Voir Imre Kertesz, l’Holocauste comme culture, Arles, Actes Sud, 2009 et la chronique qui lui a été consacrée (Frédéric Worms, « Approcher du plus inapprochable. Le moment du vivant (IV) », Esprit, décembre 2009, p. 168-172).

Frédéric Worms

Philosophe, spécialiste de l’œuvre de Bergson (Bergson ou Les deux sens de la vie, 2004), il a aussi développé une hypothèse générale d'histoire de la philosophie (la notion de « moment ») appliquée notamment à la philosophie française du XX° siècle (La philosophie en France au XXe siècle – Moments, 2009). Il étudie également les relations vitales et morales entre les hommes, de la métaphysique à…

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